L’Etoile Absinthe, replonger dans l’écriture de Jacques Stephen Alexis

Jacques Stephen Alexis est l’auteur de trois des plus grands romans de la littérature haïtienne : Compère Général Soleil, Les arbres musiciens et L’espace d’un cillement. Cet intellectuel fût un fervent opposant au régime de François Duvalier. Il forgea ses convictions communistes dans les grandes heures de la moitié du 20ème siècle, côtoya Breton, Aragon mais aussi Ho Chi Minh, Mao ou Che Guevara. Étoile Absinthe est un texte inédit, qui parait le 9 février chez Zulma, d’après l’unique exemplaire du manuscrit.

L’Etoile Absinthe est un texte inachevé. Trois chapitres qui esquissent les aventures de l’Églantine, autrement appelée la Niña Estrellita, une jeune belle et ancienne prostituée cubaine, déjà héroïne de L’espace d’un cillement. On la retrouve alors qu’elle vient de partir du bordel où elle était employée jusqu’ici, fermement décidée à commencer une vie. Avec elle nous traversons les 80 premières pages de ce récit, chapitrées selon une variation de couleurs vibrantes I. Infra-rouge. II. Rouge. III. Rose. D’abord dans la pension Colibri, à Port-au-Prince, puis à bord d’un petit bateau où la jeune fille s’est embarquée afin de se lancer dans le commerce de sel. Elle y essuiera une tempête extraordinaire, au cours de laquelle personnages et éléments marins se mêlent dans des descriptions furieuses.

Si l’on ne peut saisir l’entièreté de l’intrigue, dont on sent qu’elle commence à peine, on reconnait néanmoins dans ce texte la signature de son auteur. La langue, d’abord. Poétique et ciselée comme dans ces phrases qui ouvrent le récit et témoignent d’un style reconnaissable entre mille : « Une heure sonne au carillon de Sainte-Anne. Le soleil de la Caraïbe est un oiseau infra-rouge, un grand oiseau miraculeux qui fait le cirque au mitan du ciel, se corne lentement puis s’abat, furieux, torride, pluie de plumes et d’éclairs. » Comme dans ses précédents romans, chaque lieu, personnage, est l’objet de croquis minutieux et oniriques. Le texte s’anime sous la plume de l’écrivain, qui crée alors un monde imaginaire tout autant habité par les déplacements géographiques de l’Églantine que ses craintes, et espoirs intérieurs. Jacques Stephen Alexis est le père du réalisme merveilleux caribéen. Chez lui, cela prend naturellement racine dans le vaudou : son panthéon de Dieux, sa nature vivante. C’est ainsi qu’alors qu’elle est passée par dessus bord, l’Églantine coule au fond de la mer et assiste à un spectacle effrayant : « Là où la lumière est inconnue, capitale des pressions phénoménales où règne de Boa Stomias, voici les bêtes féériques. Elles se tortillent et font signe. Monstres de diamant aux insinuants sourires magnétiques […], griffons de métal lançant leurs pattes aux ongles d’or dans des ruées diaboliques pour capturer la prise qui tombe ». Les monstres, qui pourraient être tout autant ceux du vaudou qu’une allégorie des monstres du monde terrestre, rappellent que le réalisme merveilleux est aussi une façon d’écrire de façon détournée sur les violences politiques. Ce roman, écrit avant 1961, ne put être achevé par son auteur exécuté par les milices du régime Duvalier.

À se rappeler la date de publication du texte, on pardonnera alors le sexisme suranné qui se dégage à la lecture. Cette pauvre Églantine, dont on aura compris – à force de répétitions peu fines – qu’elle provoque les émois des hommes avec ses formes prononcées et sa démarche lascive, est après tout une femme en quête d’émancipation et d’auto-détermination.

Étoile Absinthe, s’il laisse un gout d’incomplet, donne surtout envie de se replonger dans les livres d’Alexis, et d’y retrouver ce que ce récit, comme la toute petite nouvelle « Le léopard » adjointe à l’édition de Zulma, nous rappelle : on se glisse dans les livres de cet écrivain comme dans un rêve un peu moite, effrayant et enchanteur. On ne sait vraiment où le texte nous mène, il nous capture pour nous recracher un peu plus loin, traversés.

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