“Ain’t I a woman? »: un authentique discours de Sojourner Truth?

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La blogueuse littéraire Yacine Simporé revient sur l’un des plus importants textes de la littérature féministe, le discours « Ain’t I a woman » de Sojourner Truth. Prononcé à l’oral lors d’une convention, le texte nous est arrivé par des retranscriptions qui se complètent ou se contredise. Analyse de textes, publié précédemment sur le blog Dearl. 

Vous est-il déjà arrivé de discuter d’une conférence à laquelle vous avez assisté avec des amis et de vous apercevoir que vous n’avez pas du tout retenu les mêmes choses qu’eux ? C’est en tout cas ce qui est arrivé en 1851 à Marius Robinson, homme noir, militant abolitionniste et éditeur du journal Anti-Slavery Bugle, et à Frances Gage, femme blanche, militante féministe et abolitionniste. Le 29 mai 1851, ces deux personnes étaient en effet présentes lors du célèbre discours prononcé à Akron (Ohio) par Sojourner Truth, grande figure noire américaine du mouvement abolitionniste et militante pour le droit des femmes. Au cours d’une convention sur le droit de vote des femmes présidée par Frances Gage, celle-ci aurait accordé la parole à Sojourner Truth pour délivrer un discours qui a électrifié l’auditoire et marqué l’histoire pour la puissance de sa rhétorique et son message à la fois abolitionniste et féministe.

Le discours fût spontané et puisque Truth ne savait pas écrire, aucune trace écrite exacte de ses paroles n’a été diffusée avant ou après son intervention. Néanmoins, il y eut plusieurs tentatives de retranscription des mots de l’oratrice tant l’auditoire fût conquis. Les deux retranscriptions les plus complètes sont celle de Marius Robinson, publiée le 21 Juin 1851, soit trois semaines après la convention dans Anti-Slavery Bugle(Réf.1),et celle de Frances Gage, publiée 12 ans après la convention, d’abord dans The New York Independant, puis repris dans History of Woman Suffrage (Réf.2), un ouvrage écrit par un collectif de femmes blanches suffragistes et abolitionnistes. Gage fait apparaître dans sa version la fameuse question rhétorique « Ain’t I a Woman? », pourtant absente dans les autres retranscriptions (Réf. 3;4;5)et qui devient le titre de ce célèbre discours largement étudié et enseigné comme un texte fondateur dans l’histoire du féminisme. Le discours d’Akron est plus particulièrement cité comme référence dans le mouvement féministe noir, afin de revendiquer une égalité au sens large qui ferait tomber à la fois les inégalités raciales et sexistes subies par les femmes noires.

Au regard de la portée des mots de Sojourner Truth dans la pensée féministe, il semble important de connaître et de comprendre les deux versions du discours publiées par Robinson et Gage et de nous demander pourquoi, malgré les divergences entre ces deux retranscriptions, l’histoire n’a-t-elle retenu que la version de Gage bien que publiée une décennie plus tard.

Je propose ici une revue en français du discours de Sojourner Truth prononcé en anglais car peu de littérature existe en français sur ce sujet. J’utiliserai néanmoins des extraits du discours en anglais pour rester au plus près du sens et des subtilités des deux retranscriptions. 

Une ambiance perçue différemment 

Les retranscriptions de Robinson et de Gage sont accompagnées de descriptions du climat dans lequel Truth prononce son discours. Robinson décrit brièvement une prise de parole qui se fait en toute simplicité « She (Sojourner Truth) came forward to the platform and addressing the President said with great simplicity:May I say a few words?’. Receiving an affirmative answer, she proceeded; ‘I want to say a few words about these matters.’ (Réf. 1)

Dans le texte qu’elle publie douze ans après la convention, Gage a en revanche un souvenir bien différent de l’ambiance qui régnait au moment de l’intervention de Truth. Elle se rappelle d’une audience tremblante d’hostilité à la prise de parole de l’oratrice. Elle détaille:

« A buzz of disapprobation was heard all over the house, and there fell on the listening ear, ‘An abolition affair!’; ‘Woman’s rights and niggers!’; ‘I told you so!’; ‘Go it, darkey!’. Again and again, timorous and trembling ones came to me and said, with earnestness, ‘Don’t let her speak, Mrs. Gage, it will ruin us. Every newspaper in the land will have our cause mixed up with abolition and niggers, and we shall be utterly denounced.’ My only answer was, ‘We shall see when the time comes.’ (Réf. 2)

Le public de Truth était en effet en grande majorité composé de femmes blanches et il n’est pas impensable que celles-ci aient souhaité que la lutte pour les droits des femmes et celle pour l’abolition de l’esclavage ne soient pas confondues (Réf. 6)On peut néanmoins être surpris qu’une si vive et violente contestation n’ait pas été relatée dans la version de Robinson. Pourquoi lui qui écrivait avant tout pour mettre en lumière les luttes anti-esclavagistes, aurait-il choisi de ne pas retranscrire l‘agressivité de l’audienceOn peut supposer qu’il ne souhaitait simplement pas évoquer cette hostilité afin que ses lecteurs se concentrent uniquement sur le fonds du discours.On peut aussi supposer que Gage ait pu accentuer ce contexte pour souligner l’héroïsme de son acte d’avoir donné la parole à Truth.

Quoiqu’il en soit, avant même de se plonger dans le contenu des deux discours, on peut déjà être interpellé par l’écart de perception de l’ambiance par Robinson et Gage.

Faire correspondre l’imaginaire et la réalité

Contrairement à Robinson, Gage choisit de faire apparaître l’accent qu’elle entend dans le discours qui est prononcé. Elle retranscrit un anglais chargé d’un accent très stéréotypé et souvent attribué aux esclaves des États du Sud. Truth ayant grandi dans l’Etat néerlandophone de New York, son anglais était donc plus teinté d’un accent néerlandais et loin de cet accent du Sud. Certains historiens (Stetson & David, Réf. 7) interprètent l’intégration de cet accent comme une manière d’inférioriser le langage de l’oratrice par rapport à l’anglais plus éduqué et standardisé des autres féministes présentes dans la salle ce jour-là. La retranscription de cet accent par Gage pourrait aussi refléter la perception stéréotypée des femmes noires dans l’imaginaire des femmes blanches à cette époque (Réf. 8).

La représentation du corps de Truth dans les deux discours a aussi fait l’objet de débats. En effet, dans la retranscription de Robinson, celui-ci tente brièvement de traduire le charisme de l’oratrice en décrivant un physique imposant, une gestuelle bien pensée et une voix pleine de sincérité : “her powerful form, her whole-souled, earnest gestures, . . . her strong and truthful tones”.

Gage quant à elle, s’attarde à détailler la singularité du physique de Truth: “this almost Amazon form, which stood nearly six feet high, head erect, and eye piercing the upper air… She spoke in deep tones”; “and, raising herself to her full height […], and her voice to a pitch like rolling thunder”; “she bared her right arm to the shoulder, showing its tremendous muscular power”; “she pointed her significant finger”; “She had taken us up in her strong arms and carried us safely.”

Le corps de Truth est ici présenté comme hors-normes et surprenant car à la fois menaçant et rassurant. Cette description qui donne l’impression d’un cours d’anatomie de cette femme noire, tend à souligner sa différence par rapport aux autres militantes présentes ce jour-là.

Nous avons là encore, une différence de perception entre ces deux rapporteurs. D’une part, Robinson voit une femme charismatique et imposante par sa voix et son physique et qui prend la parole tout en finesse. D’autre part, Gage y voit quant à elle aussi une femme certes charismatique mais avec néanmoins un corps inhabituel et agressif par sa forme.

Enfin, Gage mentionne aussi dans sa version du discours que Truth aurait eu 13 enfants, tous vendus à des esclavagistes. La version de Robinson ne fait aucune mention aux enfants de l’oratrice. Par ailleurs, il est largement documenté qu’elle en avait 5, dont 1 a été vendu (Réf. 3 ; 4 ; 8). 

En lisant les deux discours et les descriptions qui les accompagnent, le lecteur n’a donc pas la même perception de l’oratrice.

La Rhétorique en question

Dans sa retranscription, Gage fait apparaître la fameuse question « Ain’t I a Woman? » qui devient le titre sous lequel le discours de Truth est le plus connu. Cette question qui est répétée 4 fois dans cette retranscription, est pourtant absente de la version publiée par Robinson quelques jours après le discours. Certains historiens (Painter ; Fitch et Mandziuk, Ref. 3;5se demandent comment cette question a pu être omise dans la version de Robinson et dans toutes les autres retranscriptions si elle a été si répétitive dans ce discours.

La seule formule qui se rapproche de cette question dans la version de Robinson est « I am a Woman’s rights ». A la différence de la retranscription de Gage, dans la version de Robinson, Truth ne questionne pas son audience mais affirme sa féminité et les droits qui doivent y être rattachés.

Malgré les doutes existants sur sa présence dans le discours, la question « Ain’t I a Woman ? »  reste néanmoins valide pour souligner l’inhumanité des oppressions subies par les femmes noires. Cette formule aurait en fait été reprise du slogan abolitionniste « Am I not a Brother/Am I not a Sister» très utilisé au XIXème siècle par les activistes féministes et abolitionnistes pour revendiquer l’égalité universelle(Réf.6).  

Que ce soit avec la question rhétorique « Ain’t I a Woman ? »ou la formule « I am a Woman’s right’s », il est clair que dans les deux retranscriptions, l’objet du discours de Truth était de démontrer que bien que son expérience soit différente de celles de son auditoire féminin majoritairement blanc, ni sa féminité ni ses droits ne doivent lui être niés.

Des références religieuses bien choisies

Sojourner Truth était une prédicatrice chrétienne. Elle utilisait alors souvent des références bibliques dans ses discours et celui d’Akron n’échappe pas à la règle. Qu’elle que soit la version du discours, on y retrouve des références religieuses même si celles-ci varient parfois. Kay Siebler, Professeure à l’Université du Missouri, apporte une lecture intéressante des messages que véhiculent les références utilisées dans les deux discours.

Dans la version de Robinson, Truth aurait dit: “I have heard the bible and have learned that Eve caused man to sin. Well if woman upset the world, do give her a chance to set it right side up again”. Selon Siebler, cette référence laisse entendre que si les femmes sont en effet la source des maux des hommes, ces derniers doivent leur laisser la chance de réparer les choses. On comprend que selon Truth, les femmes doivent aux hommes de réparer les maux qu’elles ont causé et que pour le faire, elles ont besoin que ceux-ci leur accordent leur liberté.

Gage fait elle aussi référence à Eve et Adam dans sa retranscription. Selon elle, Truth aurait dit “If de fust woman God ever made was strong enough to turn de world upside down all alone, dese women togedder (and she glanced her eye over the platform) ought to be able to turn it back, and get it right side up again! And now dey is asking to do it, de men better let ’em”. Dans cette version, on comprend que le rapport de force est inversé. Si une femme a à elle seule a pu renverser le monde, alors seules les femmes ensemble peuvent rétablir l’ordre initial. On comprend que les hommes n’ont aucun rôle à jouer et doivent ici laisser les femmes faire le travail nécessaire pour mettre fin au chaos.

Une seconde référence biblique apparaît dans la retranscription de Robinson mais pas dans celle de Gage. Selon lui, Truth aurait mentionné le sort de Lazare pour renforcer son argumentaire. Lazare est une figure de l’entourage de Jésus. Selon le Nouveau Testament, quelques jours après sa mort, il serait ressorti de sa tombe après que ses sœurs Marie et Marthe aient persuadé Jésus Christ de le ramener à la vie. Selon Robinson, Truth aurait dit« When Lazarus died, Mary and Martha came to him with faith and love and besought him to raise their brother.And Jesus wept — and Lazarus came forth.” Dans ce récit, les femmes jouent un rôle secondaire ; elles sont celles qui conseillent le pouvoir masculin. Selon Siebler, Gage n’aurait donc pas pu inclure cette référence au récit de Lazare dans sa retranscription car cela aurait affaiblit l’argumentaire féministe que Truth aurait tenu.

Pour conclure…

Après avoir relu plusieurs fois ces deux textes, je comprends pourquoi la retranscription de Gage bien que plus tardive est plus populaire ; le style du discours y est en effet plus poétique, le refrain « Ain’t a Woman ? »rythme et donne de l’énergie au texte, et les éléments de contexte qu’elle décrit de manière très détaillée donnent un caractère scénarisé et théâtral très séduisant pour le grand public. La version de Robinson quant à elle presque rédigée à chaud, plus brève et dans un style journalistique, réussit sans doute moins à marquer les imaginaires. La popularité de la version de Gage vient sans doute aussi du fait qu’elle ait dès le départ été diffusée à une large audience plus mainstream (The New York Independant) alors que celle de Robinson n’a pu être lue que par le public plus restreint d’un hebdomadaire anti-esclavagiste plus discret.

L’énorme travail fait par les chercheurs sur ces textes permet de bien comprendre l’importance de leurs subtilités. Il semble donc très difficile de confortablement considérer une de ces deux versions comme l’unique référence valable. Ces deux textes ne sont pas le discours de Truth mais plutôt son interprétation par deux personnes qui ont vu, entendu, ressenti différemment ce discours, et l’ont retranscrit selon leurs sensibilités et peut-être aussi selon leurs objectifs respectifs. Robinson aurait-il atténué le message féministe de Truth pour prioriser son message abolitionniste plus pertinent pour son journal ? Gage se serait-elle trop appropriée le discours en exagérant les éléments de contexte et en rajoutant des éléments textuels pour renforcer son point féministe tout en attribuant à Truth une image plus stéréotypée conforme à l’imaginaire commun de l’époque, afin de rendre le message de l’oratrice plus audible?

Nous ne saurons malheureusement jamais ce qu’a exactement dit Sojourner Truth ce fameux 29 Mai 1851, mais plus que ses mots, ce que nous devons chérir et utiliser comme référence, c’est l’acte même de Truth; l’acte d’avoir osé prendre la parole devant une audience cristallisant l’oppression pour révéler la nécessité d’un féminisme intersectionnel et revendiquer l’égalité au sens large.

Yacine Simporé

Références

Réf 1:  Anti-Slavery bugle. [volume], June 21, 1851  https://chroniclingamerica.loc.gov/lccn/sn83035487/1851-06-21/ed-1/seq-4/  

Réf 2: History of Woman Suffrage: https://archive.org/details/historyofwomansu01stanuoft/page/114/mode/2up

Ref.3: Painter, Nell Irvin, Representing Truth: Sojourner Truth’s Knowing and Becoming Known, P.470, The Journal of American Histor, September 1994

Réf 4: Brezina, Corona. Sojourner Truth’s “Ain’t I a woman?” speech: a primary source investigation

Ref 5: Fitch, Suzanne Pullon; Mandziuk, Roseann M. Sojourner Truth as orator: wit, story, and song

Ref 6: Kathryn Kish Sklar, James Brewer Stewart, Women’s Rights and Transatlantic Antislavery in the Era of Emancipation P 135           

Ref 7: Stetson Erlene, David Linda, Glorying in Tribulation: The Life Work of Sojourner Truth

Ref 8: Siebler, Kay, Far from the Truth, Teaching the Politics of Sojourner Truth’s “Ain’t I a Woman?”

Ref 9: The Narrative of Sojourner Truth, Dictated by Sojourner Truth (ca.1797-1883); edited by Olive Gilbert

Hooks, Bell, Ain’t I a Woman: Black Woman and Feminism

The Sojourner Truth Project, Compare the Speeches, https://www.thesojournertruthproject.com/compare-the-speeches

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