Afropea, expérience noire et blanche en Europe

Entretien de Claire Diao avec Johny Pitts

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Écrivain, photographe et présentateur de télévision britannique, Johny Pitts est né d’un père noir américain et d’une mère britannique blanche. Interrogeant son métissage et la communauté africaine en Europe, il a lancé en 2010 la page Facebook Afropean Culture puis en 2014, le site Afropean.com, partage d’expériences et de réflexions autour du concept d’afropéanité. Rencontre.

Afriscope : Que signifie « afropéen » ?
Johny Pitts : Pour ceux qui se considèrent comme « afropéens », je trouve cette citation d’Amin Maalouf (écrivain franco-libanais, N.D.L.R.) intéressante, évoquant les « êtres portant en eux des appartenances qui, aujourd’hui, s’affrontent violemment » : « Ils sont des êtres frontaliers […], traversés par des lignes de fracture ethniques, religieuses ou autres. En raison même de cette situation, que je n’ose appeler privilégiée, ils ont un rôle à jouer pour tisser des liens, dissiper des malentendus, raisonner les uns, tempérer les autres, aplanir, raccommoder… Ils ont pour vocation d’être des traits d’union, des passerelles, des médiateurs entre les diverses communautés, les diverses cultures. Et c’est justement pour cela que leur dilemme est lourd de signification : si ces personnes elles-mêmes ne peuvent assumer leurs appartenances multiples, si elles sont constamment mises en demeure de choisir leur camp, sommées de réintégrer les rangs de leur tribu, alors nous sommes en droit de nous inquiéter sur le fonctionnement du monde » (1).

Quel est le point commun entre les contributeurs d’Afropean.com (Nat Illumiune, Alice Gbelia) et l’objectif de ce site ?
Nous venons tous d’horizons différents mais nous nous sommes rencontrés quelque part dans cet endroit « afropéen ». Nous avons réalisé que, malgré nos différences de classe sociale et/ou de couleur de peau, nous nous retrouvions sur l’essentiel, à travers nos expériences de vie dans une ville européenne multiculturelle et multiraciale. De là est partie l’idée d’un journal en ligne pour encourager le dialogue. Nat est blanche, son mari ghanéen et son enfant métis. Elle a grandi dans une partie de Londres avec une grande influence caribéenne. Elle est complètement liée à l’expérience afropéenne. Ce n’est donc pas une question d’origine mais d’influence culturelle. Mon autre collaboratrice Alice Gbelia est née en Côte d’Ivoire mais se sent vraiment française, donc « afropéen » est une façon pour elle de se réconcilier avec sa propre expérience. Elle est l’une des nombreuses personnes qui nous a rejoints à travers notre page Facebook. Notre journal est majoritairement produit par ses utilisateurs.
Il est important, ainsi, que la communauté définisse ce que « afropéen » signifie.

Quand avez-vous rencontré ce terme « afropéen » ?
À travers l’album Princesses Nubians des Nubians qui étaient elles-mêmes influencées par Marie Daulne du groupe Zap Mama. Elle est, pour moi, la définition d’Afropéen par la façon dont sa musique et son style représentent l’Afrique et l’Europe, ensemble, de façon non coloniale.

C’est pourtant le succès des Nubians en Amérique qui les a fait connaître en Europe…
Oui et c’est la même chose pour les artistes noirs du Royaume-Uni. Cela est représentatif du vieux pouvoir structurel en Europe. Et du fait qu’à travers le mouvement des droits civiques, les Afro-Américains ont davantage de pouvoir économique et d’influence que les Européens noirs. Je pense d’ailleurs que « afropéen » vient directement de l’expérience afro-européenne. Peut-être qu’en tournant aux États-Unis, Les Nubians ont réalisé qu’elles avaient des goûts différents de certains artistes qui les ont influencés et qu’être afro-européen est différent du reste de la diaspora africaine.

Pourquoi considérez-vous le terme « afropéen  » inclusif/positif plutôt que par « la violence et la destitution par lesquelles les communautés noires sont si souvent rattachées » (2) ?
Venant d’un quartier noir aux alentours de Sheffield, au Royaume-Uni, j’ai réalisé que la manière dont mon environnement et les gens qui y vivent étaient représentés était totalement différente de la réalité. Si vous lisez le Sheffield Star, le plus grand quotidien de Sheffield, vous croirez que tous les Noirs de cette ville sont des gangsters. Alors que cette ville est pleine de personnes intelligentes, créatives. En grandissant, quelques-uns de mes camarades ont pris une mauvaise voie et je suis persuadé que cela est aussi lié à l’influence des médias.
Lorsque des personnes comme Les Nubians, Zap Mama, Neneh Cherry, Baloji et FKA Twigs apparaissent, ils montrent une vision positive du mariage d’influences. Le terme « afropéen » ne peut pas être limité à une élite noire branchée, mais encourage ce que je pense être une représentation plus réelle de la créativité de la diaspora. Il est utilisé pour dire, par exemple : « Oui, nous sommes français, mais non, nous n’avons pas forcément la peau blanche et un béret. Oui, nous avons la peau marron mais non, nous ne sommes pas des gangsters ». Ce terme correspond à toute personne tentant d’articuler son identité relative à une expérience noire et blanche en Europe. C’est pour cela que j’aime ce terme. Il ne contient pas un tiret comme lorsque deux choses se contredisent, juxtaposées l’une à côté de l’autre comme « mixed-race » (métis en anglais, N.D.L.R.), « afro-européen ».
Afropéen représente des personnes qui ont une culture solide enracinée dans plusieurs.

Dans ce cas, pourquoi « afro » ? Si l’on considère le profil de vos collaboratrices et la définition que vous donnez de ce terme, Afropéen ne devrait pas seulement correspondre à ceux qui ont des racines « afro » mais aussi aux Européens asiatiques, maghrébins ou hispaniques ?
Ma mère est une Européenne blanche, mon père un Afro-Américain donc je souhaitais lancer une plateforme à partir de cela. Bien sûr, nous rencontrons de plus en plus de gens aux origines multiples, ce qui est super. Toutefois je ne peux pas parler au nom de quelqu’un cherchant une cohérence dans son identité chino-européenne ou yéménite européenne. Le colonialisme, le post-colonialisme et la décolonisation prennent particulièrement place parmi les Africains de la diaspora.

Donc pour vous, le terme afropéen représente autre chose qu’un mélange d’identités noire et blanche et donc, de couleur de peau ?
Cela représente les identités européennes et africaines mais cela les transcende aussi. C’est enraciné en elles mais cela ne se réduit pas seulement à elles.

Par rapport aux mouvements de protestation qui se sont récemment développés en Angleterre et en France (contre Exhibit-B) ou aux Pays-Bas (anti-Zwarte Piet), pensez-vous que les Noirs d’Europe ressentent une crise identitaire ou un besoin de se définir face à la « suprématie blanche » ?
Question difficile. De mon point de vue, encore trop d’Européens noirs considérant Malcolm X, Marcus Garvey ou Martin Luther King comme des héros mais ont oublié que leur combat était l’Amérique des années 1960 et d’avant. Si tu vis en Europe aujourd’hui, tu dois venir avec de nouvelles méthodes pour faire face à l’oppression. Car il y a, effectivement, de l’oppression ! Nous devons développer nos propres méthodes pour faire face à un continent qui possède des lois bien plus anciennes qu’en Amérique et des méthodes de contrôle des personnes non-blanches bien plus subtiles qu’aux États-Unis. Je pense que nous devons y répondre d’une façon équitable et silencieusement puissante.

Justement, comment expliquez-vous qu’en 2014, les leaders afro américains soient toujours plus inspirants que les figures afro-
européennes ?

Je pense que la différence est réellement liée au colonialisme. Les Afro-Américains ont été mis en esclavage de façon brutale et leur combat jusqu’à la mort pour être vu et entendu est lié à une terrible souffrance infligée. Les Afro-Américains sont passés par ce douloureux processus. Bien sûr, l’Europe a aussi une histoire liée à l’esclavage mais avec le colonialisme est née l’idée d' »aider les sauvages à se cultiver » pour justifier le pillage de leurs ressources naturelles. L’Europe a une manière de contrôler les gens en leur donnant juste assez, ce qui sert d’écran de fumée à l’oppression. La prison est plus grande, et en verre, ce qui rend la conception d’enfermement plus difficile.

Que faire, selon vous, pour changer cela ?
Je pense que les idées de Frantz Fanon sont importantes, et j’aime la façon avec laquelle il s’est focalisé sur la psychologie. Il y a un décalage subtil à trouver dans la façon dont nous nous voyons – et voyons notre rôle – en Europe, en tant que Noirs. Plutôt que de se lever et de se revendiquer comme des Black Panthers, je pense que nous devons capturer notre zeitgeist (notion philosophique allemande désignant
l’esprit du temps, N.D.L.R.), et donner le meilleur de nous-mêmes pour être capable de raconter nos histoires et partager nos idées via Internet. Nous sommes tous des diffuseurs, et pouvons – dans une certaine mesure – rompre avec les hommes des médias qui ont si longtemps contrôlé le type de noirceur qui pouvait être diffusée.

Vous avez voyagé en Europe à la rencontre d’Afropéens. Avez-vous observé des différences entre eux (3) ?
Tous les humains sont différents et toutes les communautés répondent à leurs environnements. Par exemple, les Noirs en Suède paraissent plus relax, peut-être parce que, malgré quelques problèmes récents, la Suède a une histoire de démocratie socialiste et d’égalité, ainsi qu’une classe moyenne plus importante et moins ploutocratique. Avec aussi des différences générationnelles : une première génération de Nigérians, plutôt reconnaissants envers l’Europe de leur avoir permis d’étudier et de refaire leur vie et une deuxième génération qui attend davantage d’une Europe qui l’a vu naître et qui les rejette.

Quels sont les Afropéens qui vous ont inspiré ?
Le militant Almamy Mam Kanouté m’a aidé à comprendre la situation des banlieues parisiennes. Le chanteur Stephen Simmonds, très talentueux, m’a montré Stockholm. J’ai également échangé avec l’écrivain Caryl Philipps en Belgique, devenu mon mentor. Il y a aussi l’écrivaine Chika Unigwe. J’aime ce que Joy Denalane de Berlin fait musicalement et Zap Mama résume l’afropéanisme. C’était super de découvrir, à Moscou, le côté afropéen du plasticien français Alexis Peskine. À Londres, la vidéaste Cecile Emeke fait un travail très important avec sa série Strolling (4). Erik Kamble, aux Pays-Bas, a lancé le regretté Afro-Europe Blog, fermé en 2013. Il y a aussi Grégoire Deplinghi de la galerie Lumières d’Afrique à Bruxelles qui m’a permis de rencontrer des artistes afropéens comme Mufuki Mukuna. Il y a trop de personnes inspirantes à mentionner mais celles-ci sont
celles qui m’ont stimulé durant ce voyage. Du côté des musiciens faisant avancer les choses, je citerais FKA Twigs en Angleterre, Emeli Sandé en Ecosse, Dream Koala en France, Stromae et Baloji en Belgique et Giovanni aux Pays-Bas.

(1) Amin Maalouf, Les identités meurtrières, éd. Grasset, 1998
(2) Voir le site www.afropean.com
(3) Un ouvrage inspiré du voyage de Johny Pitts alliant texte et photographies, An Afropean Odyssey (Une odyssée afropéenne) est à paraître courant 2015.
(4) Disponible sur le site Vimeo : http://vimeo.com/90242931
Johny Pitts en dates
Naissance à Sheffield (Royaume Uni) d’une mère européenne blanche et d’un père afro-américain.
2008 : Reçoit le Decibel Penguin Prize pour sa nouvelle, Audience sur l’identité métisse.
2010 : Lancement de la page Facebook Afropean Cultures qui deviendra en 2014 le site www.Afropean.com.
2012-13 : Voyage à travers l’Europe.
2013 : Reçoit le Prix de la Fondation ENAR contre le racisme pour sa contribution à une Europe sans racisme.///Article N° : 12664

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© Johny Pitts
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