Antilles : tambours à l’honneur

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Prohibés par le colon, puis méprisés par la bonne société créole, les chants et tambours hérités des captifs africains (gwoka de Guadeloupe, bèlè de Martinique…) sont enfin considérés comme le cœur battant du patrimoine musical caribéen.

Cher Vélo,

Je n’ai jamais su pourquoi on t’appelait Vélo. À l’état-civil ton prénom était Marcel comme celui de mon papa, et ton nom Lollia, né en 1931 à Pointe-à-Pitre, ville que tu n’as jamais quittée, dit-on, jusqu’à ta mort, le 5 juin 1984.
Quand je suis allé t’écouter sur les conseils d’un pote jazzman, tu chantais et jouais comme un vieux dieu, mais tu savais que tu vivais tes ultimes moments et tu ne semblais guère désireux de t’exprimer autrement.
Tu étais encore sans doute le plus grand chanteur/tambourinaire du gwoka, tes enregistrements le prouvent (trop rares, appel à témoins) mais tu allais déjà très mal. Par respect pour toi je ne dirai ni les maux ni les mots qui t’ont mené à une mort si prématurée. Pauvre, cher Vélo ! Histoire universelle, tant de génies ont été comme toi méprisés, abîmés dans la misère.
Je n’étais pas à tes funérailles, mais j’ai su que des milliers de Guadeloupéens se sont rassemblés devant la Cathédrale de Pointe-à-Pitre, là où je t’avais vu t’époumoner, à cheval sur ton tambour, en habit de sdf face à une place déserte.
Cher Vélo, tu ne me souriais pas, ce n’était pas ton genre, mais tes clins d’œil complices répondaient bien à mon admiration.
C’était l’époque où le gwoka était encore considéré comme mizik a vié nèg, accusé d’être une insupportable survivance de l’esclavage après que les négriers puis les élites coloniales l’avaient interdit par peur des nègres marrons, ces fugitifs qui comme dans leur Afrique ancestrale se servaient des tambours comme prototypes du téléphone. Victime de ce double préjugé si bizarrement paradoxal, tu en es peut-être mort, mais c’est la disparition de ta voix stridente et de ta frappe trépidante qui ont fait ressusciter cette fascinante musique qu’est le gwoka. Tu serais sans doute bien surpris du culte qu’on te voue aujourd’hui.
Toi qui n’as jamais quitté la Guadeloupe, tu serais sûrement fier, mon cher Vélo, de voir ces innombrables groupes de gwoka qui avec une ferveur débridée, viennent casser si musicalement les oreilles des pauvres « métros » que nous sommes, en commençant par le métro parisien ! (1)

1. Châtelet-Les Halles, République et Strasbourg-Saint-Denis sont les stations préférées des gwokaïstes franciliens.Retrouvez l’article de Gérald Arnaud dans le magazine Afriscope n°21 « Christiane Taubira fait le bilan de sa loi » : [Afriscope ]///Article N° : 10143

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