Aminata Ouedraogo : « Un jour, une femme remportera l’Étalon de Yennenga ! »

Femmes de cinéma #2

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Il est difficile d’évoluer dans un milieu cinématographique masculin. Aminata Ouedraogo, conseillère technique du ministre de la Culture du Tourisme et de la Communication du Burkina Faso, l’a compris. Ancienne réalisatrice et journaliste, conseillère du Festival Panafricain du Cinéma et de la Télévision de Ouagadougou (FESPACO), cette dame est aussi, depuis 1991, coordinatrice générale de l’Union Panafricaine des Femmes Professionnelles de l’Image (UPAFI). Créée en 1991 par des femmes issues du milieu cinématographique, cette organisation a vu le jour au cours de la 12e édition du FESPACO. Cette année-là, les organisateurs du festival avaient décidé de rendre hommage aux femmes sous-représentées dans le milieu : comédiennes, maquilleuses, réalisatrices, monteuses et autres. Car au FESPACO comme dans beaucoup d’autres festivals, les hommes réalisateurs sont toujours plus nombreux que les femmes.
Prélude
Cette année-là, un colloque avait été organisé au restaurant huppé de Ouagadougou, l’Eau Vive, où une cinquantaine d’invitées étaient venues dresser un état des lieux de 100 ans de cinéma et des 50 ans de télévision. « À ce moment-là, nous nous sommes rendues compte que les problèmes des femmes étaient les mêmes sur tout le continent. L’idée de la structure UPAFI a donc été immédiate. Notre leitmotiv étant de nous organiser, nous structurer et mener un plaidoyer pour nous faire connaître d’une part, et travailler à améliorer l’image de la femme dans le cinéma d’autre part » explique Aminata Ouedraogo.
L’UPAFI a donc décidé de mener plusieurs activités avec le FESPACO et la FEPACI (Fédération panafricaine des cinéastes) pour faire valoir l’image de la femme cinéaste. Aujourd’hui, la coordinatrice de cette union reconnaît une amélioration : « L’opinion publique africaine avait, en général, une mauvaise appréciation de la femme dans le cinéma, notamment en ce qui concerne les comédiennes, à cause de la chosification de la femme en tant qu’objet de plaisir. Depuis, des réalisatrices, des comédiennes et des monteuses ont eu des prix. Cela a donné envie aux jeunes de suivre leurs aînées. »
Le Burkina Faso est le seul pays à supporter l’association alors que chaque pays et festival devaient être un relais. Plusieurs secrétaires générales portent le flambeau au Ghana, au Kenya, en Afrique du Sud, en Tunisie, en France, au Royaume-Uni et au Gabon. « Chaque secrétaire générale couvre plusieurs pays pour susciter l’engagement des États. Mais le travail n’est pas fait. Il n’y a qu’au FESPACO que l’on a pu inviter des gens. Depuis le début des années 2000, aucune rencontre de l’UPAFI n’a pu être organisée » regrette Aminata Ouedraogo.
Pourtant, selon cette ancienne cinéaste, il y a du travail pour tout le monde : « Déjà que nous ne sommes pas nombreuses, il n’y a pas d’exclusion possible ! ». De ce fait, réalisatrices, comédiennes, productrices et distributrices peuvent faire partie de l’aventure. Malheureusement, l’absence de rassemblement empêche l’union de mener à bien ses projets alors que l’UPAFI est ouverte à tous les corps de métier : « Nous ne pouvons pas changer de bureau puisqu’il n’y a pas de congrès. Nous devrions faire un rapport moral et financier mais il n’y a pas d’argent, pas de fonds. Une fois, le festival d’Harare nous avait invitées (1). Ce n’est pas partout qu’on peut rencontrer du monde. Comment faire pour y avoir accès ? » Partant de cette réflexion, la première action d’Aminata Ouedraogo a été de prendre part à toutes les activités relatives à la question de la femme sur le plan national. Grâce à sa double casquette de conseillère du ministre et de coordinatrice générale de l’Union, Aminata Ouedraogo a permis à l’UPAFI d’être reconnue et considérée comme une structure par le ministère de la Promotion de la Femme du Burkina Faso. Un travail redoutable que la courageuse femme ne souhaite pas à la personne qui lui succédera : « La prochaine coordinatrice devra travailler avec une équipe qui l’aide ! »
Rassemblement
Grâce à sa détermination, Mme Ouedraogo est parvenue à réunir des femmes cinéastes lors du dernier FESPACO. Rassemblées dans l’une des salles de conférence de l’Hôtel Azalaï, l’UPAFI a débattu l’espace d’un instant. « C’est une rencontre informelle, il n’y a pas d’officiels, précise Aminata Ouedraogo. Nous n’avons aucune main mise sur les invitations. Le FESPACO nous a seulement accordé une plage horaire pour cette rencontre« . Malencontreusement, aucun communiqué de presse n’avait annoncé l’évènement et c’est par le bouche à oreille que chaque participante a pu prendre connaissance du lieu et de l’heure du rendez-vous. Dans une sale mitoyenne, l’Union Européenne annonçait les financements possibles pour les années à venir. Nombre de participantes ont donc préféré s’intéresser aux finances de leur film plutôt qu’à la défense de leur cause. Mais peut en importait pour Aminata, conciliante : « Je suis au FESPACO depuis 1977 soit 32 ans. À part les comédiennes, on ne voyait pas de femmes dans les autres métiers. Au Burkina Faso, les femmes s’investirent de plus en plus dans le cinéma grâce à l’INAFEC (2). L’UPAFI doit être plus forte pour être plus reconnue et faire savoir que les femmes sont autre chose que des comédiennes. Nous ne sommes pas en compétition avec les hommes mais en complémentarité. » Dans la salle, un homme rebondit : « Nous sommes dans des sociétés phallocrates où les hommes dominent. Mais comme le dit le proverbe : ce que femme veut dieu veut !« . Des personnalités comme Aminata Salembéré, première femme secrétaire générale du FESPACO de 1982 et 1984 et ancienne ministre de la Culture et du Tourisme du Burkina Faso, témoignent de la place de la femme : « J’étais directrice générale de la culture à l’Agence de la Francophonie (ACCT). Un prix de la Femme avait été créé mais je voulais sa suppression car il nous faut l’égalité.« . Certaines cinéastes prennent la parole pour présenter la situation des femmes dans leur pays. Au final, une trentaine de femmes ont participé à la rencontre.
Le principal constat ? « Nous assistons à une évolution des femmes en compétition car il n’y avait pas cela au départ. Il y en a beaucoup qui sont inscrites au MICA (Marché international du cinéma et de la télévision africains) précise la coordinatrice de l’Union. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de politique liée au fait que certains pays présentent plus de films de femmes que d’autres. Au Burkina Faso, par exemple, les femmes cinéastes ne sont pas victimes de ségrégation. Ce n’est pas le cas dans tous les pays. Au Maghreb, par exemple, l’UPAFI n’arrive pas à percer car les femmes ne veulent pas en parler justement parce qu’elles ne connaissent pas non plus de ségrégation chez elles. ».
Interrogées sur le nombre en constante augmentation de femmes documentaristes, les réalisatrices s’expriment : « Les gens ont tendance à croire que le documentaire est le parent pauvre de la fiction alors qu’il est la base du cinéma, répond la Burkinabè Franceline Oubda. On a tendance à confondre reportage et documentaire. Un documentaire, c’est un film de fiction en direct. Moi, je ne suis pas intéressée par la fiction parce que le documentaire, c’est pour parler à la place des autres, leur donner la parole. Si on me donnait à faire de la fiction, je ne voudrais pas. Le documentaire est un genre qui tient la route.« . Une réalisatrice sud-africaine réagit : « Je voudrais dire qu’il est difficile pour les femmes de faire des fictions en Afrique du Sud. 80 % des équipes sont composées d’hommes qui ne respectent pas la femme réalisatrice. J’ai fait des documentaires. Récemment, je me suis tournée vers la fiction. Il faut que nous sachions que nous pouvons faire des fictions. Les hommes dirigent l’industrie mais maintenant, des femmes produisent en Afrique du Sud. ». Aminata Ouedraogo prend aussi la parole : « Le documentaire n’est pas un genre facile à réaliser. Si les femmes en réalisent, il nous faut leur tirer notre chapeau car ce n’est pas facile, il faut maîtriser le sujet et faire passer un message« .
Détermination
Ce jour-là, toutes les femmes se sont accordées à dire que le cinéma pour les femmes, en Afrique, évolue. Dans la compétition officielle du dernier FESPACO, pas moins de vingt-quatre femmes étaient sélectionnées. Quelques jours plus tard, trois femmes emportèrent le podium de la compétition documentaire (3). Pour Aminata Ouedraogo, cela ne peut qu’encourager le projet du nouveau Délégué Général du FESPACO, Michel Ouedraogo, de mettre en place la manifestation « Les 72h de la Femme » en 2010 : « L’année prochaine sera dédiée aux femmes. Ce sera l’occasion de promouvoir les femmes cinéastes d’Afrique et de la diaspora, de les inviter et d’organiser des conférences. Nous ferons aussi appel aux sociétés de production et de distribution pour booster le travail des femmes.« . Le projet est alléchant. Et la détermination de la coordinatrice de l’UPAFI, percutant : « Je lance un appel de partenariat à toute personne morale ou physique intéressée par la situation de la femme africaine dans le cinéma, que ce soit en matière de formation, de production ou toute autre chose qui nous permettra d’établir un partenariat dynamique et réciproquement enrichissant. Il faut faire en sorte que les femmes ne jouent pas le second rôle dans l’industrie cinématographique. Notre espoir étant qu’un jour, une femme remporte l’Étalon de Yennenga ».

1. Le Zimbabwe International Film Festival (ZIFF) a lieu tous les ans au mois d’août.
2. L’Institut Africain d’Études Cinématographiques du Burkina Faso qui a fermé ses portes en 1987 forma plus de 200 professionnels de l’audiovisuel comme Fanta Régina Nacro, première femme cinéaste burkinabè.
3. La Marocaine Leïla Kilani pour « Nos lieux interdits », l’Égyptienne Jihan El-Tahri pour « Behind the Rainbow » et la Camerounaise Oswalde Lewat pour « Une affaire de nègres ».
///Article N° : 8691

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