Monsieur de Pourceaugnac

De Molière

Mise en scène : Isabelle Starkier
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Un cochon, c’est de quelle couleur ?

En son temps, Molière mettait en scène avec Monsieur de Pourceaugnac les aventures d’un gentilhomme de province débarqué à Paris de son Limousin natal pour épouser une jeune femme de la cour. Mais le voilà pris dans une pièce qu’on lui joue pour l’empêcher de faire ce mariage, car la jeune et galante Julie et son soupirant, aidés de Sbrigani et Nérine en ont décidé autrement. Il n’est pas l’étranger, mais le provincial, le dindon. Un thème que l’on retrouve chez Molière dans Georges Dandin comme dans le Bourgeois Gentilhomme.
La fable a tout d’une trame de commedia dell’arte et la comédie-ballet, selon l’invention même de Molière qui livra la pièce pour les fêtes de Chambord en 1669, intègre les moments chorégraphiés et musicaux à l’action dramatique. Aussi la comédie se déploie en multiples travestissements, ceux de la farce que jouent finalement les jeunes premiers avec la complicité des valets aux parents et au promis de province, bien peu au fait des modes de la capitale.
Monsieur de Pourceaugnac est la caricature du gentilhomme mal léché au regard des raffinements de la cour de Louis XIV où sévissent précieux et précieuses qui se moquent de ce genre de petite noblesse. Le comique de la farce repose sur la connivence avec le public qui rit des manières décalées du dindon que l’on roule dans la farine et de son côté provincial tout entier contenu dans la référence au cochon contrastant avec la particule aristocratique et le suffixe du nom qui évoque le centre de la France. Quant aux farces qu’on lui joue elles se métamorphosent en ballets cauchemardesques, celui des médecins aux clystères, celui des femmes éconduites, celui des hommes de loi, celui des soldats gaillards et libidineux…
Le parti – pris de la mise en scène d’Isabelle Starkier qui s’est joué à l’espace Alya durant le Off d’Avignon, s’appuie sur la fabrication de l’autre. Pourceaugnac est le seul a ne pas porter de masque et à jouer franc jeu. Elle n’a pas choisi de travailler les effets comiques sur la complicité des valets avec le public. Pourceaugnac est un personnage digne et séduisant, belle prestance, beau costume blanc avec jabots, dentelles et perruque XVIIe siècle, toute blanche elle aussi. Il y a du Chevalier de Saint-Georges dans ce personnage altier, puisque c’est Christian Julien qui le joue et lui prête toute sa prestance et sa séduction. On ne rit pas de ce Pourceaugnac-là. Les manipulateurs qui dans les mises en scènes habituelles de la pièce apparaissent comme les héros sympathiques qui sauvent les jeunes amants des exigences autoritaires des parents, ont quelque chose de mafieux et leur manque de scrupule nous les rend plutôt odieux.
La mise en scène dénonce la cruauté de la manipulation, cruauté d’une société fondée sur des faux-semblants et des artifices. Pourceaugnac se retrouve vidé de lui-même, accusé de polygamie, mis aux fers et dépouillé de ses biens, et contraint même de cacher son identité jusqu’à se travestir en femme et à jouer les dames du monde au risque de se faire violer. Molière ne manque pas d’exploiter toutes les situations comiques et en radicalisant cette idée du dépouillement Isabelle Starkier va jusqu’à la mise à nue, avec un strip-tease où Pourceaugnac se retrouve dans le plus simple appareil.
Mais en définitive, même si les nobles de la cour contents d’eux rient des déboires du pauvre Provincial, Molière est du côté de Pourceaugnac et au final la pièce qu’on lui a joué et qui le renvoie chez lui dépouillé et vidé de lui-même lui a aussi évité d’épouser la bien peu recommandable Julie. La farce n’est pas une simple pantalonnade, et celui aux dépens de qui l’on a voulu rire est celui qui reste dans le vrai, victime peut-être mais jamais grotesque. La nudité de Pourceaugnac le ramène à son humanité. Face aux extravagances des costumes de tous les personnages qui gravitent autour de lui et qui font bien sûr le spectacle, Pourceaugnac est le seul à avoir de la sincérité et une identité vraie, le seul capable d’estime et de fidélité, notamment avec Sbrigani qu’il prend pour un honnête homme jusqu’à la fin. La farce qu’on lui a jouée est celle de la cour qui se perd à force de superficialité et de mise en scène.
Bien sûr l’aventure de Pourceaugnac est avant tout un divertissement et la comédie ballet convoque toutes sortes de travestissements et de caricatures régionales : le valet napolitain, le commerçant flamand, la soubrette espagnole et la paysanne de Saint-Quentin, Isabelle Starkier rajoute l’apothicaire chinois, et donne aux médecins une allure de vieux sages juifs, espèces de savants fous au crâne dégarni le cheveux en bataille, les gardes suisses deviennent des soldats américains avec casque et plastron d’uniforme.
Le spectacle s’appuie clairement sur l’énergie de la commedia dell’arte avec des masques désopilants et des comédiens d’une maestria incroyable campant tour à tour des figures irrésistibles de drôlerie qui relèvent de l’univers de la bande dessinée, comme ce napolitain mafieux de Sbrigani que Jean-Marie Lecoq rend dangereux à souhait, ce pou de Madame Oronte qu’invente Sarah Sandre, ou encore le couple d’amoureux électriques que jouent Eva Castro et Stéphane Miquel ; et d’ailleurs le choix d’une simple toile de fond noir et blanc pour décor représentant les rues de Paris sous la forme d’un dessin au fusain comme dans le ballet d’un Américain à Paris, le film de Minnelli, laisse se détacher les figures hautes en couleur dont les contours grotesques n’en sont que mieux dessinés.
C’est ainsi que Pourceaugnac, joué par un acteur noir, n’apparaît pas comme un étranger dans son allure, il est même plutôt le seul à être dans le ton de Molière. En revanche, sa couleur semble justement être la maladie que lui découvrent les médecins, cette mélancolie dont il faudra le purger prend un sens tout à fait étonnant. Le cauchemar du lavement et tout le vocabulaire qui l’accompagne avec ses connotations péjoratives qui s’attachent au noir construisent une parodie drôle et décapante.
Mais, la comédie finit tragiquement dans la mise en scène d’Isabelle Starkier, avec les menottes que l’on passe aux mains de Pourceaugnac et le son d’un charter qui décolle, et c’est dans ces moments-là que l’apparaître de Christian Julien convoque autre chose. Mais la lecture de la pièce n’est pas pour autant inscrite dans une actualisation ou une transplantation des rapports de force dans le Paris des sans-papiers, ce sont plutôt des allusions mesguichiennes au contemporain comme si le théâtre se faisait miroir brisé du réel et au lieu d’en donner le reflet il ne fait que faire surgir les bégaiements de l’histoire, impressions subreptices qui peuvent pourtant réveiller nos consciences, comme si une porosité entre les époques sous-tendait les choix esthétiques.
Le théâtre d’Isabelle Starkier ouvre les failles du temps pour que suinte sur le plateau le magma des violences qui ne cessent d’habiter notre monde.

Avignon Off 2008 / Espace Alya
Monsieur de Pourceaugnac de Molière
Mise en scène : Isabelle Starkier
Avec Christian Julien, Jean-Marie Lecoq, Eva Castro, Stéphane Miquel, Sarah Sandre
Costumes et masques : Anne Bothuon
Lumières : Tanguy Gauchet
Décor : Jean-Pierre Benzekri
Musique : Amnon Beham///Article N° : 8009

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Les images de l'article
© Jean-Pierre Benzekri





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