Angélique Kidjo : « Le jour où l’on aura perdu l’espoir, on aura perdu notre humanité »

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Icône de la scène musicale mondiale, Angélique Kidjo débute une longue tournée internationale jusqu’en juin 2022.  Jonglant à merveille avec les univers musicaux, l’artiste puise – selon les lieux et les dates – dans le répertoire de ses trois derniers opus « Remain in light », où elle revisite les Talking Heads, « Célia » où elle réenchante les racines africaines de la salsa et « Mother Nature » [1], son dernier album de musique originale composé durant l’année de confinement.

Sa première date en France, le 25 novembre 2021 avec le Rocher de Palmer [2] – scène de l’agglomération bordelaise reconnue pour son ouverture aux musiques du monde – sera consacrée à son album « Célia » pour lequel elle avait reçu en 2020 le quatrième Grammy Awards de sa carrière. Avec cet album en hommage à Célia Cruz, la reine de la musique cubaine, qu’elle avait vue enfant chanter au Bénin, Angélique Kidjo ramène la salsa en Afrique. Son continent, pour elle source de toutes les musiques et vers lequel convergent tous ses projets.

Rencontre avec une « amazone d’Afrique » classée selon le magazine Time parmi les 100 personnes les plus influentes de 2021 autant pour sa carrière musicale que pour ses engagements, notamment en faveur des droits des femmes.

 

Votre répertoire qui brasse rythmes caribéens et d’Amérique latine, soul, chœurs traditionnels du Bénin, rhythm’n’blues, jazz, funk, rock et même l’univers de la musique classique, témoigne de votre éclectisme. Est-ce aussi pour vous une façon de réfuter toute assignation à une forme d’identité musicale en refusant d’être là où certains vous auraient peut-être attendue ?

Ça a toujours été mon problème ! J’ai toujours fait ce que je voulais faire. Les gens m’attendent à un endroit, je suis à l’autre. C’est ma liberté d’être humain. On vit trop enfermés dans des carcans. Nous sommes les maitres de nos destinées. Vivons et laissons vivre les autres ! Il faut être heureux dans ce que l’on fait. Et moi, je suis heureuse en faisant des choses différentes et en créant des ponts entre les musiques et les cultures. Je veux par la musique rappeler aux gens que les différentes musiques ont une source : l’Afrique.

On a cru un temps qu’avec internet le monde s’ouvrirait à tous et que l’on pourrait partager des idées d’un endroit à l’autre. Mais Internet est aujourd’hui trop souvent un outil d’oppression, de radicalisation qui nous éloigne de notre humanité. Si l’on décide d’être universaliste, on le peut. Et si l’on n’a pas envie de l’être, ce n’est pas une raison pour dire que les autres n’ont pas le droit de vivre.

Cette universalité passe également par les langues dans lesquelles vous chantez que ce soit en anglais, en français et dans plusieurs langues béninoises comme le fon, le mina ou le yoruba. Les langues pour vous, d’où qu’elles viennent, sont le vecteur de l’émotion ?

Mon père avait l’habitude de dire que dans la vie les choses sont toujours en double. « On a deux bras, deux jambes, deux narines, deux oreilles mais on a qu’une bouche ». La bouche qui parle est la détentrice de nos émotions et c’est par la langue que cette émotion s’exprime. Cette bouche-là peut créer des problèmes ou réunir les gens. Parce que les mots c’est comme un œuf, une fois qu’il est tombé, on ne peut pas le ramasser et le rassembler. Il faut faire très attention quand on utilise sa bouche parce que le pouvoir des mots qui en sortent peut vous dépasser. Quand on a compris la puissance de la bouche, on est plus humble. C’est pour cela que lorsque je suis en colère je préfère rester silencieuse…

© Omar Victor Diop

Vous citez souvent des grandes voix féminines dont certaines ont exprimé leur colère à travers leur musique. Miriam Makeba, Aretha Franklin, Célia Cruz ou encore Bella Below sont des icones musicales auxquelles vous êtes restée fidèle. Elles ont été comme des phares dans votre parcours ?

Elles ne sont pas les seules. Je pense aussi à Nina Simone, autre icône importante. Dans le monde de la musique quand on est femme, ce n’est pas facile de trouver sa place. Dans tous les corps de métier les hommes sont dominants. Quand on est une femme et que l’on veut se faire une place, Il faut s’imposer et se faire respecter sans pour autant perdre sa féminité. Toutes les femmes qui font de la musique ont une histoire à raconter, celle de la lutte qu’elles ont dû mener pour arriver là où elles sont.

Miriam Makeba a tout donné en exil, elle a perdu sa mère, elle a perdu sa fille unique, mais elle n’a pas perdu la voix. Elle a continué à chanter. Bella Bellow est partie trop tôt. Si elle avait vécu, ça aurait été intéressant de voir quelle lutte elle aurait portée. Célia Cruz, on l’appelait « Café au lait ». Avec sa chanson « Azùcar negra », [le sucre]elle répond « pour votre café au lait vous avez besoin de sucre et si j’ai la couleur café au lait, c’est parce que mes ancêtres africains ont travaillé dans les champs de canne à sucre pour que vous ayez accès au sucre ». Voilà la réponse !

Avec élégance et un grand sourire, on touche des sujets importants et on affirme notre détermination à être soi sans forcément être définie par les hommes. Et c’est ça qui est intéressant dans ces icones.

Mon père me disait « le talent n’a pas de sexe, Il ne faut jamais te laisser te définir par ton sexe, tu es une femme et alors ce n’est pas un crime !».

Vous parlez volontiers de votre héritage familial reçu de vos parents qui ont très tôt cru en vous. Dans vos interviews vous citez souvent votre père. C’était lui le premier féministe de votre famille ?

Oui, c’est clair ! Il en a bavé quand ma mère a commencé à faire du théâtre [Yvone Kidjo, née en 1927, fut la première femme à diriger une troupe artistique au Bénin NDLR]. Les gens lui demandaient « pourquoi tu laisses ta femme faire du théâtre, elle devrait rester à la maison pour s’occuper des enfants ! ».

Mon père l’a toujours soutenue. Il n’a jamais laissé aux gens le droit de lui dire ce qu’il devait faire chez lui. Quand les gens lui disaient : « marie tes filles, une fille à l’école c’est une perte d’argent ! », il répondait que ces filles ne sont pas des marchandises.

Il nous a toujours dit, « votre mère a autant de pouvoir de décision dans cette maison que moi. On vous a eu à deux, c’est ma partenaire de vie, je ne l’ai pas choisie pour l’humilier, pour la tabasser, pour lui dire que sa parole ne compte pas. Ce n’est pas ça le mariage ».

Vous êtes très engagée en faveur des femmes à travers divers projets, que ce soit artistiquement avec le groupe féminin « les Amazones d’Afrique » [3] ou votre fondation « Batonga »[4], créée en 2006, pour l’éducation et la formation des jeunes filles en Afrique. C’est une manière de transmettre cet héritage que vous avez reçu ?

J’ai reçu cet héritage de mes parents et de mes grands-mères qui étaient des femmes très fortes. Elles aimaient la musique mais de façon différente. Ma grand-mère maternelle venait de la tradition chorale. Elle ne chantait pas mais lorsque que quelqu’un chantait son visage s’illuminait. Elle souriait et disait que les gens qui chantent sont bénis des dieux parce que les dieux aiment le chant.

Tout ce que je fais, je l’ai appris à la maison. A la mort de ma mère en juin dernier, de nombreuses jeunes filles sont venues me voir. C’étaient les « filleules » de ma mère. Du vivant de ma mère, on s’inquiétait beaucoup car lorsqu’on lui envoyait de l’argent, au bout d’une semaine elle n’en avait plus. On se demandait ce qu’elle en faisait. En fait, elle aidait ces jeunes filles à monter leur commerce. Une jeune fille sourde et muette qui rêvait d’ouvrir une mercerie m’a dit que ma mère l’avait portée à bout de bras. Elle est partie avant l’aboutissement de son projet. Je l’aiderai à monter son magasin parce que c’est ce que ma mère aurait voulu.

Quand on reçoit, il faut redonner. Et quand on a les moyens et que l’on est dans une situation où l’on peut donner, il faut donner sans attendre un merci. C’est ce que j’ai appris de ma famille. La personne que l’on a impactée, partage à son tour le fruit de cet impact. Et c’est là qu’est le merci.

Sur la page d’accueil de site de Batonga on peut lire ces mots : « du potentiel à la puissance » … c’est finalement un raccourci de votre parcours, celui de la petite fille de Cotonou à la femme puissante multi primée, sollicitée de toute part…  C’est pour vous une manière de dire aux jeunes filles africaines, j’y suis arrivée, et vous aussi vous pouvez y arriver dans le domaine que vous avez choisi…

Absolument ! Quand j’ai créé ma fondation, je ne savais pas si elle allait durer parce ma carrière me demande beaucoup de temps. Mais j’ai réussi à m’entourer de personnes qui m’ont aidée par la diversité de leurs approches, la gouvernance de « Batonga » étant métissée en genre et en origine différentes. C’est important pour moi d’avoir une vision globale du monde. La diversité des regards aide à comprendre les défis de ce monde.

Parmi les jeunes filles scolarisées grâce à Batonga, certaines n’ont pas terminé leur scolarité. On a essayé de comprendre pourquoi et d’en savoir plus sur ce qu’elles étaient devenues.

A la demande des jeunes filles que nous accompagnons, on a formé des « clubs de leadership » dans les districts de Bohicon [au sud du Bénin, près de la ville d’Abomey NDLR]et Savalou [au centre-sud, dans le département des Collines NDLR]. On a donné les fonds aux jeunes filles pour leur permettre de commencer un business. Elles n’attendaient qu’une opportunité, celle de rencontrer des gens qui croient en elles. Leurs actions ont dépassé nos attentes. A chaque fois que je vais sur le terrain, je suis épatée par ce qu’elles sont devenues. Le nombre de mariages précoces et d’avortements a diminué. Au village, leurs familles, les hommes comme les femmes nous disent : « nous ne savions pas que nos filles avaient un tel potentiel ! ».

Aujourd’hui, les actions de ces filles impactent leur communauté. Quand la pandémie du Covid est arrivée, le premier business qu’elles ont monté avec les fonds donnés par la Fondation leur a permis de fabriquer des masques et du savon. Dans les villages, c’est compliqué d’avoir accès au savon et c’est de l’argent. Il faut aller en ville pour en acheter. Les jeunes filles nous ont exprimé leur besoin d’hygiène au quotidien que ce soit pour laver leurs enfants, laver le linge, faire la cuisine. On leur a dit « allez-y « ! Et elles y sont allées. Tout en vendant des masques à prix dérisoire, elles ont mis leurs savons dans des endroits stratégiques pour les rendre accessibles.

Elles sont allées de leur propre initiative dans les radios locales pour diffuser des messages dans toutes les langues de leurs villages invitant les gens à se laver les mains, à ne pas se toucher le visage, à respecter les gestes barrières.

Que ce soit en faveur des femmes avec Batonga, votre engagement pour l’Unicef, la Women’s March de Washington en 2017 contre Donald Trump, l’hommage en 2018 aux troupes coloniales ayant combattu en France, vous êtes sur tous les fronts. De même en musique avec la trilogie de vos albums Oremi (1998), Black Ivory Soul (2002) et Oyaya ! (2004), nés de vos voyages musicaux sur les terres d’exils des esclaves africains. Votre conscience politique est indissociable de votre travail d’artiste ?

Tout le monde est politisé. Que l’on fasse de la politique ou pas, la politique s’occupe de vous. Le fait de payer les impôts, c’est un acte politique. Ce qui est important pour moi c’est de comprendre la complexité de l’être humain y compris la mienne. Je sais que je ne suis pas parfaite. Nous sommes des êtres humains qui vivons ensemble et ma liberté et celle des autres sont liées. Moi seule libre et les autres pas libres, ça n’existe pas.

Il n’y a aucun sujet qui ne soit lié. Quand on comprend la globalité du monde et les défis auxquels on doit faire face, on ne peut pas faire de la musique déconnectée du reste. C’est pareil dans tous les domaines. L’éducation ne peut pas être séparée des problèmes de santé, ni des droits humains. De même pour la culture. Sans culture il n’y a pas de peuple. C’est le ciment qui lie tout.

On vous présente souvent comme l’ambassadrice de l’Afrique dans le monde, mais on pourrait aussi dire l’inverse, parce que, d’une certaine façon, tous vos projets vous ramènent à l’Afrique ?

Les deux sont indissociables. L’Afrique est le berceau de l’humanité. Nous sommes tous des africains. Mais ce n’est pas central pour les gens. Pour moi c’est central. A partir du moment où l’on a compris ça, on comprend que s’accepter soi, se respecter soi, c’est respecter l’autre. Pour les êtres humains que nous sommes, au-delà des frontières géographiques, le monde nous appartient. On devrait pouvoir aller où l’on veut, comme on veut, quand on veut.

Vous travaillez volontiers avec les jeunes générations, notamment sur votre dernier album où sont, entre autres, présents Burna Boy, Sampa The Great ou Yemi Alade. La jeune génération semble « décomplexée » par rapport à ses ainés. Elle n’attend pas d’être validée ni par les aînés ni par l’Occident ; cela vous donne de l’espoir quant au regard des jeunes africains sur le continent et sur eux-mêmes ?

Ces jeunes ont su s’emparer des outils technologiques à leur disposition pour se faire une place. Il était temps que les artistes africains utilisent la technologie pour avoir la carrière qu’ils ont envie d’avoir !

Nos tournées ont été interrompues plusieurs mois par la pandémie, nous avons profité du confinement pour faire cet album. « Mother Nature » rend hommage à la mère nature et c’était important pour moi de travailler avec des jeunes musiciens africains autour de cette thématique. Il y a une urgence sur le sujet des changements climatiques. Les jeunes africains sont concernés. Ils doivent y participer d’une façon ou d’une autre. C’est ce que font les musiciens avec lesquels j’ai travaillé. Le titre « Love Dignity » avec Yemi Alade, évoque des violences policières à Lagos. « Africa one of a kind » de Mr Easy, parle de la beauté du continent africain. Avec « Mother nature do your self », Burna Boy dit que l’on ne peut que construire le continent sur lequel on veut vivre puisque l’Histoire nous a montré que si l’on ne le fait pas, personne ne le fera à notre place. Il y a une conscience politique chez ces jeunes qui s’exprime dans leur musique. Et quand on écoute bien leur parole, elle est très présente.

Cet album dénonce des choses difficiles en Afrique et de par le monde mais il est aussi porteur d’espoir avec l’engagement de cette jeune génération pour la planète…

Il le faut ! Tout problème a des solutions. Est-ce qu’on a le courage de trouver les solutions ? Le jour où l’on aura perdu l’espoir, on aura perdu notre humanité. Je ne suis pas dans le business des catastrophes. Je dis les choses telles qu’elles sont mais toujours en disant : il y des solutions, il y a de l’espoir, avançons !

 

Propos recueillis par Virginie Andriamirado

 

Dates de tournée : http://www.kidjo.com/tourdates

 

[1] « Mother Nature », 2021, Decca Records, Universal

« Remain in light », 2018, Kravenworks

« Célia », 2019 Verve Records (États-Unis) / Decca Records (France)

[2] Angélique Kidjo, le 25 novembre au Rocher de Palmer, hors les murs, Salle du Vigean, Eysines. https://lerocherdepalmer.fr/artistes/angelique.kidjo/11.2021.php

[3] Les Amazones d’Afrique : groupe féminin créé en 2014, réunissant des grandes voix de la scène musicale africaine comme Mamani Keita, Oumou Sangare et Mariam Doumbia pour défendre les droits des femmes et des jeunes filles. Leur premier album, « République Amazone » où Angélique Kidjo est présente, sorti en 2017, avait rencontré un grand succès. Le second « Amazones Power » sorti en 2020 réunit au chant Mamani Keita, Fafa Rufino et Kandy Guira.

[4] Site de la Fondation Batonga : https://batongafoundation.org/

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