Au nom du père

Chaque année, depuis 2012, sous l’égide de la poète Nefta Poetry, le festival international, Cri de Femmes, se décline sur différents territoires français. Jeune festival, vise  à célébrer les femmes et à sensibiliser les publics aux violences de genre. L’édition 2017 porte son attention sur les hommes. Nefta Poetry nous explique pourquoi.

Des femmes débattent vivement de sexualités. On parle Gay,  Lesbianisme, d’une jeunesse plus ouverte sur d’autres pratiques de corps. Celles-ci différant peu ou prou de celles de leurs aînés et parents. Cette jeunesse est juste plus criarde. Elle choque. Elle s’assume dans son petit pays. Elle se fiche des regards outrés ou moralisateurs. La religion vient se heurter à tout cela en la personne d’une mère qui condamne fermement à coups de versets bibliques, leurs versatilités sexuelles. Au milieu de ce maelström de voix, un homme s’est assis à une table. Il a les yeux injectés de sang, la bouche pâteuse, la langue lourde, lorsqu’il vocifère, retenant la jeune oratrice dans son envolée révolutionnaire : « les jeunes aujourd’hui, qui s’en occupe ?! Moi j’ai une fille. Je ne peux pas la voir. Des années que je ne l’ai pas vue !! Sa mère m’empêche de la voir… mais je suis son père ! Un père qui souffre ». Sa voix se brise tantôt, étranglée par la tristesse. Un homme pleure. Son haleine déjà chargée se rafraichit d’un punch. Sa voix nasillarde tempête tantôt, avec une moue de dégoût. Ce sont là les lamentations d’un homme, fêlure au cœur de ce Cri de Femmes.

Nous sommes au Petit New York, un bar de la plage de Saint-Félix au Gosier, en Guadeloupe. J’y organisais un brunch-débat « Décolonisez le pays et les Femmes ! ». Autant dire que le ladre était hors-sujet. Je finis par recentrer le débat, même si ces mots me touchaient profondément, laissant le pauvre hère à ses griefs. Il ne sera pas le dernier homme que j’entendrais déverser sa morgue contre des mères enclines à ravir le fruit de leur paternité.

Cri de Femmes, Sanglots d’hommes noirs 

Les sujets abordés au festival Cri de Femmes, touchent aux tortures, sévices et traditions avilissantes infligés aux femmes, comme  à leurs accomplissements. Il s’agit de donner la parole aux femmes, de la leur rendre lorsqu’elle est confisquée, de la prendre pour elle lorsqu’elle est inaudible, que l’on soit artistes, bénévoles, poètes ou gérants de lieux de culture. Et irrémédiablement, comme une espèce de litanie chorale, un refrain inlassable « À quand le Cri des Hommes ? » Comme pour dire que ces femmes font du bruit pour rien, que tout est déjà gagné ou qu’elles n’ont pas le monopole de la souffrance. S’il y a Négrophobie versus Racisme anti-blanc, on opposera alors à la misogynie, une misandrie fantasmée qui, bien qu’incarnée chez quelques-unes, n’égalera jamais l’ampleur du désastre du patriarcat. Les hommes souffrent-ils également ? Incontestablement. Les abus existent dans toutes les relations gendrées. Mais il reste indéniable et fondé que les femmes ont la soumission, la fragilité et l’émotion pour apanages, quand les hommes se voient octroyer la domination et la raison dès le berceau. Les deux rouages d’un mécanisme bien huilé qui assure un assujettissement du sexe – en l’occurrence – affaibli et un inévitable paternalisme chez l’homme.

Ces assignations sociales biologiques interdisent toute transgression des individus sexués dans la société hétéronormative. Et la Guadeloupe ne serait pas des moins machistes, et ce malgré les dérogations burlesques concédées pendant le Carnaval où les genres se travestissent. Hors ce temps de lâcher prise, à l’homme-coq, la course à la gueuse et aux femmes-mères la respectabilité. Aussi, une femme doit-elle endurer, et un homme se pavaner. Selon ces rôles désignés, pour un homme est-il permis de pleurer ? Fait nouveau donc que ces hommes qui s’épanchent sur la perte d’un enfant. Traditionnellement, les timoun déwò (enfants dehors), ces engeances illégitimes, très souvent non-reconnues, étaient monnaies courantes, et les épouses d’accepter, les maitresses de compatir, et aux hommes de s’enorgueillir. Quoi de nouveau sous le soleil ? Les pères ont-ils changé ? Les mythes sont-ils démentis de ce fait ? Loin de vouloir glorifier des poncifs bien trop ancrés dans les imaginaires occidentaux – la polygamie des hommes antillais, leur sexualité féroce, leur appétit insatiable – il est fondamental aujourd’hui de mettre en lumière les engrenages causés par l’Histoire. L’Esclavage serait le grand coupable du litige puisque plusieurs mythes en seraient issus : le corollaire de la femme potomitan est le père absent ou démissionnaire. Le potomitan – le pilier central de la maison – est la figure tutélaire de la grande mythologie de la matrifocalité : la mère célibataire élevant une flopée de chiourmes en Madonne sanctifiée puisqu’endurant esseulement, corvées, charge parentale. Le père est une rumeur dans leur vie, se soustrayant à ses devoirs. Le tableau est brossé à gros traits ici, mais en substance, les contours sont établis. C’est un procès en bonnes intentions où il n’est nullement nécessaire d’apporter la pièce à conviction de la culpabilité des hommes : ils sont les seuls coupables. Les stéréotypes sont plantés et perpétués, comme les violences les plus immondes. De nombreux chercheurs ont établi que ces mythes s’illustrent chez tous les peuples afrodescendants, issus des sociétés postcoloniales : des Africains-Américains aux Caribéens francophones.

Un symptôme. Une fenêtre pour les hommes et les pères Noirs.

Cet homme qui pleure et réclame son enfant est le symptôme d’une réalité bien moins manichéenne qu’il est temps d’observer et de questionner. Le ‘foyer noir désolidarisé’ (breakdown of the Black family) est déjà remis en question aux Etats-Unis par certains chercheurs. Le CDC a prouvé que les pères noirs étaient plus attentifs que leurs homologues blancs ou latinos. Un cliché démembré ? En Guadeloupe, en Martinique, ou à Paris dans leur communauté ‘expatriée’, le nombre des familles matrifocales excède celui des familles dites nucléaires ou traditionnelles. Notre objectif : déconstruire cette réalité, l’analyser, et donner la parole à ces hommes dont la paternité est rançonnée. De l’Afrique ancestrale aux populations de la Diaspora Africaine, il faut démêler les mutations opérées dans le continuum des sociétés postcoloniales et étudier les effets des sociétés contemporaines sur la parentalité des familles noires et la paternité des hommes noirs. Il faut enfin lever l’omerta et réhabiliter le père !

Appelons cela Féminisme Intégrationniste ! Depuis 2015, le festival Cri de Femmes donne la parole aux hommes, sur des questions spécifiques. La sexualité des femmes fut le premier jalon de cette dynamique nouvelle. Ici, l’ambition est tout aussi politique. Car la fin de cette démarche tant sociologique, sociale, qu’anthropologique ou politique, est de désamorcer la spirale d’instabilité familiale et éducationnelle dans laquelle les familles noires sembleraient sombrer. On parle autant de « femmes sous subsides de l’Etat », de mères aux allocs’, de pères absentéistes aux USA qu’en Guadeloupe. Il faut désamorcer la problématique. Réhabiliter le père ! Et en l’espèce, il n’est nullement prescrit de poser la femme en victime impuissante. A contrario, c’est en protagoniste et actrice fondatrice que nous la voyons, avec toutes les  responsabilités qui lui incombent. Puisque si nous voyons dans l’imagerie de l’Africain innocent une représentation coloniale, l’image de la femme fragile victime est sexiste. Le moyen, une conférence internationale qui comportera plusieurs chapitres dont les premiers s’écriront en mars 2017, au festival Cri de Femmes portant sur « les femmes et la nature ». Une fenêtre pour lutter contre les essentialisations et les assignations des femmes comme des hommes. C’est un appel aux chercheurs, témoins, écrivains ou artistes, à converser autour des concepts de paternité et de paternalité chez l’homme Noir, qu’il soit africain ou afrodescendant. Pour que les hommes ne pleurent plus et que les enfants ne soient les otages d’une mémoire cautérisée

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