Avignon 2017 : Vivre vite… Mériter/Hériter

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« Je n’ai pas de drapeau, mais je peux aller le chercher.“

Mériter/Hériter est un condensé des interrogations du territoire guyanais vis-à-vis de la République et de son intégration à la France. Composée quelques mois avant le mouvement de contestation de mars-avril 2017 par le Théâtre de L’Entonnoir de Kourou, ville spatiale d’où émergea la mobilisation, la pièce a des accents prémonitoires.

Ricardo Lopez Munoz, metteur en scène de la pièce Vivre vite…Mériter/Hériter plaide pour un « théâtre sans texte » – c’est-à-dire « sans texte préalable ». Pour un texte « à partir de récits de vie ». Il s’agit ici de ceux de Emmelyne Octavie et Yokiendy Siffrard. Dans ce dialogue, écrit en l’espace d’un mois, en novembre 2016, à partir d’improvisation filmée, de temps d’écriture – accompagnés notamment du dramaturge Bruno Allain- , ils jouent leur propre rôle. Emmelyne est Guyanaise, d’une famille originaire de la commune rurale de Mana. Elle a grandi à Cayenne et étudié à Paris. Yokiendy Siffrard est Haïtien, arrivé en Guyane à l’âge de 12 ans depuis Port-au-Prince. Tous deux vivent aujourd’hui en Guyane.

Pendant plus d’une heure, ils s’adonnent à un ping-pong oratoire. Parfois, naît une entente, autour de la littérature haïtienne ou de la nourriture caribéenne. D’autres fois, c’est un dialogue de sourd tant les incompréhensions paraissent insurmontables. Comme si, chacun branché sur des longueurs d’onde différentes ne pouvait et ne cherchait à trouver la fréquence de l’autre. Il parle des valeurs de la République, elle parle de la rue de la République où se trouvait son collège. Elle ne veut pas voter. Il ne peut pas voter. Ce dialogue énergique est entrecoupé de confessions. Des anecdotes et souvenirs chuchotés au creux de l’oreille des spectateurs équipés de casque. Sur la scène, dans la pénombre, on devine par des mouvements presque imperceptibles que l’acteur murmure en direct dans un micro. Une naissance à Port-au-Prince, une partie de cerf-volant sur le toit de la maison d’un terrible voisin, la visite du père à Paris… On rentre dans un temps d’introspection plus intime, laissant place à l’émotion.  Puis, les lumières reviennent et la joute reprend entre les deux acteurs. L’immigré et la native construisent un échange sans complaisance, l’un poussant l’autre dans ses contradictions. C’est parfois drôle et pince-sans-rire. Toujours rythmé.

Le théâtre de l’Entonnoir, créé en 2001 et dirigé par Isabelle Niveau, se donne pour double objectif de faire émerger des comédiens de Guyane et un fonds théâtral de Guyane par des créations originales. Ancré sur ce territoire, il propose un théâtre exutoire, mettant des mots sur les maux de la société guyanaise. Vivre vite… est un débouché pour les paroles, questions, colères qui la parcourent. C’est un espace et un temps, rare, où elles peuvent être mises en mots. Toutefois la pièce évite l’écueil du localisme. Il n’est pas question d’expliquer la Guyane. Cette terre, son histoire et ses problématiques actuelles servent de support à une réflexion touchant à l’universel.  Le théâtre exutoire devient alors théâtre politique. En liant l’intime au politique, Vivre vite… questionne la vie dans la cité. Le vote, la République, la place et le rôle des immigrés, l’héritage, le mérite… Les temps de dialogue sont ceux de la confrontation des points de vue, créant ainsi l’espace d’un possible débat démocratique.

 

 

 

 

 

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