Ce dont mon cœur a besoin, de Chantal Richard

En quête de Relation

Auteur du très beau et pertinent Lili et le Baobab (2006, cf. critique n°4380), Chantal Richard livre avec ce beau documentaire un bout de sa relation avec de jeunes Sénégalais et de la relation de ces jeunes avec le monde. Passionnant.

Dans La Vie sur terre d’Abderrahmane Sissako (1998), le postier établissait avec difficulté les communications téléphoniques : « L’intention de communiquer est plus importante que la communication elle-même. Quand on a décidé de parler à l’Autre, le geste d’amour est fait », disait Sissako. (1) Cette image d’une Afrique qui cherche patiemment à se connecter avec le monde, c’est tout le film de Chantal Richard, sauf qu’aujourd’hui, tout passe par internet et les téléphones portables. Voici donc durant leurs vacances Ibrahima, Djiby, Abou : des jeunes d’un village du Sahel sénégalais qui passent leur vie sur leur téléphone et dans les cybercafés, à tenter de nouer des contacts avec des filles sur les réseaux sociaux. Ils se font bricoler une belle chemise chez le tailleur et envoient des selfies à de lointaines étrangères avec qui ils échangent davantage qu’avec les filles qu’ils côtoient car, dans cette société de la retenue, on ne leur parle pas en dehors des rencontres rituelles comme les mariages : « on se taquine un peu mais on ne se connaît pas ». Pourtant, Djiby et ses amis sont des poètes en herbe. Ils écrivent des lettres d’amour, lisent de la poésie. Un jeune garçon improvise sous la pluie un krump plein de sensibilité. Toujours en groupe, ils ne parlent que des filles, mais ne se dévoilent pas, restent solitaires, sans amitié véritable…

Le monde, cependant, les ramène à leur solitude : des promesses sur facebook tournent à l’arnaque, le voyage n’aura pas lieu, « ça a l’air tellement vrai des fois »… Et ils restent seuls avec leur envie de changer d’air, de voir d’autres cultures. Ils rêvent d’émigrer pour rassembler les moyens de construire une maison, bâtir une famille, pouvoir « être un homme de développement, un être responsable », ce qu’ils joueront en théâtre devant toute la communauté rassemblée.

C’est avec de tels témoignages que l’on perçoit ce qui motive des jeunes sans guide ni perspective à prendre les risques d’un voyage interdit, même au péril de leur vie. Que l’on perçoit la scandaleuse inégalité du monde entre ceux qui ont les visas et ceux qui n’y ont pas accès. Car ces jeunes sont comme tous ceux qui, partout, s’éveillent à l’amour, rêvent de voir le monde, construisent des projets avec leur dynamisme et leurs talents, poches vides et yeux ouverts.

Chantal Richard est là, parfois présente par sa voix : ce film est un échange, un partage. Elle n’a pas leur âge mais elle sait les écouter. Et les filmer en dignité. L’image est toujours belle, bien éclairée, qui met les jeunes en perspective, les cadre dans leur environnement. C’est alors que le temps du désir d’ailleurs se ressent dans l’image, que nous pouvons prendre la mesure de leur frustration, de leurs déceptions. La réalisatrice ne sous-titre que l’essentiel : il n’est pas nécessaire de tout savoir pour appréhender l’énergie à l’œuvre, le besoin de vivre. Pas besoin de tous les mots pour comprendre que ces jeunes hyper-connectés au monde se construisent dans les amitiés virtuelles l’imaginaire mondialisé que les usages restrictifs de leur village ne leur offrent pas encore. C’est de relation que leur coeur a besoin, par-delà les murs, et par-delà les impossibles. C’est cela leur beauté. Et partant celle de ce film qui se met à leur écoute et à leur rythme pour leur donner la parole.

1. Entretien avec Abderrahmane Sissako, Cannes, mai 1998, entretien n°469

Ce dont mon cœur a besoin from Arsenal Productions on Vimeo.

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