Avec « l’Enfant-soldat née Musique », Zarina Khan offre une magnifique fable musicale qui célèbre la renaissance

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Quand on cherche un peu naïvement à en savoir davantage sur l’autrice ou qu’on a la chance de la connaître, on apprend que Zarina Khan est née à Tunis dans la colonie russe. Élevée dans l’islam, elle « devient » orthodoxe à 4 ans, suit l’enseignement de religieuses dominicaines et il y aurait dans sa famille aussi bien des protestants que des juifs. C’est dire combien ses identités multiples l’ont enrichie. Son dernier spectacle, monté pour la première fois en France au festival des Zébrures ce mois de septembre 2026, est en tout cas à son image : il fait cohabiter les cultures, les langues, les musiques dans un partage scénique littéralement jouissif.

Sur le plateau du CCM Jean Gagnant, aucun rideau. Statues immobiles et curieuses, quatre musiciens guettent l’entrée des spectateurs. Ils occupent dans la pénombre l’essentiel de l’espace, délimitant une petite surface centrale, avec leurs instruments, leurs amphores, leurs boîtes qui grincent, qui roulent, qui crissent, ils constituent l’unique décor de ce théâtre.

Puis le noir se densifie, le silence se fait et un bruit de ressac monte doucement, comme un grand corps collectif qui respire et donne toutes les apparences du vivant, bâton de pluie, soufflet sans son de l’accordéon, une multitude d’instruments qui se meuvent comme de banals objets, tout est susceptible de devenir percussions sur la peau de tambour d’un monde en train de se créer. Le mystère est d’autant plus intrigant qu’il est murmure et qu’on doit imaginer dans le noir la vie animale qui grince, craquette, s’alarme et commence à s’agiter – des bruits d’oiseaux qui forment un chœur habité de savane ou de forêt nocturne, jusqu’à ce que soudain, l’éveil s’humanise d’une voix de femme et de rires frais. Une danseuse apparaît et apporte avec elle une lumière rougeoyante comme si elle venait de passer la frontière de la nature sauvage pour le village chaleureux et rassurant. Et pourtant, la fête est de courte durée. De nouveau les bruits se mêlent à la danse et à la musique, les dépassent, des bruits piquants, qui heurtent et déraillent, des bruits de rouille et d’instruments désaccordés. Au moment où la voix commence à conter, le mystère s’est fait inquiétude.

Nancy Nkusi © Christophe Pean.

Ce que la femme raconte, c’est son enfance passée sur ce marché à démêler les sons qui déchiraient ses oreilles pour y trouver une mélodie. La petite fille hypersensible devient musicienne et apprend d’un vieil homme qui lui enseigne les choses les plus simples, telles la sonorité de l’eau ou celle de la bulle de savon. Avec sa mère elle goûte tous les aliments, suce les fruits comme des sucreries, apprend que les bruits se touchent aussi avec les mains, avec les yeux. Jusque là, elle grandit normalement, éprouvant les joies comme les déplaisirs qui font l’entièreté de l’existence. Seulement, un jour, des militaires surgissent et les étals sont renversés, les commerçants dispersés, avec d’autres, des gamins encore plus jeunes qu’elle, la petite fille est emmenée par les mains des soldats, séparée de sa mère et du vieil homme, elle est violée, battue, dépossédée de toute pensée, entraînée pour devenir une machine à tuer, répétant sans répit les chants qui l’endoctrinent :

Vous avez des parents ? Non.
Vous avez un père ? Non.
Vous avez une mère ? Non.
Vous êtes des enfants ? Non, non, non !
On tue sans hésiter.
Voilà ce qu’on a fait d’elle.
Vous avez une mère ? Non. Elle n’a plus de mère. Vous êtes des enfants ? Non, non, non. Elle a perdu son enfance, l’innocence et la joie.

Mais parce que l’histoire ne peut pas s’arrêter là, ce spectacle bruissant de sons, palpitant d’émotions est aussi le récit d’un retour. Que faire quand on a été projetée aussi bas ? Comment retrouver son humanité quand on en a été exclue, parce qu’on porte la dévastation en soi ? En se redisant les paroles qui l’ont réconfortée et aidée à grandir quand elle était enfant, elle, que l’on a fait douter même de son nom, retrouve peu à peu le goût de la musicalité.

La mise en scène de Serge Wolfsperger, dans un accord parfait avec le texte de Zarina Khan, fait converger toutes les musiques, donnant à la voix de Nancy Nkusi une portée résolument universelle. Devenue oreille absolue, l’enfant arrachée à son enfance et devenue une adulte malgré elle nous rappelle aussi ce qu’est le théâtre : on n’a pas besoin de tout montrer pour voir l’invisible et entendre l’indicible, comme les bruits et la musique ne sont pas là pour habiller l’histoire, ils la constituent tout entière jusque dans la souffrance. Un seul corps peut mimer toute une foule, il peut garder dans ses creux la trace des violences reçues et même de celles qu’il a infligées.

Entourée des musiciens Nataša Grujović et Stéphan Ink, de Dina Mialinelina et Denis Mpunga, qui accompagnent, jouent et dansent avec elle, Nancy Nkusi livre une performance d’actrice, son corps heurte durement le sol, pris entre répulsion et convulsions, il fait littéralement apparaître les scènes racontées. Par la magie du théâtre, ses adversaires surgissent avec leurs costumes et tout un décor qui les évoque, on traverse les espaces, villages, routes, camps d’entraînement, et puis la forêt par laquelle on s’échappe et tout à coup, de nouveau, on embrasse ses bruits, sa vie animale si inquiétante mais qui porte parfois plus d’humanité que certains humains et on se dit que là, dans le foisonnement des bruits du monde, on a encore une chance de rédemption.

Annie Ferret, le 26 septembre 2026

En savoir plus : L'Enfant-soldat née Musique - Les Francophonies

 


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