Clermont 2017 : des courts sur l’état du monde

Nous rendons compte comme chaque année des courts métrages d’origine africaine de la programmation du Festival du court métrage qui se tient du 3 au 10 février à Clermont-Ferrand, l’une des principales références en France en la matière. En dehors des quelques films africains dans la compétition, ce festival propose chaque année une sélection particulière : Regards d’Afrique.

Compétition internationale : les impasses

C’est comme si les programmateurs s’étaient donnés le mot : tous les films africains de cette sélection tournent autour des impasses du temps présent.

Au camp de réfugiés du Sahara Occidental de Tindouf, dans le désert algérien, Mariam, une adolescente, veut faire ce que font les garçons : foot, bagarres, etc., mais se fait toujours rembarrer… Une rumeur faisant penser que la guerre avec le Maroc pourrait reprendre, elle se rend sur la ligne de front, mais c’est un mur infranchissable. Ne lui reste que l’élan vital et la détermination. Comme beaucoup d’autres films, Battalion to my Beat d’Eimi Imanishi convoque la candeur de l’enfance pour décrire l’état du monde et en faire ressentir les scandales au plus profond. Son épure contribue efficacement à la compréhension de l’impasse à laquelle est confronté le peuple saharaoui.

Battalion to my Beat, d’Eimi Imanishi

Autre impasse, sociale cette fois, dans l’excellent Bêlons de El Mehdi Azzam (Tunisie) : alors que son logeur essaye de lui extorquer l’argent du mouton de l’Aïd, un jeune rentre chez son marginal alcoolique de père à qui il essaye d’offrir une bouteille pour la fête. L’ampleur du décalage avec le réel est bienvenue : cette poésie jodorowskienne qui combine humour et hyperbole permet d’en embrasser la cruauté pour les rejetés de la société qui refusent de bêler comme le troupeau et préfèrent péter tout haut pour déjouer les plans du diable.

Bêlons, de El Mehdi Azzam

La radio annonce qu’un vol est ouvert sans visa pour les Etats-Unis, avec contrat de travail à la clef. L’attrait du dollar déclenche une course folle de tout le quartier. Moussa n’est pas en reste, tandis que sa femme essaye de le retenir avec un bon poulet yassa… Tablant sur le burlesque, avec des personnages faisant référence à des films de Djibril Diop Mambety, Une place dans l’avion de Khadidiatou Sow tente une écriture dérisoire et décalée pour se moquer de ceux qui ne pensent qu’à l’ailleurs.

Même son de cloche chez Yassine El Idrissi qui poursuit sa plongée dans les montagnes marocaines en mêlant documentaire et fiction, comme il l’avait fait dans Sled, si bien que Honey and Old Cheese ressemble parfois à un guide touristique (le fromage, le miel). Ce sont pourtant des méditations destinées à enrichir le récit : plus il est vieux, meilleur est le fromage pour la santé ; les abeilles ne quittent jamais la communauté… C’est ce groupe villageois que le jeune Hassan, 17 ans, s’apprête à quitter contre son gré, pour rejoindre son père en Hollande quand il aura trouvé quelqu’un pour s’occuper des terres. Lui qui voulait partir depuis toujours hésite aujourd’hui à quitter ses racines (les amis, le foot, etc.). Cette tension identitaire fait le corps d’un film qui peine à problématiser davantage le rapport à l’ailleurs, si ce n’est comme une incertitude et une perte.

Honey and Old Cheese, de Yassine El Idrissi

Haga Saa (Something cold), d’Amrosh Badr met en scène une série de personnages accablés par le poids de la vie qui se croisent sans interagir dans les ruelles du Caire, mais se retrouvent dans une fête de mariage. Cette absence d’histoire, voire d’histoires, renforce la sociologie intime d’une société qui ne sait comment lutter contre l’amertume et la tristesse. Un édifiant regard sur les impasses de l’Egypte aujourd’hui.

Haga Saa (Something cold), d’Amrosh Badr

Quant au cinéma blanc sud-africain,il continue de travailler sa perte de repères et le poids du passé. Dans Skewe Reënbog de Wim Steytler (Afrique du Sud), un homme blanc, solitaire coupé du monde, entretient de façon obsessionnelle un vieux parc miniature exposant les monuments du pays sous l’œil des statues de ses fondateurs blancs. Il écoute en boucle le discours de Mandela fondant la nation arc-en-ciel « en paix avec elle-même » tout en dessinant son portrait, mais il est agressé et ses arcs-en-ciel brûlés. Cherchant de l’aide auprès de Mandela, il découvre qu’il est mort et ne sait à quel saint se vouer…

La compétition reprend en outre deux films présentés au dernier festival de Cannes. L’excellent La Laine sur le dos de Lotfi Achour va jusqu’à mettre en scène l’impasse de la corruption en plein désert tunisien lorsque des policiers extorquent sans risque les biens des voyageurs. Très pregnant également, Lokoza de Zee Ntuli (Afrique du Sud) & Isabelle Mayor (France / Suisse), produit dans le cadre de la Factory de la Quinzaine des réalisateurs – un programme qui permet chaque année à de jeunes cinéastes internationaux de se rencontrer et de créer ensemble. Il fait référence à Moïse à qui Dieu demande de libérer son peuple. Le  jeune Themba voudrait protéger sa meilleure amie Khanya du piège d’une relation amoureuse  avec un chauffeur de camion, mais elle y va un peu trop fort… (cf. article n°10365).

Regards d’Afrique : et l’humain là-dedans ?

Que faire effectivement face à l’état du monde ? Loin de la revendication et du slogan, les films de cette sélection sont plutôt une méditation sur le sujet. Comment retrouver son humanité dans un monde qui se déshumanise ? Comment appartenir à l’humanité dans un monde qui se fragmente et se cloître derrière ses frontières ? Comment retrouver ses marques alors que la dureté du monde efface les traces et les remplace par des blessures ?

Par la subtilité de son approche en petites touches ainsi que la cohérence et la qualité de sa maîtrise, Le Reste est l’oeuvre de l’homme, de Doria Achour est sans doute le plus beau court de cette programmation. Une Tunisienne qui vit à Marseille est rejointe par un frère qu’elle n’a pas vu depuis l’enfance. Mais est-ce bien lui, cet homme qui ne se souvient de rien ? Effectivement, comme le dit le titre, ce qui est à l’œuvre ne peut être que l’humain. Le cinéma s’est souvent emparé de ce doute tant il est riche d’interrogations, tant il porte l’incertitude d’une mémoire blessée, le trouble d’une relation nouée sur le malentendu, l’hospitalité radicale de l’accueil comme enjeu.

Le Reste est l’oeuvre de l’homme, de Doria Achour

On est bien comme ça (Khallina Hakka Khir) confirme le talent du Tunisien Mehdi M. Barsaoui (cf. l’excellent Bobby, 2012) pour faire un court attachant à partir d’un argument très simple. Ici, un vieil homme (au top, le cinéaste Nouri Bouzid, qui tenait à jouer le rôle !) supposé malade et Alzheimer, rend la vie dure à la famille de sa fille qui s’occupe de lui. Sauf qu’il n’est pas ce que l’on croit… Astucieuse allégorie d’une attitude de société, le film ravit par sa qualité (image et montage, jeu des personnages) autant que par la sourde interrogation que son récit fait sourdre. Et si, même démasqué, on voulait continuer à vivre avec ce que Deleuze appelait ses « sales petits secrets » ?! Brûlante actualité !

Nouri Bouzid dans On est bien comme ça (Khallina Hakka Khir), de Mehdi M. Barsaoui

Une grande partie de la jeunesse algérienne rêve de traverser la Méditerranée. C’est cet état d’entre-deux qu’abordent Jonathan Mason et Hamid Saidji avec L’Echappée. Un chauffeur de taxi, photographe à ses heures perdues, fixe l’image de ceux qui restent, qu’il pourra exposer en Italie, si jamais il réalise son rêve. Mais le pourra-t-il un jour ? Il faut du rituel pour y croire, que le film suit scrupuleusement, non sans quelques pointes d’humour désabusé sur l’état du pays. Ce court est au diapason de la nostalgie des chants italiens, faisant patienter le spectateur avant de lui donner la clef, pour qu’il prenne le temps de réaliser la schizophrénie de cette jeunesse qui attend face aux frontières que le monde veuille bien les déconstruire.

L’Echappée, de Jonathan Mason et Hamid Saidji

Bien mené et sensible, Aya va à la plage (Aya wal bahr), de Myriam Touzani (Maroc) est une élégante façon d’aborder une question de société : l’exploitation des petites bonnes suite à l’abandon des parents qui les livrent à la bourgeoisie pour quelques subsides. Sa réussite est de contourner le pathos en inversant les choses : à la cruauté de l’isolement répond la simplicité et la chaleur de la relation de la jeune fille à sa vieille voisine en fauteuil roulant. C’est habile : les éléments construisent peu à peu le puzzle de la compréhension et la fin heureuse emporte le consensus de tout public… Le problème est que du coup c’est terriblement prévisible.

Aya va à la plage (Aya wal bahr), de Myriam Touzani

Djibril, de Mamadou Lamine Seck (Sénégal) se voudrait un hommage au cinéaste Djibril Diop Mambety, disparu en 1998 et icône de l’innovation dans les cinémas d’Afrique. Il inonde Dakar de sa présence, en cadrant la ville à travers ses mains. Seul, le fils de la femme aveugle, l’enfant Yadikoone (1), le voit. Mais ce regard de cinéma débouche sur de pâles reconstitutions de scènes de films de Mambety tandis que la systématisation d’un français littéraire alourdit le jeu des personnages qui perdent tout naturel et sont comme figés dans leurs rôles, ce que renforce une caméra qui est loin d’avoir la force de celle de Mambety…

Dans un pays où une bombe doit exploser sans qu’on sache quand ni où , Zakia, dont on ne verra le visage qu’à la fin, fait le tapin. Les hommes ne lui font pas de cadeau. El Bayda, d’Alaa Akaaboune et Ayoub Lahnoud (Maroc) est un film nocturne, dur, sans espoir. « Je ne bande pas parce que ce pays ne me comprends pas », dit un homme du quartier. La pesanteur est malheureusement à tous niveaux : mise en scène, caméra, théâtralisation. Quant aux personnages, la caricature est à son comble : homosexuels, commissaire, clients… Dommage.

El Bayda, d’Alaa Akaaboune et Ayoub Lahnoud

De production israélienne, Im HaPanim LaKir (Facing the Wall), d’Alamork Davidian, prend le temps pour comprendre le mutisme de la jeune Surreni dont l’amoureux est resté en Ethiopie. Tout se joue entre elle et sa mère qui tente de l’aider à s’en sortir. Le récit est sensible, intelligemment filmé, suffisamment ouvert pour que nous sentions ce qu’elles peuvent ressentir. Ainsi, pour un réfugié ou un immigré, il y a ce que l’on trouve mais il y a aussi ce que l’on quitte, et rien n’est simple pour personne. Ce petit rappel très humain convie à envisager la relation dans sa complexité.

Im HaPanim LaKir (Facing the Wall), d’Alamork Davidian

Teboho Edkins, qui a grandi au Lesotho, a déjà marqué par ses courts métrages documentaires où il instille de la fiction pour développer son point de vue sans qu’on puisse faire la différence, notamment dans sa description des brigands : Gangster Project (2011) mélangeait des scènes purement documentaires sur les trafiquants de drogue d’un township du Cap avec des scènes où il se mettait en danger mais qui s’avéraient être jouées. Il en résultait une vision chaleureuse et fraternelle du milieu où l’impression documentaire laissait place à une interrogation sur la relation entre gens d’origine et de milieux opposés. Cela lui permettait ensuite en 2013 de tourner dans un atelier théâtral Gangster Backstage où il leur proposait de restituer leur ressenti et leur vécu de prison, celle-ci étant symbolisée par des marques au sol. Avec Coming of Age (2015), il suit durant deux ans quatre adolescents, deux filles scolarisées au village et deux garçons bergers dans les montagnes du Lesotho, et comment la vie s’apprête à les séparer. Là aussi, il organise des scènes alors que d’autres sont purement documentaires. Le film se termine sur le retour d’initiation du plus âgé des deux garçons : c’est ce moment qu’il reprend et développe dans Initiation. Tandis que le jeune l’attend en ayant peur de devoir lui-même être initié, son grand frère revient des cinq mois durant lesquels il est supposé être devenu un homme. Le rituel consiste à montrer que sa voix a mué et qu’elle est désormais bien grave. Sans jamais quitter le regard du jeune frère, le film fait sentir la distance qui s’est creusé entre ces jeunes qui faisaient tout ensemble. Comme à son habitude, Hedkins filme les êtres dans leur environnement, ici en phase avec la rude nature des montagnes.

Initiation, de Teboho Edkins

Film d’animation de 6 minutes, Un coup de balai sur le pont, de Boureima Nabaloum évoque la détermination du peuple, et notamment des femmes, dans la révolution burkinabée. Sur un pont construit par le peuple, se jouent les confrontations avec les députés et la loi pour renverser le pouvoir militaire. C’est surtout dans l’esquisse des personnages que se joue la force graphique de l’animation, plutôt que dans un texte entendu.

Un coup de balai sur le pont, de Boureima Nabaloum

Dans Tikitat-A-Soulima (Le Ticket de cinéma), d’Ayoub Layoussifi (Maroc), un gamin ferait n’importe quoi pour voir Spiderman 3 avec ses copains dans un cinéma qui va fermer, mais il lui manque l’argent du ticket. Sa mère l’élève seule et sans argent, sans pouvoir contrôler ses fréquentations. Bien sûr, il a une bonne bouille et beaucoup de détermination pour arriver à ses fins, jusqu’à une fin tire-larmes où soudain tout le monde le comprend. Dans l’histoire comme dans la facture, tout cela est un peu désuet et parfaitement consensuel. Peut-être est-ce cette corde sentimentale qui fait qu’on suit avec un certain plaisir cette voie toute tracée ?

  1. Bandit d’honneur populaire, Yaadikoone Ndiaye (1922-1984), surnommé le « Robin des Bois sénégalais », était légendaire pour ses évasions et sa façon de mener la police en bateau. Il redistribuait aux pauvres le produit de ses larcins. Djibril Diop Mambety lui rendait hommage dans Le Franc (1994) en collant son affiche sur la porte où le héros colle son billet de loterie gagnant.

 

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