Autour de la poésie

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Deux interrogations sous-tendent notre réflexion : Qu’est-ce que la poésie ? Pourquoi écrit-on ? Essayer de ne définir que la poésie prendrait des jours et des semaines. Alors, il s’agira pour nous de donner un aperçu d’ordre terminologique, de nous pencher sur les objectifs de l’écrivant, c’est-à-dire sur le pourquoi écrire qui, évidemment, intègre le « pour qui écrire », et sans doute  » comment ? ».

Qu’est-ce que la poésie ?
Tout comme la plupart des concepts importants tels Dieu, Homme, Philosophie, il n’existe pas de définition univoque ou standard de la poésie. Au vrai, il n’existe que des considérations diverses, approximatives mais complémentaires. Parmi les genres littéraires ou catégories autour desquelles se classent les œuvres de l’esprit, se dresse la poésie qui implique un art ou une technique dont l’objectif premier est de produire la beauté et dont la matière première est le mot, agencé d’une manière particulière, poli, transmué, métaphorisé. Le vocable poésie, d’après une perspective étymologique, dérive de la lexie grecque « poieîn » dont le sens est faire, forger ou fabriquer. Selon le petit Larousse, c’est  » l’art de combiner les sonorités, les rythmes, les mots, d’une langue pour évoquer des images, suggérer des sensations, des émotions ». Comme manifestation de la beauté idéale ou « peinture qui se sent au lieu de voir » (Vinci), la poésie, « c’est le chant intérieur » dit Chateaubriand :  » des mots rayonnants, des mots de lumière, avec un rythme et une musique, voilà ce qu’est la poésie », conclut le parnassien Théophile Gautier. Carlos Bousoño le considère comme une perpétuelle « modification de l’usage ». Et c’est là que réside, pour nous, l’une des caractéristiques essentielles du texte poétique qui n’est rien d’autre qu’un langage fait d’écarts, oui, d’écart par rapport à la norme. Force est de signaler que nous ne parlons pas de norme qui lui soient relatives ou intrinsèques telle la rime ou la versification classique en général. La norme dont nous parlons est du domaine de la linguistique et plus précisément de l’organisation de la phrase. Si j’ai bonne mémoire, en grammaire française, anglaise ou espagnole par exemple, les composantes immédiates de la phrase se trouvent dans le rapport sujet plus verbe plus complément. D’où la nomenclature: P= S+V+C
Exemple: John came this morning
Jean est arrivé ce matin,
Juan ha llegado seta mañana.
Toutefois, il faut rappeler que très souvent, en poésie voire dans certaines proses dites poétiques, le respect de cette structure n’est pas nécessaire. Ainsi, l’amoureux de la beauté se crée un univers nouveau où sa norme à lui reflète le flux et le reflux de sa pensée,  » the stream of the consciousness » comme diraient les anglais, univers où la parole, parce que reconsidérée, travaillée, rythmée et rimée, acquiert un pouvoir incantatoire pour nous faire accéder à un monde émouvant susceptible d’allécher l’oreille des êtres sensibles. L’harmonie des voyelles, l’agencement magique des consonnes conduisent le lecteur vers l’extase poétique où plutôt vers ce que Roland Barthes appelle « plaisir du texte » plus ou moins semblable au plaisir du sexe.
On peut donc voir que l’écart dont nous parlions est de nature stylistique et est rendu possible au travers de ce qu’on appelle communément figures de style. La liste d’ailleurs infinie de ces ressources littéraires est loin d’être évoquée ici. Disons plutôt, pour redéfinir la poésie, qu’elle est un discours essentiellement rythmique et métaphorique, donc symbolique ; la métaphore étant  » le fait de rapporter la signification d’un mot à une autre signification qui ne lui convient qu’en vertu d’une comparaison sous-entendue ».
Si la poésie est de nature symbolique, si elle est par excellence le langage des écarts, si s’écarter des normes revient à dérouter un tant soit peu le lecteur, et si écrire c’est vouloir communiquer une expérience aux autres, faire appel à la conscience d’autrui, il convient de se demander pour qui écrit le poète. Répondons avec Sartre qu’on écrit pour le « lecteur universel ». Or la capacité d’interpréter les signes d’une oeuvre littéraire dépend le plus souvent du niveau intellectuel des récepteurs. Mais il est des écrivains qui, volontairement, écrivent pour une classe réservée d’élites. Cette poésie sera dite élitiste ou hermétique et convergera vers une minorité. Néanmoins, il est impératif de préciser que cet hermétisme ne dépend pas, comme on le croit toujours, de l’usage des mots rares ou des néologismes à résonance grandiloquente. La véritable difficulté du poème réside dans sa fabrication, dans sa construction sujette aux écarts dont il a été fait mention ; car le bon choix et la bonne manipulation des mots peuvent être révélatrices de profonde beauté. C’est dans ce sillage que Jean Bellemin Nöel remarque que  » les mots de tous les jours, assemblés d’une certaine manière, acquièrent le pouvoir de suggérer l’imprévisible, l’inconnu… », bref, le merveilleux.
Pour illustrer nos propos, revisitons à présent ces vers de Paul Verlaine : « Les sanglots longs/ Des violons/ De l’automne/ Blessent mon cœur/ D’une langueur/ Monotone./ Tous suffocant/ Et blême, quand/ Sonne l’heure, / Je me souviens/ Des jours anciens/ Et je pleure:/ Et je m’en vais/ Au vent mauvais/ Qui m’emporte/ Deçà, delà/ Pareil à la feuille morte ». C’est dans ces vers de Verlaine qu’on retrouve le pouvoir réel de la poésie qui est une sorte de litote. Tout se résume en quelques mots simples et beaux. Pour le poète français, l’automne, antérieur à l’hiver non mentionné connote la vaporisation du bonheur connu en été. Moment de la chute des feuilles, il est synonyme de crépuscule et est la métaphore de la mort. C’est une sorte de bourreau dont l’ombre provoque nostalgie et pleurs. Le poète pleure parce qu’est venu le moment de se recueillir dans le poème et de se souvenir. Pathétiques et évocatrices sont les nombreuses allitérations en [o]dont la fonction est d’éveiller en lui l’instinct de finitude qui tisse le temps qui passe irréversiblement.
Pourquoi écrit-on ?
La poésie, comme art, n’est pas une activité ex nihilo. Si pour les parnassiens l’activité littéraire se réduit à l’Art pour l’Art, ou pour le beau, pour les partisans de la littérature dite engagée, l’écrivain, en tant qu’animal social, est appelé à se mouvoir dans un espace qui a ses réalités aussi bien positives que négatives, désastreuses que prometteuses. Il doit s’engager, au sens Sartrien du terme, c’est-à-dire « mettre sa plume au service de la nation ». « Il n’est donc pas vrai, note Jean Paul Sartre, qu’on écrive pour soi même : ce serait un pire échec. Il n’y a d’Art que par et pour autrui. Ecrire, c’est faire appel à la liberté du lecteur pour qu’il fasse passer à l’existence objective le dévoilement entrepris par le moyen du langage. Ecrire c’est dévoiler, et dévoiler c’est changer. L’écrivain a choisi de dévoiler le monde aux autres hommes afin que ceux-ci prennent en face de l’objet ainsi mis à nu leur entière responsabilité ». Dès lors, on peut dire, comme le professeur Njoh Mouellé parlant de l’activité philosophique que la poésie  » naît d’une conscience angoissée, d’une conscience sommée de s’adapter à un univers devenu étranger, inhabituel. La poésie naît des situations troubles ». Le poète est semblable à un philosophe parcourant l’existence et axant sa réflexion sur cet animal complexe et  » à problèmes » qu’est l’Homme.
Par ailleurs, force est de remarquer que ces soi-disant partisans de l’Art pour l’Art étaient eux aussi engagés, si engagés, à leur manière bien sûr, que leur conception de la poésie s’est érigée en idéologie : écrire pour une seule idée : remettre la poésie à sa beauté originelle, en exerçant un réel travail sur les mots, la poésie étant un « langage à part ».
Maintenant, il faut conclure, essayer de conclure en disant : de l’Art pour l’Art à l’Art pour l’Homme, n’y aurait-il pas un terrain d’entente, une sorte de juste milieu à cultiver de nos jours ? En réalité, dans ce monde sans repères où sont légion la guerre et l’intolérance religieuse, le terrorisme et la concupiscence, nous pensons que le poète d’aujourd’hui devrait faire siennes toutes les vicissitudes de la vie, tous les malaises de son siècle sans oublier, toutefois, que « la finalité de l’art réside dans la plénitude et dans la manifestation du beau » (Mol Nang). En problématisant l’Homme, le poète qui veut durer dans la permanence devrait, comme le poète espagnol Juan Ramón Jiménez, toujours se rappeler que par essence, « le poème doit être comme l’étoile qui est un monde et paraît un diamant ».

///Article N° : 4202

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