Les Reines du Palace, de Karine Morales

Faites du bruit !

Print Friendly, PDF & Email

Diffusé sur France 3 Paris Ile de France à 23h10 le lundi 29 novembre puis en replay 30 jours sur France.tv, le documentaire de Karine Morales donne du baume au cœur : il met en lumière des femmes invisibilisées et montre que leur lutte est possible.

Il y avait déjà eu le poétique Bird People de Pascale Ferrand (2014), sur des individus qui décrochent, et notamment une femme de chambre dans un entre-deux où elle se fait oiseau. Au dernier festival de Cannes, la Quinzaine des réalisateurs avait projeté le puissant Ouistreham d’Emmanuel Carrère (en sortie France le 12 janvier 2022) où une écrivaine rejoint une équipe de femmes de ménage. Il y avait eu On a grévé de Denis Gheerbrant en (2014) où des femmes de chambre font grève et n’ont pour entre-deux que le trottoir devant l’hôtel où elles travaillent, le Novotel des Halles. C’est cette fois devant le Hyatt Vendôme que se déroule cette nouvelle grève, qui montre qu’il faut toujours recommencer. Et c’est encore sur l’entre-deux du trottoir qu’elles trouvent l’espace de leur lutte : elles ont été remplacées dans l’hôtel et ne pourront être réintégrées avec satisfaction de leurs revendications que si elles font du bruit.

Keren Productions

Entre-deux, entre deux chaises, entre le HLM et un travail anonyme, c’est une question de place, celle qu’elles voudraient avoir dans une société qui les invisibilise. Eh bien faisons du bruit ! Comme pour le Novotel, c’est leur seule arme, car il gêne l’hôtel et les commerçants voisins de la rue la plus huppée de Paris à l’approche de Noël. Il est leur force, sans oublier le soutien du syndicat comme pour le Novotel, qui leur permet d’échapper à l’isolement et de réfléchir leur stratégie. Mais là aussi, leur force principale reste leur solidarité : trois mois de grève unies, démontant la fragilité imposée par le système de la sous-traitance. Outre des salaires plus dignes que le simple SMIC, leur principale revendication est d’être intégrées au personnel salarié.

Le bruit, l’obstination alors que le patron fait traîner les choses, c’est une lutte pour la visibilité : tout simplement exister, respectées, reconnues dans leur travail autant que dans la société. Karine Morales avait déjà traité de la visibilité des femmes dans l’espace public dans les rues de Tunis et de Sfax, en tournant Les Fleurs du bitume (2017) : une danseuse, une grapheuse, une slameuse, du Street Art féminin qui se réapproprie la rue, l’espace des hommes.

Il leur en faut de l’énergie pour braver le froid et l’adversité ! Les femmes de chambre ne la trouvent que dans leur solidarité, entre elles et celle des femmes et hommes qui les soutiennent, ne serait-ce que par une obole pour participer aux frais de repas alors qu’elles ne gagnent plus rien. La clef est leur dignité retrouvée, que la résistance conforte peu à peu, que la réalisatrice magnifie en leur laissant la parole face caméra et en les faisant poser dans leurs plus beaux atours au centre de ces chambres et salons qu’elles nettoyaient sans qu’on les remarque, et qu’elles occupent de plus en plus au fur et à mesure que la chronologie de leur lutte avance, comme pour mieux les inscrire à leur place : des femmes qui nous sont devenues familières, que l’on est ainsi invités à respecter lorsqu’on occupe une chambre d’hôtel, dont on connaît maintenant les visages et les noms, des Reines du Palace !

  • 55
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire