Africains d’Inde : d’esclaves à princes

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Sidi : c’est le nom porté par les 70 000 Indiens d’origine africaine, une diaspora peu connue et très diverse. Une diversité ancrée dans le nom même de Sidi, dont l’origine étymologique est incertaine. Il pourrait venir de l’arabe sayyidi signifiant seigneur, ou de saydi prisonniers de guerre. Deux sens aux antipodes, à l’image des Sidis indiens dont les communautés actuelles sont le fruit de différents processus historiques, avec pour seul lien cette origine africaine commune. Dans cette série Africultures choisit de faire un focus sur quatre d’entre elles, les plus significatives en termes de nombre de personnes qui s’en réclament. Cette semaine, les Sidis de Janjira.

L’histoire des Sidis de Janjira, c’est celle d’une trajectoire surprenante qui mena des Africains à la tête d’un État indépendant sur le continent asiatique pendant trois cents ans. Pour localiser leur fief sur la carte de l’Inde, il faut chercher à l’ouest du pays, sur la paisible côte du Konkan entre l’agitation de Mumbai et de Goa. Janjira fut d’abord le nom du fort maritime, dont les murs massifs s’élèvent encore aujourd’hui à quelques centaines de mètres de la côte, avant de désigner l’État princier aux territoires s’étendant aux alentours. Pendant plus de trois siècles, ce lieu hautement stratégique fut aux mains des Sidis de Janjira. Ce n’est que suite à l’indépendance indienne en 1948 que le royaume fut absorbé dans l’Union indienne, avec les centaines d’autres États princiers qui morcelaient jusqu’à là l’Empire des Indes.
Venant principalement de la corne de l’Afrique de l’Est, les Africains emmenés en Inde étaient appréciés des monarques locaux pour leurs compétences militaires. Ce commerce d’esclaves était mené par des marchands arabes et indiens, depuis la corne de l’Afrique, et faisait étape dans les ports d’Arabie, puis sur la côte du Makran, aujourd’hui en Iran et au Pakistan. Une immigration qui connut son apogée entre les XVème et XVIIème. Nombre de ces esclaves se hissèrent jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir politique et militaire du sous-continent. C’est ce que met en lumière l’exposition Africans in India : from slaves to generals and rollers (Africains en Inde : d’esclaves à généraux et dirigeants), de l’historienne Sylviane Diouf, conservatrice au Schomburg Center for Research in Black Culture et du collectionneur Kenneth Robbins. Présentée à la New York Public Library en 2013 où elle a reçu près de 30 000 visiteurs, l’exposition voyage actuellement aux États-Unis et en Inde [octobre 2014]. « Il est certain que la plupart des hommes et des femmes esclaves en Inde vécurent leur existence dépendants et marginalisés ; leurs vies passées sous silence et oubliées. Mais pour d’autres, l’esclavage ne fut pas un obstacle à l’accès à des postes importants, pas plus que leur couleur », explique l’exposition. « Ils purent monter en grades et devenir des « esclaves d’élite », amassant richesse et pouvoir, et devenant même des chefs d’État indépendant. » Plusieurs dynasties fondées par des Africains régnèrent sur le sol indien, comme à Janjira de 1621 à 1948, à Sachin de 1791 à 1948, à Adoni au XVIIe siècle ou encore au Bengale à la fin du XVème siècle. De plus, des Africains s’élevèrent à des places de premier plan dans différentes cours indiennes à partir du XVe siècle et ce jusqu’en 1948, comme le retrace l’ouvrage codirigé par Kenneth Robbins African Elites in India. John McLeod, professeur d’histoire à l’université de Louisville aux États-Unis, souligne que des sources retiennent pour première attestation de la présence de soldats africains en Inde les écrits du voyageur Ibn Batuta des années 1340. « Mais la présence documentée de soldats esclaves africains débute vraiment au XVe siècle », développe l’historien. L’Islam facilita l’ascension de certains de ces Africains, qui n’étaient d’ailleurs pas tous esclaves. Certains vinrent de leur plein gré, en tant que commerçants, marins ou soldats. « Tous les soldats africains en Inde n’étaient pas des esclaves » insiste John McLeod, mentionnant également des cas d’affranchissement. Convertis à l’Islam, portant des noms musulmans, ces Africains entretenaient un « lien identitaire » avec les dirigeants des États musulmans qui les employaient, souvent à des positions de confiance, analyse l’universitaire Beheroze Shroff dans sa contribution à l’ouvrage collectif New Social Movements in the African diaspora : Challenging global Apartheid.

Il en fut ainsi pour la dynastie de Janjira. Premièrement, des Abyssiniens furent nommés par les dirigeants du sultanat d’Ahmadnagar, Malik Ahmed Shah, puis Malik Ambar, capitaines du fort de Janjira, dont l’île faisait partie des possessions du sultanat. Puis Sidi Ambar obtint la possession des lieux en 1621, et prit le titre de Nawab de Janjira, fondant ainsi la dynastie. L’historienne Faaeza Jasdanwalla, elle-même descendante du dernier nawab de Janjira, met en lumière dans ses recherches un mode original de sélection des régnants par élection jusqu’à la fin du XIXe siècle. La localisation stratégique de Janjira en fit un véritable pouvoir naval dans la région. Les pouvoirs coloniaux portugais, anglais, hollandais et indiens comme les Marathes et les Moghols cherchèrent à contrôler Janjira. Les Anglais caressèrent même l’idée d’y déplacer leur base de Bombay. Mais le fort resta imprenable. Les Sidis ne furent jamais nombreux dans l’État de Janjira, où une petite population musulmane d’origine africaine de quelques centaines de membres composait l’élite régnant sur une population majoritairement hindoue. Quant aux autres membres de l’élite sidie, ils « se sont mariés et mélangés avec les autres élites musulmanes en Inde et ont plus ou moins disparu, rejetant leur identité comme Sidi. Une exception est la famille de Janjira qui revendique le nom de Sidi comme un titre royal » analyse Beheroze Shroff, qui travaille à l’université californienne d’Irvine. Pourtant à Janjira aujourd’hui, les jeunes Sidis ont tendance à délaisser le titre. Justifié par l’envie de porter des noms plus courts, ce choix laisse deviner une volonté de se démarquer de l’héritage historique associé au mot Sidi, plus souvent compris comme esclave que comme seigneur, alors que les autres communautés sidies sont marginalisées en Inde. « Les communautés contemporaines de Sidis ne sont pas les descendants des Sidis royaux. On pense qu’ils descendent d’une période plus récente du trafic d’esclaves menés par les pouvoirs coloniaux [notamment portugais], des Arabes et les marchands gujaratis » soutient Beheroze Shroff. Pour l’universitaire, on ne peut pas comparer la situation des Sidis de Janjira et celle d’autres Sidis indiens. «  Les Sidis de Janjira étaient des dirigeants et des administrateurs, donc la question de classe prédomine les questions d’identité raciales. »

///Article N° : 12217

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Les images de l'article
Le fort de Janjira dans l'ouest de l'Inde était le fief de la dynastie des Sidis © Hélène Ferrarini
Les Sidis de Janjira exerçaient un pouvoir naval sur toute la région. © Hélène Ferrarini




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