« Assez d’humiliation ! Pour un autre regard sur les migrations »

Entretien de Karine Claeren avec Jérôme Martinez de la Cimade

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La France est-elle encore le pays des droits de l’Homme ? Au regard de faits observés ces dernières années sur le territoire, on peut sérieusement en douter. Des enfants arrêtés jusque dans les écoles, des personnes âgées, des malades et des familles enfermés et expulsés, des expulsions par charters banalisées, des centres de rétention qui se multiplient et s’agrandissent jusqu’à devenir des camps d’internement… Pour dénoncer ces dérives et cette régression, l’association française la Cimade(1) lance depuis quelques mois une vaste campagne nationale d’information et de sensibilisation intitulée : « Assez d’humiliation ! Pour un autre regard sur les migrations. Les migrants sont notre monde »(2).

Pourquoi avoir mis au point cette campagne de sensibilisation intitulée « Assez d’humiliation ! Pour un autre regard sur les migrations » ?
Elle s’impose au regard du durcissement des pratiques observées ces dernières années à l’encontre des étrangers. La situation catastrophique dans les centres de rétention, les événements de Ceuta et Melilla, l’arrestation d’enfants sans papiers dans les écoles, ce sont autant de signaux d’un traitement de plus en plus humiliant des étrangers en France et en Europe. La Cimade a l’habitude depuis longtemps de mener des campagnes sur des questions précises. Je peux citer, entre autres, la campagne contre la double peine en 2001 ou le droit de vivre en famille en 1998, mais nous avons senti depuis 2003 qu’il n’était plus possible de se limiter à une question précise, tant les dérives sont importantes dans tous nos domaines d’actions, comme la solidarité internationale, l’insertion en France, le droit d’asile…
Par ailleurs, nous avons constaté que des personnes, des mouvements, qui nous étaient à priori proches par leur sensibilité ou leur valeurs, avaient très peu d’information sur la situation des migrants. Peu de monde sait ce que vivent réellement les migrants en France, ce qu’il se passe dans les centres de rétention, les prisons. En revanche, beaucoup de personnes sont influencées par les discours simplificateurs sur les sans papiers, par la vision fantasmatique de l’invasion, etc. Il nous a donc semblé urgent de prendre la parole publiquement, de permettre au plus grand nombre de se rendre compte de la réalité et d’en débattre. Nous avons donc mis en place plusieurs actions, supports d’information et de débat : la publication du livre « Votre voisin n’a pas de papiers, paroles d’étrangers »(3), l’exposition photographique sur les centres de rétention intitulée : « Ceci n’est pas une prison « (4), des spectacles théâtraux et des lectures afin de toucher le public le plus large possible.
Par cette campagne, nous ne cherchons pas à assener nos vérités mais à donner à réfléchir. Cela passe également par des actions de proximité. Il est important de comprendre que les migrants ne sont pas des extraterrestres mais qu’ils vivent à côté de nous. La compréhension passe par une rencontre, comme le montre l’extraordinaire mouvement citoyen de ces derniers mois en soutien aux jeunes sans papiers scolarisés.
Dans nos sociétés, les migrants sont de plus en plus perçus comme porteurs de fléaux sociaux et économiques, comme des indésirables, des gêneurs. Comment faire évoluer les mentalités, aider à ce que les regards changent ?
Ce qui est le plus alarmant aujourd’hui est la banalisation des discours d’exclusion. Face aux problèmes de notre société, l’étranger redevient le bouc émissaire facile, celui qui serait responsable de tout. Ce discours n’est pas nouveau, mais il est maintenant décomplexé et se retrouve, sous d’autres formes, dans la bouche de personnes pourtant favorables à l’immigration. Le discours récurrent de l’actuel ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, qui laisse entendre que la France a trop de problèmes pour continuer à accueillir des étrangers est une autre version du « seuil de tolérance » du Front National. Au fond, cela accrédite l’idée que les étrangers posent nécessairement des problèmes à notre société, qu’ils sont une charge. Lorsque l’intelligence cède la place à des réflexions simplistes comme celles-là, on en vient à accepter toutes les dérives : il devient normal de construire des centres de rétention administrative sur tout le territoire, d’expulser des familles ou des demandeurs d’asile… On voit renaître une conception de l’intégration digne du 19ème siècle. Nous essayons de travailler sur la perception, en informant sur la situation réelle de ces migrants, si éloignée des discours politiciens.
Bien sûr, nous ne disons pas que l’immigration ne pose aucune question. Nous ne nions pas les problèmes de nos sociétés. Mais nous voulons amener les gens à considérer des réponses qui intègrent les migrations comme un fait planétaire inévitable, une richesse potentielle, un extraordinaire vecteur d’ouverture et de tolérance.
Vous dénoncez la mise en place d’une logique de guerre contre les migrants clandestins, creusant encore l’écart entre le Nord et le Sud…
L’usage de mots forts, comme celui de guerre, de camps ou de rafles, ne vient pas d’un amalgame douteux avec des moments terribles de notre histoire. L’histoire de la Cimade, créée à l’aube de l’effroyable conflit guerrier de 1939-45 nous a prémuni des comparaisons hasardeuses. Nous constatons simplement que les politiques mises en œuvre aujourd’hui contre les migrants s’apparentent dans leur théorie et leurs pratiques à ce que nous devons appeler une « guerre ». Prenons exemple sur ce qu’il se passe aujourd’hui en Afrique contre les clandestins. Des moyens militaires importants sont mis en place dans toute la Méditerranée pour empêcher l’arrivée de barques de clandestins. Le SIVE (Système intégré de vigilance électronique) mis en place par l’Union européenne, mobilise des bateaux militaires, une extraordinaire armada de caméras, détecteurs, drones et des milliers de gardes-frontières. Même les forces de l’OTAN en Méditerranée ont pour mission de lutter contre l’immigration clandestine. Les États de l’Union européenne allouent des sommes colossales pour inciter plusieurs pays comme le Maroc, la Libye, la Tunisie, la Mauritanie ou le Sénégal à créer des forces policières de contrôle de l’émigration et des camps pour enfermer les clandestins arrêtés. Le Maroc, par exemple, reçoit 40 millions d’euros pour ses contrôles militaires, et ce en toute impunité.
Sans visa, impossible pour les Africains subsahariens de voyager aujourd’hui. Une logique guerrière et militaire s’est instaurée. Cette armada militaire entraîne les clandestins dans des parcours de plus en plus dangereux, provoquant des milliers de morts. À partir des seuls articles de presse, qui ne permettent qu’une vision parcellaire de la réalité, on peut compter 7 000 morts en dix ans dans le détroit de Gibraltar. Tout cela se passe sous couvert d’une diplomatie occulte, d’accords bilatéraux tenus secrets et d’informations non confirmées, à tel point qu’il est impossible aujourd’hui de savoir combien de migrants sont détenus dans les camps en Libye, pourtant financés par l’Union européenne. Tous ces éléments, le secret, la diplomatie, les moyens militaires, sont caractéristiques d’une situation de guerre.
Que pensez-vous de l’immigration choisie ?
D’un point de vue strictement économique, elle est acceptable si je puis dire. Si un pays a besoin de personnes qualifiées, il fait appel à elles. Le problème, c’est que ce type d’immigration attire seulement les cerveaux, comme cela se passe aux États-Unis. Face à la concurrence économique de la Chine et de l’Inde, L’Europe ne peut pas lutter. Les sans papiers répondent à certains besoins de production. Ils ont des titres de séjour de plus en plus précaires. C’est une forme de pression supplémentaire. N’oublions pas que cette précarité est bien utile dans des secteurs économiques très concurrentiels comme le maraîchage ou la confection qui doit affronter la production chinoise mais aussi l’hôtellerie et la restauration. Nous avons besoin de cette main-d’œuvre en France et en Europe, mais on ne le dit pas.
Quels sont vos objectifs pour 2007 ?
L’immigration doit être traitée au plan international. Dans l’immédiat, l’urgence c’est que les pays européens ratifient la convention de L’ONU sur le droit des migrants et leur famille, signée seulement en 1991… par 25 pays africains. Le droit de vote pour les migrants doit aussi être posé. Enfin, nous voudrions un réel projet de loi sur l’immigration : quelles relations avec les pays d’origine devons nous entretenir, sous quelle forme de coopération internationale ?
Dès la rentrée, nous allons faire tourner dans toute la France notre exposition photographique sur les centres de rétention. C’est une série de 40 clichés pris à l’intérieur des centres de rétention et permettant d’en saisir la réalité et de comprendre la situation des étrangers qui y sont enfermés. Par ailleurs, nous allons publier un fascicule grand public qui contiendra des réponses aux préjugés les plus courants sur l’immigration. Ce document très simple sera conçu comme un « guide de conversation » à l’usage de celles et ceux qui véhiculent des idées fausses sur les migrants. Sa sortie s’accompagnera d’animations de rues, de débats dans les écoles, de projections de documentaires. Nous allons également poursuivre les animations et spectacles autour des témoignages de sans papiers recueillis dans le livre « Votre voisin n’a pas de papiers ». Enfin, nous préparons une série d’événements publics, dont la plus importante aura lieu le 17 décembre prochain, à l’occasion de la journée internationale des migrants de l’ONU. Ce sera un grand événement culturel, festif, un moment de rencontre et de débats organisé à Paris avec les associations de migrants, afin de montrer l’apport des migrants à nos sociétés et à leurs sociétés d’origine. D’ici là, il est important de continuer à relayer notre pétition nationale et de nous contacter afin de recevoir les bulletins d’information de notre campagne.

1. Créée en 1939 pour venir en aide aux personnes déplacées par la guerre, la Cimade agit aujourd’hui pour la défense et le respect des droits des étrangers et des demandeurs d’asile en France. Elle soutient également des partenaires dans les pays du Sud.
2. Appel, pétition, publications, forums, expositions, spectacles… cette campagne multiforme souhaite aussi susciter une réflexion et un débat approfondis afin « que soient imaginées et élaborées, face aux politiques répressives actuelles, des propositions alternatives qui auront pour fondement le respect de l’intégrité de chaque personne et la recherche d’une immigration qui profite à tous, au Sud comme au Nord. » Pour toute information sur cette campagne et pour accéder au texte intégral de l’Appel, rendez-vous sur HYPERLINK  » « http://www.assezdhumiliation.org » » Contact tel : + 33 1 44 18 72 62 / Mail : HYPERLINK  » « mailto:campagne@assezdhumiliation.org » »
3. Votre voisin n’a pas de papiers, paroles d’étrangers, Editions La Fabrique, 2006
4. « Ceci n’est pas une prison », exposition photographique itinérante présentée au Parc de la Villette en juillet et août 2006, puis dans toute la France, HYPERLINK  » « http://www.cimade.org » »
///Article N° : 4650

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