Africains d’Inde : Les Sidis du Karnataka, marrons de l’Inde

Sidi : c’est le nom porté par les 70 000 Indiens d’origine africaine, une diaspora peu connue et très diverse. Une diversité ancrée dans le nom même de Sidi, dont l’origine étymologique est incertaine. Il pourrait venir de l’arabe sayyidi signifiant seigneur, ou de saydi prisonniers de guerre. Deux sens aux antipodes, à l’image des Sidis indiens dont les communautés actuelles sont le fruit de différents processus historiques, avec pour seul lien cette origine africaine commune. Dans cette série Africultures choisit de faire un focus sur quatre d’entre elles, les plus significatives en termes de nombre de personnes qui s’en réclament. Après les Sidis de Janjira, et les cavaliers africains du Nizam d’Hyderabad, cette semaine focus sur ceux de Karnataka.

« Nos ancêtres ont été amenés de…, comment s’appelait-il ce village déjà ? D’Afrique, c’est cela. Ils venaient d’Afrique. » La voisine de Rosy acquiesce. Le mot ne semble pas être utilisé couramment, mais il a été appris et fait consensus. Rosy s’exprime en Konkani, et comme dans toutes les langues indiennes, il n’y a pas de mot pour désigner le continent africain dans son ensemble. C’est aussi le cas des autres continents d’ailleurs. C’est donc à l’anglais que cette femme longiligne d’une quarantaine d’années fait cet emprunt lexical.
Rosy vit dans le hameau de Gadgera dans l’État du Karnataka au sud-ouest de l’Inde. La région est surtout connue pour sa capitale, Bangalore érigée en Silicon Valley indienne. Au Nord de l’État, loin de l’agitation urbaine, vivent 20 000 personnes, qui comme Rosy, se définissent comme Sidis, c’est-à-dire Indiens d’origine africaine. Pour rejoindre son village, il faut quitter la route asphaltée pour une piste en gravier. La forêt resserre alors son emprise. Suite à une nouvelle intersection, la piste n’est plus qu’un mince chemin de terre. Au détour d’un virage apparaît une étendue déboisée au centre de laquelle trône un imposant manguier. Deux rangées de maisons en briques, enduites de boue séchée, se font face séparées par une allée en terre. Au bout, la maison de Rosy, qu’un auvent bancal de tôle et de bois abrite du soleil. Elle raconte qu’à ses débuts, le hameau n’était habité que par une seule famille de quatre personnes. La forêt l’entourait de toute part. Cette histoire, c’est aussi celle des autres villages et hameaux sidis disséminés dans cette région forestière.
Ces villages auraient été fondés par des esclaves marrons qui trouvèrent refuge dans cette vaste forêt inhabitée. Mais les informations sont incertaines, les traces écrites absentes, les mémoires brouillées. Quand en 2006, le jeune Santan avait été invité à une conférence organisée à Goa sur les Sidis – le mot désigne tous les Indiens d’origine africaine et englobe ainsi des communautés très différentes – il espérait y trouver des réponses à ces interrogations. Mais l’histoire des Sidis du Karnataka n’avait été que très peu abordée. Il en était venu à la conclusion que « le savoir s’est perdu. Si, même nous ne savons pas d’où nous venons, qui peut le savoir… » Il existe tout de même des indices, comme la principale langue parlée par les Sidis du Karnataka, le Konkani. Alors que l’on parle plutôt le Kannada dans la région, le Konkani est la langue de la côte, parlée à Goa notamment. Et la religion catholique, qui est celle de la plupart des Sidis de la région. Autant d’éléments qui font penser aux rares personnes à s’être interrogées sur le sujet que les ancêtres des 20 000 Sidis du Karnataka auraient pu être esclaves des Portugais à Goa, d’où ils se seraient échappés. La proximité géographique de l’ancien comptoir colonial, à une centaine de kilomètres de ces villages, va aussi dans ce sens.
Des marrons de Goa ?
Du XVIe siècle au XIXe siècle, des marchands portugais amenèrent des esclaves de la côte est de l’Afrique, ainsi que certains du Brésil, dans leur territoire de Goa sur la côte occidentale de l’Inde. Les ancêtres des Sidis du Karnataka « peuvent avoir quitté Goa à n’importe quel moment, de l’établissement des Portugais en 1510 à l’abolition de l’esclavage à Goa en 1856 », explique John McLeod, professeur d’histoire à l’université de Louisville aux États-Unis. « En fait, ils peuvent même avoir quitté Goa et être partis au Karnataka après avoir été affranchis. » Maruly, une vieille dame en sari fushia du village de Gardolli, aurait pu être la dépositaire d’une mémoire collective, mais elle dit tout ignorer de l’origine des siens. Par contre, elle se souvient bien de son enfance dans les années 1940. La situation sociale et économique des Sidis était alors très difficile. Au plus bas de l’échelle sociale, ils travaillaient pour des familles indiennes et y effectuaient les tâches des basses castes. Les villageois n’avaient pas encore déboisé et mis en culture les terres autour de leurs habitations. D’après Maruly, aux yeux bleutés par les années, ce n’est qu’après le départ des Anglais en 1947 que la déforestation commença. Aujourd’hui, entre les maisons et l’orée des bois, s’étalent des champs de canne à sucre, de riz, de légumineuses… Le gouvernement a distribué des actes de propriété dans les années 1980-1990, reconnaissant le droit des Sidis sur la terre qu’ils habitent et cultivent. Et de nouveaux actes seraient sur le point d’être délivrés.
Mais Bastian, un ancien panchayat [chef du village élu]du village de Gardolli à qui la quarantaine a donné un léger embonpoint, soulève un problème. « Le Département des Forêts nous interdit de déboiser pour mettre en culture. Si les agents nous attrapent, ils nous battent, ou bien ils nous convoquent au tribunal, ou ils nous demandent de payer une amende. Mais pour obtenir les actes de propriété, l’État nous demande de montrer nos terres en culture. Seules les terres déboisées et cultivées nous serons reconnues. » Car ces terres où se sont réfugiés leurs ancêtres fugitifs appartiennent aujourd’hui à l’État indien. Les Sidis n’ont pas le droit d’en utiliser le bois, explique Rosy en parcourant des yeux les troncs qui servent de piliers à son auvent. « Auparavant, cela était déjà interdit, mais plus facile, les gardes forestiers peu nombreux n’imposaient qu’un contrôle assez lâche. Mais depuis quelques années, leur présence est plus forte, le contrôle s’est resserré. Ils nous demandent désormais de payer pour utiliser le bois. » La chasse aussi est interdite. Alors quand un chasseur abat une biche ou un cochon sauvage, il communique l’emplacement de la carcasse à ses voisins et chacun va récupérer discrètement quelques kilos de viande.
En 1986, le gouvernement régional du Karnataka a accordé aux Sidis le statut de Scheduled Tribes. Ce système de quotas met en place une discrimination positive à l’intention des populations tribales indiennes. Mais le gouvernement central n’a entériné le statut qu’en 2003. Dans l’État du Gujarat, d’autres communautés sidies bénéficient pourtant de ce statut depuis les années 1950. Aujourd’hui, les Sidis du Karnataka parlent des langues indiennes, cuisinent indien, s’habillent à l’indienne… Mais la musique et la danse témoignent encore de leurs origines africaines. Au village de Gadgera, un groupe de femmes répète une danse dhamana. L’ethnomusicologue Amy Catlin-Jairazbhoy qui a étudié les musiques sidies et y a consacré un film documentaire From Africa to India, Sidi Music in the Indian Ocean Diaspora, voit dans les percussions utilisées et les rythmes des influences de l’Afrique de l’Est, mais aussi afro-brésiliennes. Mais, les paroles, elles, ne clament qu’une origine, celle de la forêt, dans laquelle leurs ancêtres se sont réfugiés et pour laquelle ils se battent aujourd’hui pour y obtenir des droits. « Nous vivons dans la forêt, nous sommes de la forêt… »

///Article N° : 12245

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