Afro-Polis, une nouvelle façon d’explorer l’Afrique en milieu urbain

Entretien de Djia Mambu avec Pierre-Christophe Gam

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Représenter une Afrique moderne, dynamique et ouverte sur le monde, mais et surtout une Afrique sûre d’elle-même. C’était toute l’ambition d’Afro-Polis : une tribune artistique établie dans un espace de 300 m2 à Paris du 25 septembre au 8 octobre dernier. Une Afrique qui s’adresse au monde d’un point de vue qui lui est propre et original et non du point de vue d’une minorité ethnique ou exotique.
Rencontre en pleine « cité » avec le directeur artistique Pierre-Christophe Gam.

Djia Mambu : Comment est née Afro-Polis ?
Pierre-Christophe Gam : Essentiellement d’une réflexion. À partir du terme Afropolitain (1) que l’on entend souvent, on a voulu expérimenter ce que serait cette ville où se retrouvent les Afropolitains. L’idée, c’est de célébrer le paysage culturel de l’Afrique contemporaine. Ça passe par la mode, le design, l’art, la littérature, la gastronomie. On veut mettre en avant ces richesses, donner l’occasion de découvrir les talents, les créativités au sein d’un même espace pendant plusieurs jours.
L’événement se déroule en même temps que la Black Fashion Week de Paris, y êtes-vous associés ?
La Black fashion week est un moment particulier car elle se passe dans la capitale mondiale de la mode. C’est un événement international avec un public qui vient d’ailleurs, donc en termes de visibilité, c’est bon pour nous. Les designers exposés à Afro-Polis sont bien côtés dans leur domaine respectif et développent tous une esthétique très originale. (NDLR : Parmi lesquels Xuly Bet, Makono, Sophie Nzinga, Laurenceairline, Loza Maleombho, Gloria Wavamunno, Chinedesign, Makono et Éric Rasina). Certains sont venus d’Afrique (NDLR : Côte d’Ivoire, Afrique du Sud, Ouganda, Madagascar) spécialement pour cet événement. Il y a quelque chose de caractéristique à leur pays d’origine. La valeur ajoutée du design africain se trouve précisément là. Par rapport à la Fashion Week, nous, on lance une sorte de concept store, c’est plus qu’une boutique éphémère, elle est conceptuelle. Au-delà de l’achat, il y a une expérience culturelle qui est proposée, notamment chaque soir avec des conférences qui explorent le paysage culturel de l’Afrique contemporaine.
Une grande partie de la programmation est tout de même basée sur la mode…
La première semaine était très axée sur la mode. On a reçu des journalistes du milieu, des bloggeurs, des créateurs de mode et abordé des sujets tels que la dynamique « Made in Africa », ou encore le business autour de la mode africaine. Donc des thèmes autour de cet élan récent des designers d’origine africaine qui prennent leur place dans le monde de la mode. Aujourd’hui, ils sont de plus en plus reconnus pour leur travail. Avant seulement les grandes marques créaient des collections « ethniques » ou des collections spéciales à aspiration africaine. Notre démarche ne se limite pas à la mode. Il s’agit aussi de réfléchir à la possibilité qu’à l’Afrique aujourd’hui de produire, de développer une industrie de textile, professionnelle, efficace et en mesure d’entrer en compétition à l’échelle internationale. De considérer une main-d’œuvre locale pour garder une dimension éthique s’inspirant des techniques traditionnelles existantes. L’artisanat, le tissage, les différents types de teinture, etc.
Vous résidez actuellement à Londres, pourquoi l’organisation d’un tel événement ici à Paris ?
J’habite à Londres, mais j’ai grandi à Chantilly (Département de l’Oise en région Picardie). J’ai fait une formation d’architecture intérieure aux Arts décoratifs à Paris, puis je suis allé travailler pour des boutiques de mode de luxe en Asie, en Italie. Quand j’habitais Paris, j’aurais adoré pouvoir assister à des événements comme Afro-Polis. Bien souvent les événements africains sont présentés comme étant l’expression d’une minorité. Moi, je ne suis pas une minorité. La culture, c’est quelque chose que tu partages, c’est quelque chose d’universel. Ce n’est pas quelque chose qui est propre à soi. Il y a des gens à Paris qui n’ont jamais mis les pieds au Japon mais pourtant qui portent la culture nippone dans le cœur encore plus qu’un Japonais vivant à Tokyo ! C’est pareil pour la culture africaine, d’autant plus qu’elle est présente dans le monde entier par le fait de la diaspora, l’immigration etc. C’est aussi à nous de prendre conscience qu’une culture transcende, se transforme. C’est à nous d’investir nos imaginaires, nos références, nos sensibilités pour qu’elle puisse prendre sa place.
Certains des artistes ici ont aussi fait leurs armes à l’étranger avant de revenir en France. Cet exil s’avère-t-il nécessaire pour percer dans ce milieu ?
Je crois que si j’étais resté en France et que je n’étais pas parti en Angleterre, je n’aurais pas osé me lancer dans ce projet. J’aurais sans doute été entraîné par ce pessimisme ambiant qui existe ici pour ce genre d’initiative. Les gens se posent trop de questions et se prennent la tête pour des détails. Il y a en France cette espèce d’angoisse de l’échec, tandis que du côté anglophone, on fait les choses tout simplement parce que c’est en faisant les choses qu’on les apprend. Les choses ne sont jamais parfaites, l’essentiel c’est d’être juste dans ce que tu fais, donner ton maximum.
L’atmosphère anglophone se ressent à Afro-polis ; la majorité des exposants sont anglophones, les conférences sont en anglais, etc. Est-ce que le public parisien a pu suivre ?
La première semaine les gens hésitaient à venir. Ils ont beaucoup cliqué sur la page Facebook mais ils n’osaient pas venir parce qu’ils pensaient que ce n’était pas pour eux, qu’ils n’étaient pas concernés peut-être à cause de ce côté anglo, un peu trop branché, qu’ils ont sans doute perçu comme snob, élitiste. Les gens étaient un peu réticents. Mais je constate que ceux qui viennent sont très réceptifs, ils apprécient la démarche et sont très reconnaissants même s’il a fallu qu’on communique beaucoup. En visitant cet espace, ils découvrent quelque chose de très ouvert avec des intervenants et des designers de qualité. Les gens créent, innovent, ils ont compris qu’ils n’ont pas à se laisser enfermer dans des catégories et que les champs des possibilités sont sans limite.
Afro-Polis est une première à Paris, que peut-on espérer pour la suite ?
C’est une première édition d’Afro-Polis parce que jusqu’ici nous organisions uniquement des soirées en marge de la semaine de la mode. Nous espérons avoir fait écho pour les prochaines éditions parce que celle-ci a été réalisée sans sponsors. Là, nous travaillons déjà sur une série de soirées tout au long de l’année entre Paris et Londres et un événement majeur pour l’automne prochain.

1. Afropolitain (Afropolitan en anglais d’où vient le terme) est une conjonction à partir d' »Afrique » et de « polis », la cité ou la ville en grecque et par extension comprend aussi les citoyens de la ville. C’est l’idée d’une perspective de considérer ce qui est propre à l’Afrique à partir des citoyens africains.Octobre 2013///Article N° : 11849

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Les images de l'article
Une conférence pendant l'événement Afro-Polis © Djia Mambu
Pierre-Christophe Gam, directeur artistique d'Afro-Polis © Djia Mambu
La boutique multi-marques d'Afro-Polis © Djia Mambu
La boutique multi-marques d'Afro-Polis © Djia Mambu
La boutique multi-marques d'Afro-Polis © Djia Mambu




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