Lili et le baobab

De Chantal Richard

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Tous ceux que l’Afrique attire devraient absolument voir ce film. Il constitue un magnifique apprentissage d’une relation enfin dénuée des éternelles ambiguïtés héritées des représentations imaginaires de notre histoire coloniale. Julie, que l’on appelle Lili, photographe à la mairie d’une bourgade proche de La Hague en Normandie, est envoyée pour faire des photos des réalisations financées par le jumelage avec le village sénégalais d’Agnam Lidoubé. La voici donc transplantée dans un monde inconnu et la première image du film la montre en train de pencher sa tête à la fenêtre du taxi qui l’amène au village et s’imprégner de l’air chaud en fermant les yeux. On ne voit bien qu’avec le cœur : Lili arrive entièrement ouverte. Elle a 33 ans, n’est pas mariée, n’a pas d’enfant. Nous le saurons parce que les femmes vers qui elle va spontanément le lui demandent. Leurs questions très simples la déstabilisent. Elle est comme un roseau, simplement une femme seule qui aime se balader sur les dunes normandes balayées par le vent. La présence et l’intériorité que lui donne la sobriété du jeu de Romane Bohringer nous la rendent très proche.
Accueillie par tout le village, Lili photographie. Elle fait son boulot mais laisse aussi l’Afrique s’inscrire en elle et son regard se fait panoramique, comme lorsqu’elle monte au sommet du château d’eau d’où l’on voit au loin la brousse assommée de soleil. Elle est sans cesse à l’image : c’est elle le sujet, son ressenti et son regard. Le film se met à son rythme et c’est parce qu’elle prend le temps de regarder sans juger qu’il s’installe dans un temps où chaque détail prend son importance. La langue africaine n’est pas sous-titrée : nous la recevons comme l’écoute Lili. L’image est souvent fixe ou accompagne les déplacements, pas d’esbroufe touristique, pas de couchers de soleil, pas d’anecdotes croustillantes, pas même la sociologie des activités quotidiennes dont se remplissent les films sur l’Afrique.
Elle franchit vite le barrage de la langue et se rapproche d’Aminata, sans doute parce qu’elle se retrouve dans sa solitude de femme au service des autres. Aminata lui fait un cadeau : une bague. Dans Itto (Jean Benoît-Lévy et Marie Epstein, 1934), un des grands films du cinéma colonial, le commandant français ôte une bague de son auriculaire pour l’enfiler à celui du chef d’une tribu de l’Atlas marocain, symbole de la nouvelle alliance, après la révolte notamment menée par Itto, une femme. La colonisation ne devait-elle pas permettre « le mariage entre l’Afrique et l’Occident » ? Lorsqu’Aminata offre une bague à Lili, ce n’est pas un rapport chimérique ou inégalitaire : c’est la simple expression d’un partage.
Le jumelage soutient l’accès à l’eau qui permet aux femmes de développer des jardins. Aminata dessine un plus grand jardin dans le sable : son espoir est concret, mais les criquets auront raison du travail des femmes. Cela aussi, Lili sait l’écouter et le comprendre : le silence et la dignité des corps masque la dureté d’une survie qui ne tient qu’à un fil. Le fossé économique Nord-Sud est immense.
Mais un événement interviendra qui obligera Lili à s’impliquer davantage. C’est dans ce qu’elle perçoit de la culture africaine que Lili puisera sa réaction, au pied du baobab. Sa réponse est absolument juste : celle d’une relation possible, intime, solidaire et subtile, à l’image de ce très beau film.

///Article N° : 4380

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