Afriques en vision 2022: une édition dédiée au cinéma des femmes

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Afriques en Vision est une manifestation qui met en lumière le cinéma indépendant africain. À l’initiative de Documentary Africa, Africiné, la Chaire Diasporas Africaines et en collaboration avec l’Institut des Afriques, du 1er au 4 décembre se tiendra l’événement dans les salles de Bordeaux et de Poitiers. Axée autour de journées de rencontres et d’échanges entre les professionnels du cinéma, les cinéphiles, étudiants, enseignants-chercheurs ainsi que d’autres petits curieux du grand écran, cette édition s’oriente vers le cinéma féminin d’Afrique et de sa diaspora. Une programmation qui met également la pluralité du continent africain à l’honneur, afin d’évoquer des enjeux plus que jamais dans l’air du temps, à travers le prisme du regard des femmes. Pour nous en parler, Dana Khouri – Coordinatrice à l’Institut des Afriques, structure organisatrice de l’événement.

 

Afriques en Vision qu’est-ce que c’est ? à quoi répond cette initiative ? Et à qui s’adresse l’événement ?

Dana Khouri: Ce sont des journées de rencontre autour des cinémas indépendants africains, qui visent dans un premier temps à montrer dans les salles de cinéma français des films issus de la nouvelle génération de réalisateurs et réalisatrices. Ce n’est pas un festival mais plutôt des journées qui mettent à l’honneur et valorisent les nouvelles créations cinématographiques africaines et de sa diaspora. Cette manifestation vise dans un deuxième temps, à créer des espaces d’échanges entre les professionnels des cinémas africains mais également les artistes qui font le cinéma et les chercheurs, pour faire comprendre en France les enjeux de la fabrique des cinémas indépendants en Afrique aujourd’hui et la sociologie de ces cinémas-là. Dans un troisième temps, Afriques en Vision vise à donner la parole aux réalisateurs et réalisatrices invités, pour inspirer leurs pratiques esthétiques, leurs façons de filmer les objets et sujets, pour inspirer le public français notamment les étudiants en cinéma, les auteurs et réalisateurs français à travers des masterclass. L’idée derrière est de montrer des films africains qui circulent dans les très grands festivals en France mais qui ont peu de chances de circuler dans les salles de cinéma.

Dans la nomenclature de l’événement, le mot Afrique est écrit au pluriel. Est-ce une volonté de rappeler que lorsqu’on parle de l’Afrique on ne parle pas seulement d’un bloc monolithique, mais bien d’un continent dans son ensemble et de la richesse/diversité qu’il contient ?

Tout-à-fait. C’est la volonté de rappeler le pluralisme du continent africain, non seulement en termes d’identité plurielle, mais également en termes de créativité cinématographique plurielle, de regards diversifiés sur des enjeux sociétaux. Enjeux qui ne parlent pas uniquement au continent africain et à ses habitants, mais qui parlent également au monde et du monde. C’est à travers les regards de ces cinéastes pluriels riches d’expériences, certes parfois subjectives, mais qui touchent également à des champs collectifs, que l’Afrique est aussi un continent qui à travers ses créateurs parle au monde. Notre programmation réserve aussi la part belle aux artistes, réalisateurs/trices et auteurs issus de l’immigration africaine partout en Europe. 

Le festival met aussi en lumière des productions venues du Ghana, de la Mozambique, de l’Angola, du Kenya et du Sud-Soudan. Est-ce une manière de décentrer le regard francophone que l’on porte habituellement sur l’Afrique dans le cinéma ?

Effectivement. Montrer la pluralité du continent africain se traduit dans la programmation en montrant des films qui viennent de différents territoires. Du Sud-soudan, du Mozambique, de la Côte d’Ivoire, du Maroc, du Gabon etc… Et c’est surtout une manière de décentrer le regard français et francophone sur le cinéma africain et je dirai même de décentrer le regard franco-français des cinémas en général. C’est pour ça qu’Afriques en Vision s’écrit au pluriel et non au singulier. 

Cette édition est portée sur le cinéma féminin, avec des films réalisés par des femmes. Pourquoi ce choix de consacrer cette édition aux femmes ?

Elle vient d’une décision collective, qu’on a eu avec le comité d’organisation, qui se compose de Documentary Africa basé au Kenya, d’Africine.org et la Chaire Diasporas Africaines. Là encore l’idée est de décentrer le regard francophone sur le féminisme et les questions de genre. Parce qu’on a tendance à voir le féminisme et les approches de genre uniquement du point vue européen ou américain en occultant, dans les médias français et dans les espaces français, la présence historique d’un féminisme proprement africain. Ce n’est pas un féminisme qui s’enferme uniquement dans l’espace géographique du continent africain mais c’est un féminisme qui lui aussi peut inspirer ailleurs dans le monde. Iil ne s’agit pas d’enfermer le scénario des femmes uniquement dans des réalisations qui ne parlent que de problématiques les concernant elles en tant que femme, mais également pour montrer en quoi les femmes et les scénaristes africaines parlent de la société et de ses enjeux à travers leurs films. De manière générale, les métiers du cinéma sont vus par le prisme masculin et on peut souvent croire que ce sont des métiers qui ne concernent que les hommes alors qu’en Afrique, on sait que dès les années 60/70 des femmes étaient à l’avant-garde dans le cinéma comme Safi Faye, Sarah Maldoror, Thérèse Sita-Bella etc… 

Visages de femmes, Désiré Ecaré

Les exceptions de cette programmation sont les films Visage de femmes de Désiré Ecaré et Future Lullaby de Blick Bassy car réalisés par des hommes. Pourquoi ne pas être allé au bout de la démarche en ne sélectionnant des films exclusivement réalisés que par des femmes ?

On a sélectionné ces deux films car l’idée était aussi de montrer que les réalisateurs hommes africains ont pu parler des problématiques liées aux femmes et en parlent encore. C’est aussi le souhait de montrer que l’affaire des femmes n’était pas réservée qu’aux femmes. Elles sont certes motrices, mais il y a aussi des hommes qui sont profondément féministes. C’est le cas de Désiré Ecaré dans son film Visage de Femmes. Ainsi qu’à l’image de Blick Bassy avec son film Future Lullaby, qui à travers sa musicalité imagine un monde à l’horizon 2044 où l’égalité entre les sexes est pleinement réalisée. C’est là-encore la volonté de déconstruire un préjugé sur le continent africain qu’on pourrait, à travers les médias de masse, voir comme étant un continent où le patriarcat a une place importante, mais en montrant que non. Il y a aussi des hommes tout aussi féministes, qui parlent des femmes et de leurs problématiques. 

Quels seront les principaux thèmes abordés dans cette édition ?

Sarah Maldoror

La pluralité des regards des cinéastes présentés dans cette programmation nous amène à questionner l’histoire. C’est notamment le cas d’Effects of Wording de Catarina Simão qui retrace les archives du Mozambique. On a aussi Monanganbee de Sarah Maldoror qui parle plus des affirmations de la décolonisation en dénonçant les crimes commis par les colons portugais en Angola. C’est une édition aussi qui met à l’honneur les récits, les narratives liées aux affirmations politiques africaines à travers le film No Simple Way Home de la jeune Akuol de Mabior, qui fait résonner l’histoire familiale de Rebecca Nyandeng de Mabior avec la grande histoire de l’indépendance de Sud-Soudan. C’est également le cas aussi en termes d’affirmations politiques de Dialemi, le film de Nadine Otsobogo, un film d’une très grande poésie qui parle d’un sculpteur et dont je vous omettrai la fin, mais qui nous montre déjà qu’en 2013 la réalisatrice parlait du fameux enjeu de la restitution des œuvres d’art au continent africain. Ensuite, l’universel est également au cœur de cette édition, à travers le film Jean Genet, Notre-Père-des-fleurs de Dalila Ennadre, qui en revisitant la tombe de Jean Genet nous rappelle comment dans ce village de Larache les populations se réinventent Jean Genet et sa pensée en prenant soin de sa tombe, en offrant des fleurs aux visiteurs. On a aussi Visage de Femmes de Désiré Ecaré, profondément féministe comme je le disais tout-à-l’heure. Il y aura d’ailleurs dans la journée du 1er décembre, un hommage rendu à Dalila Ennadre et Désiré Ecaré. Les questions de familles, de mères célibataires, de familles égalitaires seront aussi évoquées avec le film Mères de Myriam Bakir et Future Lullaby de Blick Bassy. Ainsi qu’une matinée de clôture avec un ciné-brunch pour avoir de la convivialité dans le programme, et qui elle mettra à l’honneur les voix de la jeunesse africaine à travers le film Le Choix de Fati de Fatimah Dadzie qui parle de cette problématique du retour de migrants et migrantes. Et enfin comme on le disait plus tôt, les réalisatrices du continent africain ne se figent pas seulement dans l’espace géographique africain mais parlent aussi du monde et au monde. C’est le cas de Latifa Saïd, qui parle de cette communauté chinoise de travailleuses du sexe à Paris, ainsi que le film Qu’importe si les bêtes meurent de Sofia Alaoui qui lui parle de cette dichotomie qu’on veut souvent faire entre les espaces ruraux et les espaces urbains, mais surtout d’un enjeu de grande ampleur qui anime le monde entier aujourd’hui, qui est le réchauffement climatique. C’est donc un programme qui veut non seulement montrer une diversité de points de vue du continent à travers les territoires dont les réalisatrices sont les représentantes, mais également à travers les problématiques qu’elles veulent illustrer. 

Une table-ronde est consacrée à la question sur la représentation des femmes dans les cinémas africains. Quel message souhaitez-vous faire passer à l’occasion de cette table-ronde ?

Safi Faye

L’un des objectifs d’Afriques en Vision, créer des espaces de discussions et d’échanges entre professionnels du cinéma, réalisatrices/teurs, auteur(e)s avec des chercheurs/ses des sciences humaines et sociales. Le but étant de démontrer en quoi les femmes africaines sont sujets elles-mêmes de la fabrique et des cinémas africains, alors qu’on pourrait croire qu’elles ne sont que l’objet qui est rimé, dit, raconté par les regards de réalisateurs hommes. Aujourd’hui cette jeune génération de réalisatrices africaines est donc le sujet et si elles le sont aujourd’hui c’est parce que des femmes, dès les années 60/70, ont préparé la voie. Il s’agit donc aussi de décortiquer l’histoire des cinémas des femmes africaines à travers les figures qu’on citait au départ comme Thérèse Sita-Bella qui a réalisé Tam-Tam à Paris en 1961, Sarah Maldoror avec Monangambé en 1968, Safi Faye à travers le film Lettre Paysanne en 1975. C’est se poser la question en quoi le cinéma est un outil qui ne représente pas seulement les femmes, mais en quoi il est également un outil d’expression des regards de visions féminines et féministes sur le monde, sur les conditions des femmes et sur les enjeux communs et collectifs à travers le monde et à travers le continent. 

Cette année l’édition s’ouvre également sur la ville de Poitiers, pourrons-nous espérer une expansion du festival dans d’autres villes de France lors des prochaines éditions ?

On ne demande qu’à essaimer Afriques en Visions partout en France, après ce sont les questions de budget qui freinent l’expansion de l’événement. Je lance là un appel à toute structure qui souhaite reproduire Afriques en Visions partout en France, pour permettre au plus grand nombre de public français d’avoir un regard différent et actuel sur les cinémas africains indépendants. Nous aimerions aussi que le plus grand nombre puisse déconstruire le regard stéréotypé sur le continent à travers les regards inspirants des réalisatrices/teurs du continent. Mais nous tenons à ce que nos partenaires africains, les professionnels du cinéma africain, auteurs et autrices soient à l’origine de la sélection de films et qu’ils puissent se saisir de cet espace-là pour montrer ce qu’ils veulent eux-mêmes montrer du continent africain et de la vivacité de l’esthétique cinématographique africaine d’aujourd’hui. L’Institut des Afriques est certes le coordinateur de ces journées de rencontres mais il est surtout un facilitateur de cette manifestation dont se saisissent nos partenaires principaux que sont Documentary Africa à travers la personne de Mohamed Saïd Ouma, Africiné représenté par Thierno Ibrahima Dia et la Chaire Diasporas Africaines par Alessendro Jedlowski.

Emilie BORGES

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