Algérie, histoires à ne pas dire

De Jean-Pierre Lledo

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Il en va de Jean-Pierre Lledo comme de tout un chacun : nous nous réveillons tous un matin avec des souvenirs marquants que nous ne pouvons évacuer, histoires d’enfance dont nos rêves nous rappellent qu’elles sont encore traumatisantes et qu’il serait utile de les regarder en face pour crever l’abcès de la douleur rentrée et nous permettre d’avancer. Il en va d’un pays comme d’un individu. Lledo reste discret sur sa propre histoire (né à Tlemcen d’une mère judéo-berbère et d’un père espagnol, exil en 93 sous menace islamiste) mais c’est à ce pays qu’il veut donner la parole car c’est aussi ce pays qui va mal. Et donner la parole veut dire trouver ceux qui ont à témoigner. Ce choix est forcément subjectif, issu de ses propres démons (cf. Algérie, mes fantômes, son précédent film), de ses propres interrogations, surgies de son vécu et des tourments de l’Histoire récente.
Que ce choix implique de mettre en avant ceci en négligeant cela est évident, mais c’est bien ce qu’on lui reproche en Algérie. Ce préambule est donc sans doute nécessaire pour évoquer la violente attaque dont ce film est l’objet dans ce pays, au point d’y être encore interdit à ce jour. La désinformation va bon train et le blog de Jean-Pierre Lledo (http://lledo2007.skyrock.com) en rend compte précisément, tandis qu’une pétition circule pour demander la levée de la censure (murmure n°4366 sur africultures.com).
Que reproche-t-on à ce film qui s’attache à la mémoire de la cohabitation entre communautés avant l’exode d’un million de personnes de souche européenne et/ou juive en 1962, soit 10 % de la population de l’époque ? De ne présenter qu’un bout de la lorgnette : pourquoi n’évoquer que les massacres de l’ALN et du FLN sans parler des atrocités françaises ? pourquoi questionner le terrorisme comme action de libération quand on n’avait pas les moyens de lutter autrement ? pourquoi insister sur des cas de bon voisinage et de solidarité entre les communautés alors que la généralité était la séparation et l’humiliation ? Le film rentrerait ainsi dans le procès fait à la révolution algérienne par une série de films financés par la France et revenant, selon l’écrivain et journaliste Mohamed Benchikou qui s’élève par ailleurs contre la censure du film, à « des entreprises de « déligitimation » et de dévalorisation de la résistance algérienne, soumise à un ignoble parallèle avec la « décennie noire » ».
Ces questions sont parfaitement légitimes, même si l’objectivité n’est jamais le fait du cinéma, et ouvrent un intéressant débat. Mais la condamnation ne se justifierait que si Lledo se posait en procureur accusateur. Ce n’est pas le cas : il se contente d’ouvrir un espace de réflexion et de mémoire, de poser des questions sans en apporter les réponses. Aussi est-il important de s’intéresser à sa méthode autant qu’aux contenus du film.
Algérie, histoires à ne pas dire est bâti sur quatre témoignages autour de quatre villes : l’agronome Aziz Mouats dont le père a été tué par les représailles françaises à l’insurrection meurtrière de l’ALN en 1955 à Philippeville (devenue Skikda) mais dont l’oncle Lyazid a épargné des Européens alors que tous étaient massacrés ; Katiba Hocine, qui anime une émission sur la Mémoire à la radio d’Etat, exaltant le nationalisme, mais qui se souvient de sa nourrice française à Alger ; un troisième, tronqué car le témoin ne voulait plus apparaître après les interdictions du film, qui devait évoquer l’assassinat à Constantine de Cheikh Raymond, célèbre chanteur juif de musique arabo-andalouse, dont la mémoire est depuis gommée ; et à Oran, le jeune metteur en scène de théâtre Kheïreddine Ladjam qui retrouve des vieux évoquant la fraternité entre Espagnols et Arabes mais aussi les tueries d’Européens le jour même de l’Indépendance. Ces témoignages chargés d’émotion sont ponctués de la voix magnifique d’Hayet Ayad, qui interprète des chants sacrés dans toutes les langues de l’Andalousie historique.
La voix d’Hayet Ayad ne résonne pas seulement aux douleurs exprimées et aux révoltes, elle est un écho aux images et au rythme de ce film sensible. Car Algérie, histoires à ne pas dire, se démarque nettement par exemple de Le Chagrin et la pitié, ce film qui remua la France de 1969 en brisant le tabou qui entourait la mémoire de la collaboration durant la dernière guerre : Lledo n’a pas la violence de Marcel Ophüls et André Harris qui développaient un regard inquisiteur en jouant du montage et de la caméra, multipliant les gros plans et les plans de coupe, comme s’il s’agissait d’extorquer un aveu, généralisant ainsi le soupçon. Au contraire, Lledo cadre de face ses personnages dans leur environnement, souvent en milieu d’image, en caméra fixe, sans gros plans indiscrets, dans la durée, en de légères contre-plongées qui les campent en dignité. Son commentaire dit d’une voix posée alterne avec les témoignages pour les situer. Sans s’étirer inutilement, le film prend le temps de la remontée de la mémoire, de ces riens de la vie qui enrichissent la parole transmise. C’est une mosaïque qui se met en place, qui nous force à raccorder les bouts, à saisir les tenants des destins, à essayer de comprendre ce qui anime chacun, à nous connecter à leurs interrogations autant qu’à celles du réalisateur.
C’est par ce respect des sujets et du sujet que Lledo échappe à l’accusation de manipulation de la pensée dont on veut l’accabler. Et c’est grâce à ce respect que son film dépasse la singularité algérienne pour interroger deux questions d’une brûlante actualité : celle des conséquences pour son Histoire future des moyens utilisés par un mouvement de libération et celle du nationalisme qui se construit dans une définition identitaire excluant la diversité.
Avec Algérie, histoires à ne pas dire, Lledo ne fait pas œuvre d’historien mais s’intéresse aux hommes et aux femmes qui partagent une Histoire commune, celle d’un pays meurtri qui a, tout comme la France, bien du mal à regarder en face ses contradictions. Un autre devenir aurait-il été possible ? Peut-être, mais ce que semble nous suggérer Lledo est que pour le futur, il est encore temps de remettre la question sur le tapis.

///Article N° : 7416

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