Avignon 2008 : les sons afro-caribéens du plus grand théâtre du monde

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Simple directeur de la Chapelle du Verbe Incarné en 1998, un théâtre que Greg Germain a créé de toutes pièces avec l’aide de la Municipalité d’Avignon pour accueillir les compagnies d’outre-mer et d’ailleurs, le voilà à présent, vice-président du « Off » en Avignon, aux côtés du Président et père fondateur André Benedetto et surtout partie prenante de l’évolution de ce festival qui a choisi aujourd’hui de ne plus être le festival mendiant de la manifestation officielle que représente le festival historique créé par jean Vilar, le fameux « In ». Fort de ses mille spectacles, de son ouverture à l’ensemble des régions de France et de son attractivité internationale, Avignon Off a choisi d’affirmer sa différence et de ne plus subir le mépris. Depuis la crise de 2003 et la grève des intermittents du spectacle, le festival s’est remis en cause, il s’est structuré et a entrepris de donner une image nouvelle, moins affairiste, plus marquée par la diversité des pratiques scéniques et des disciplines du spectacle vivant sans ostracisme. Tous les genres, toutes les formes que peut prendre aujourd’hui la création contemporaine sont représentés. Le Off se pense à présent comme « le plus grand théâtre du monde » un espace de créativité et d’invention, un espace de découverte et de rencontre qui garantit la vitalité des arts de la scène face à l’envolée des arts numériques et d’internet. « Une sorte de grande caravane aux mille sons et aux mille couleurs » pour son président André Benedetto et ce vaste théâtre qui habite Avignon renoue avec la foire et la tradition des « Enfants du paradis » avec ses parades et ses entre-sort, faisant des rues de la ville un vaste boulevard du crime sonore et coloré.
Et dans ce grand théâtre du monde, les expressions de la diversité, qui manifestement ne concernent pas le « In », ont trouvé leur place, souvent avec bonheur et parfois même avec succès. Les grands auteurs de la Caraïbe ont été mis à l’honneur avec bien sûr plusieurs hommages rendus à Aimé Césaire récemment disparu, notamment celui de Greg Germain, André Bennedetto, Gérard Vantaggioli et Marie Jouannic qui ont fait entendre la voix politique de Césaire en lisant des extraits du Discours sur le colonialisme et de Cahier d’un retour au pays natal à la Chapelle du Verbe Incarné ou « Il faut rendre à Césaire », la création de Djamila Zeghbab au Théâtre des Corps Saints.
Des lectures comme celle d’un texte de Maryse Condé, La Faute à la Vie, par Firmine Richard et Simone Paulin, des spectacles comme Texaco d’après le roman de Chamoiseau monté par Gilles Lefeuvre, adapté par Dominique Unternehr et interprété par Jean-Stéphane Souchaud au Théâtre des Halles, mais aussi le montage poétique de Frédérique Liebaut autour de Léon-Gontran Damas avec Mylène Wagram ou encore la manifestation d’ETC Caraïbes organisée à la maison Jean Vilar ont fait entendre des voix ultramarines au cœur de la polyphonie avignonnaise. Quelques auteurs contemporains de la diaspora africaine étaient aussi représentés avec Happy End de Kossi Efoui mis en scène par Nicolas Saelens et la Compagnie du Théâtre Inutile qui se jouait au Ring, et une lecture magistrale de Big Shoot de Koffi Kwahulé par Edouard Montoute et Morgan Perez à la Chapelle du Verbe Incarné.
La diversité ce fut aussi des spectacles qui traitent de l’altérité et convoquent une société multiraciale, comme ce Monsieur de Pourceaugnac monté par Isabelle Starkier à l’espace Alya où Christian Julien jouait un Pourceaugnac qui n’est pas de la bonne couleur. Même question de différence avec l’Othello mis en scène par Éric Checco avec la Compagnie Le voile Déchiré de Sarcelles, un engagement que l’on retrouvait dans La prochaine fois le feu de James Baldwin au théâtre de L’Entrepôt dans une mise en scène de Jean-Claude Leprévost et une distribution arc-en-ciel avec Ayouba Ali, David Daouda, Housman Kone, Dominique Lollia, et Carlos Ouedraogo.
Pont avancé toujours aussi dynamique de la diffusion ultramarine dans la Métropole, la Chapelle du Verbe Incarné accueillait des Compagnies de la Martinique, de la Guadeloupe, de l’île de la Réunion, de la Guyane, de la Nouvelle Calédonie… et même de Stains ! Autrement dit de toutes ces marges où s’invente encore le monde.
La Compagnie Grace Art Théâtre de la Guadeloupe présentait un texte de Rémi de Vos dans une mise en scène de Greg Germain avec Firmine Richard et Philippe Calodat. La Guyane était au rendez-vous avec une création de Rubens Makosi Georges Perla et Jean-Marc Hervé : Khasukuda, terres de nuit, une création pour marionnettes inspirée par des contes amérindiens qui nous transportent au bord du Maroni sur les plages d’Awala Yalimapo auprès des tortues luths qui viennent y pondre. La danse aussi représentait la création guyanaise avec la pièce chorégraphique de Norma Claire « Va vis », œuvre intense et fragile sur le thème de la maternité au cours de laquelle la danseuse invite son fils Nelson Ewandé à partager un instant de danse autour de la transmission.
L’île de la Réunion et le théâtre Taliipot ont fait entendre leur tambour et offert aux spectateurs d’Avignon Mâ Ravan. On a pu aussi applaudir Les bonnes de Genet dans une mise en scène de Jandira de Jesus Bauer avec trois magnifiques comédiennes : Ina Boulanger, Amel Aidoudi et Jeanne Beaudry. Citons aussi Ailleurs toute !, cette création entre la Réunion, la Nouvelle Calédonie et la Martinique dont le titre est déjà tout un programme et dont le projet a vu le jour à La Chapelle du verbe Incarné, il y a quelques années, un projet qui s’est concrétisé autour d’un texte de Jean-Yves Picq avec Patrick Womba, Catherine Dinevan et Alexandra-Shiva Mélis.
Avignon Off, ce sont aussi des reprises et l’occasion de voir ou revoir des spectacles que l’on a manqués. Ceux qui l’avaient raté au TARMAC de la Villette, ont pu voir la reprise de Love suprême le spectacle de Luc Clémentin d’après la nouvelle d’Emmanuel Dongala et si magnifiquement interprété par Adama Adepoju. Autre reprise : Africare, le spectacle du Belge Lorent Wanson au Théâtre des Doms, une aventure étonnante sur le thème d’Icare avec six acteurs du Congo plongés dans une mer de plumes. Signalons aussi la reprise de Manteka au Théâtre Pulsion, le spectacle cubain présenté l’an dernier à la Chapelle du Verbe Incarné et enfin Cannibale de la Compagnie Le Porte plume d’après le roman de Didier Daeninckx avec Sylvie Malissard au théâtre de la Manutention dont le propos a particulièrement interpellé le public d’Avignon. La pièce raconte l’aventure des Kanak venus en 1931 jouer les cannibales lors de l’exposition coloniale. Or la question des zoos humains est encore bien mal connue du grand public.
Sons et couleurs d’Afrique, d’Outre-mer et des diasporas d’ici et d’ailleurs n’ont donc pas manqué de se faire entendre dans ce grand théâtre du monde du festival 2008, même les traditionnels contes africains pour le jeune public n’avaient pas été oubliés grâce à Akonio Dolo venu partager des légendes Dogon avec ogresses et chasseurs : Zinimo Zinimo Zi…

///Article N° : 8011

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Maryse Condé
Va Vis




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