Avignon 2003 : chapelle pour une grève incarnée

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En ces temps de colère et de rébellion qui ont vu, pour la première fois de son histoire, le Festival de la cité des papes annulé, la magnifique Chapelle du Verbe Incarné n’a pas dérogé à sa réputation d’espace alternatif. Voilà six ans déjà que le Théâtre d’Outre-Mer en Avignon (TOMA) y a posé ses malles et ses mots venus d’ailleurs. Et ici, la grève des intermittents du spectacle ne s’est pas exprimée par le renoncement, mais au contraire par la présence incarnée du verbe pour dire aux spectateurs l’inquiétude des artistes face à la réforme de leur statut déjà particulièrement précaire et d’autant plus fragile dans les DOM TOM.

Au lieu de laisser le navire s’enliser dans les sables de la grève, la Chapelle a préféré hisser la grand-voile et maintenir le cap. La décision n’a pas été facile à prendre, mais ces compagnies qui avaient fait le voyage depuis la Guyane, la Guadeloupe, la Martinique, ou la Nouvelle Calédonie ne pouvaient se résigner à abandonner leur rêve. La Chapelle a été un espace de rencontre, de débat et d’information dès les premiers jours du festival.
Ne pas jouer en Avignon, c’aurait été renoncer à une année de travail. Pour ces petites compagnies, aussi solidaires soient-elles du mouvement des intermittents, cela les aurait condamnées à ne plus pouvoir monter aucun autre projet pour cause d’endettement. Alors ces acteurs ont choisi de monter sur les planches et de parler avec le public. Greg Germain, grand timonier du navire, et Marie-Pierre Bousquet, son capitaine, ont suivi la route prévue, faisant face à toutes les tempêtes, répondant à toutes les sollicitations de la presse curieuse de comprendre, collectant et redistribuant aux médias l’information sur la réalité avignonnaise, participant à toutes les assemblées d’Avignon Public off… En colère, les artistes de la Chapelle l’étaient tout autant que les autres, mais pas contre le public : ils ont préféré aller à sa rencontre et ont saisi l’occasion pour exposer leur situation dans les DOM – où le statut d’intermittent n’existe pas.
Fidèle à son projet d’ouverture et de diversité, la programmation de la Chapelle a offert des rires et des larmes venus de toutes les créolités, de la Caraïbes comme de l’Océan indien, de la sphère latino-américaine comme de la banlieue parisienne.
Avec deux tragédies filiales d’abord : l’une patriarcale, celle de fils qui s’entre-déchirent dans Parabole du Guadeloupéen José Pliya, , l’autre matriarcale, tragédie des filles sous l’égide d’une mère inflexible dont l’amour étouffant conduit à la mort, un spectacle d’une grande force qui arrivait de la Guyane : Déyé Kaz Bernarda Alba d’après Garcia Lorca.
A côté de ces oeuvres exigeantes et sombres, des spectacles plus populaires apportaient rire, onirisme et poésie. Ainsi, J’espérons que je m’en sortira : présenté par le Studio-Théâtre de Stains sous la direction de Marjorie Nakache, ce spectacle  » remonté  » comme une boîte à musique dit avec humour et amertume le monde des plus modestes et mêle avec tonicité danse, cirque, magie et dessins animés. Un voyage jubilatoire,  » celui de l’enfance, un des biens les plus précieux que nous ayons possédés  » rappelle Marjorie Nakache.
Belles tranches de rêves aussi avec les danseuses de la Compagnie du Martiniquais Alfred Alerte, précédée du jeune duo guyanais FPY qui offrait chaque soir une démonstration de  » Hip Tapes « , une danse entre hip hop et claquettes. Rêve encore dans le texte du Cubain Yoshvani Medina : Suicida me, sans oublier les nez rouges des acteurs calédoniens venus nous raconter l’aventure du Capitaine Cook à leur façon dans Les dieux sont borgnes de Pierre Gope et Nicolas Kurtovitch.
La Petite Chapelle, galerie-librairie du TOMA, ouvrait elle aussi chaque jour ses portes à la discussion autour d’un ti-punch désormais bien connu de la Rue des Lices. L’on pouvait y admirer l’exposition  » Bois mêlés  » : huiles, encres et cires de Sylvie Séma accompagnées des textes poétiques manuscrits d’Edouard Glissant, tout en débattant de la situation de crise que traversent les arts vivants.
D’autres compagnies d’Avignon Off ont préféré renoncer à jouer, comme le Collectif 12 qui devait présenter aux Colibris Allah n’est pas obligé, d’après Ahmadou Kourouma avec Marcel Mankita, et qui a remplacé ce spectacle par des performances et des ateliers de création avec le public. Sozaboy de Ken Saro-Wiwa, un texte qui évoque la guerre du Biafra et les enfants soldats programmé à Présence Pasteur affichait  » en grève « , et l’Avare créole, avec lequel Sham’s était venu de la Réunion, a dû également être annulé. Quelques compagnies ont néanmoins maintenu un certain nombre de représentations, drainant un public l’âme en peine, content de trouver des spectacles malgré tout. Parmi celles-ci, les Négropolitains, qui présentaient leur nouveau spectacle autour des chansons de Boris Vian et qui ont chanté cahin-caha, ainsi que les compagnies de l’espace de la communauté française de Belgique à la Manufacture avec entre autres : Wanoulélé, que s’est-il passé, un texte de Layla Nabulsi sur le génocide au Rwanda, Le Bureau national des Allogènes de Stanislas Cotton et Combat de nègre et de chien de Bernard-Marie Koltès, ou encore de toutes jeunes compagnies comme Salamandra qui jouait Demandez-nous pardons de Mata Gabin et discutait à la fin des représentations avec les spectateurs qui le souhaitaient.
Un festival bien morose, mais où les comédiens et le public se sont, peut-être plus que jamais, rencontrés et écoutés. Ces rencontres-là sont précieuses pour la diversité défendue par les artistes.

///Article N° : 3148

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