Autodafe

Nouvelle revue planétaire

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L’écrivain djiboutien Abdourahman A. Waberi présente ici la nouvelle revue initiée par le Parlement international des écrivains : un nouvel espace de liberté pour les cultures menacées.

Les revues sont les poumons de la création, espaces de liberté tout autant que rampes de lancement. Elles irriguent souvent du sang neuf, oxygènent les artistes confirmés en mal de second souffle. Elles attirent l’oeil du public amateur et attentif. Rappelons au passage cette question lancinante : que serait devenue la littérature africaine francophone sans Présence Africaine ? C’est pourquoi une revue qui naît est toujours un événement d’importance et un moment d’émotion. Autodafé ne saurait échapper à la règle. Bien au contraire, sa venue était attendue, et mieux, guettée par beaucoup depuis longtemps : « Autodafé a pour vocation de réactiver l’échange aujourd’hui entravé par la censure mais aussi par l’hégémonie des médias, entre écrivains de cinq continents« .
C’est que le bébé est né sous les meilleurs auspices, choyé et langé qu’il est par un aréopage d’écrivains de très haute volée. Jugez plutôt cette foultitude qui regroupe Prix Nobel, best selling prosateurs, penseurs hors pairs et poètes signifiants. Salman Rushdie (1° président du Parlement International des Ecrivains), Wole Soyinka (2° président), Edouard Glissant, Assia Djebar, Russel Banks, Pierre Bourdieu, Jacques Derrida, Antonio Tabucchi, Milan Kundera, Rachid Boudjedra, Günter Grass, Bei Dao, Elfriede Jelinek, Naguib Mahfouz, Toni Morrison et tutti quanti se sont associés pour mettre sur pied ce Parlement à partir des fonds baptismaux d’un festival strasbourgeois, « Le Carrefour des littératures » animé par Christian Salmon dès 1993.
De quoi rendre jaloux toutes les Académies de France et de Navarre. « Il ne suffit plus d’en appeler au respect des droits de l’homme, il faut reconquérir de nouveaux territoires libres, des zones franches de l’imaginaire, non pas des réserves où finirait de s’exténuer l’esprit libre, mais des caps, des pointes pour recommencer l’aventure de la pensée », pouvait-on lire dans la notice dudit parlement. De quoi susciter des espoirs, dans les milieux littéraires, jusqu’au fin fond de la Tasmanie ou de l’Ouzbékistan branché. Très vite se fera sentir la nécessité de créer de nouveaux espaces de liberté, des cordons sanitaires pour tous les exilés, apatrides et écrivains déclarés persona non grata dans leurs contrées natives. Le réseau des « villes-refuges » se mettra en place en Europe d’abord, puis ailleurs dans le monde, en accueillant les écrivains menacés, qu’ils soient algériens, cubains, afghans, iraniens, serbes, kosovars, albanais, vietnamiens etc. On compte une quarantaine de villes-refuges à ce jour. Davantage que les pays corsetés dans leur juridiction propre, les villes ont plus de marge de manœuvre et peuvent redonner une citoyenneté aux écrivains en exil, c’est là une vieille tradition qui remonte au moins au Moyen-Age, rappelle le philosophe français de la déconstruction, Jacques Derrida. C’est une chose que d’accueillir ponctuellement des hommes et des femmes en danger, c’est en une autre que de tisser un vaste et stable canevas des toutes les solidarités et les hospitalités possibles. C’est aussi la tâche de la revue – et les limites du projet (utopie ?) : « Au-delà des individus, Autodafé entend donner la parole aux peuples et aux expériences frappés de mutisme, aux cultures qui s’effacent, aux langues menacées de disparition ».
Pour ce premier numéro, on retrouve quatre rubriques regroupant chacune entre six et neuf textes de longueur inégale. La fiction et l’essai occupent l’essentiel de l’espace, on y trouve toutefois des plages poétiques et dramatiques ainsi que des croquis et des photos d’auteurs. La couverture ocre façon parchemin n’est pas sans attirer l’oeil et la main.
Dans la première intitulée « Le livre des interdits », on retrouve des auteurs chinois, kurde, cubain, afghan ou italien comme le romancier Vincenzo Consolo (avec un essai sur la question des langues en Italie) qui se bat décidément sur tous les fronts. Dans la seconde partie, la plus étoffée, intitulée subtilement « Cartographie de l’exil », Jacques Derrida côtoie Hélène Cixous, Salman Rushdie reprend la « déclaration d’indépendance » prononcée le 3/2/1994 dans laquelle on apprend, à juste titre, que les « écrivains sont les citoyens de plusieurs pays : le pays limité et bordé de frontières de la réalité observable et de la vie quotidienne, le royaume infini de l’imagination, la terre à moitié perdue de la mémoire, les fédérations du cœur à la fois brûlantes et glacées, les Etats unis de l’esprit (calmes et turbulents, larges et étroits, réglés et détraqués), les nations célestes et infernales du désir, et peut-être la plus importante de toutes nos demeures« . Antonio Tabucchi, le romancier italien devenu portugais par amour du poète Fernando Pessoa, revient sur la question cruciale de l’espace de la langue à partir duquel chaque écrivain essaie de moduler sa parole. Plus légèrement, le poète chinois Bei Dao tient le journal de ses déménagements, une manière de nous conter par le menu sa trajectoire d’apatride depuis que les autorités de Pékin lui ont signifié son exil forcé. Russel Banks revient à ses préoccupations de toujours : la société américaine qui s’effiloche continûment. Ce qu’il y a de rassurant avec cette revue, c’est de nous faire sentir que le seul Sud n’est pas victime de la censure et de toutes les violences politiques. Le Nord aussi, hélas, subit la perte du sens, la dictature du marché et l’hégémonie abêtissante des mass media.
Dans la troisième partie « Chroniques de l’amour et de la guerre », on notera rapidement la présence de Marie Ndiaye, jeune auteur rare et très discrète, qui nous offre un extrait d’une pièce radiophonique récente. Le turc Nedim Gürsel retrace les amours contrariées d’un Roméo et d’une Juliette dans l’île de Chypre coupée en deux, entre Chypriotes de langue turque et grecque. Syl Cheney-Coker, poète et romancier sierra-leonais menacé par les éléments du RUF, accueilli récemment en ville-refuge, est la preuve que l’Afrique n’est pas à l’abri de ces types de violence. Il est le seul Africain à figurer au sommaire, à l’exception de Wole Soyinka et d’Assia Djebar.
Enfin, dans la quatrième et dernière partie, « Latitudes, solitudes », Wole Soyinka nous donne à lire les péripéties de sa visite rendue à l’ex-Black Panther injustement condamné à mort, Mumia Abu-Jamal. La dramaturge autrichienne Elfriede Jelinek n’a rien perdu de sa fougue. Elle décoche des flèches à l’endroit de sa patrie rongée par l’inertie et l’amnésie en ces temps où Jörg Haider a le triomphe facile : « Je crois que bientôt l’Autriche toute entière se figera en une image… Elle s’est toujours voulu image : image même de l’innocence que sa beauté met à l’abri de tout soupçon de culpabilité« .
Assia Djebar, Margaret Drabble, José Balza ou le philosophe espagnol Fernando Savater ferment la marche. Le mot de la fin appartient cependant au pape de la poésie surréaliste André Breton dont une conférence donnée en 1949 est reprise ici. Pour finir, une des contradictions à l’oeuvre dans Autodafé – et sans doute dans le Parlement aussi – c’est, d’une part, la prétention ou l’ambition de vouloir parler au nom des sans-voix et des sans grade de la création littéraire à l’échelle mondiale et, d’autre part, d’aligner les grands calibres de renom et les gloires ou têtes d’affiche du moment. Mais enfin quel projet ne charrie pas ces grandes ou petites contradictions ? Une revue à suivre tout au long de son existence qu’on lui souhaite donc très longue.

AUTODAFE, la revue du Parlement International des Ecrivains, Anagrama (Barcelone), Agra (Athènes), Denoël (Paris), Feltrinelli (Milan) et Seven Stories Press (New York) éditeurs., n°1, automne 2000, 272 pages, 99 FF.///Article N° : 1761

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Les images de l'article
Mumia Abou Jamal © DR




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