Avoir 20 ans entre Malcom X et Toni Morrison

Entretien de Sylvie Chalaye avec Maïmouna Coulibaly

Paris, février 1998
Print Friendly, PDF & Email

Jeune comédienne de 22 ans d’origine malienne, qu’on a déjà pu voir dans plusieurs séries sur France 2, Maïmouna Coulibaly n’a pas froid aux yeux. Elle vient d’adapter à la scène Sula, le roman de Tony Morrison. Rien de moins !… Après une création dans le cadre de la Fête de la jeunesse édition 1997, la pièce a été présentée avec succès à l’UNESCO, et reprise en février dernier à Montreuil. Un spectacle de jeune femme noire engagée, un spectacle où la souffrance engendre la cruauté, où l’amour se cherche et ne trouve qu’une solitude destructrice, un spectacle d’une violente émotion qui révèle une comédienne d’avenir et un metteur en scène aux partis-pris esthétiques forts et sans compromis.

Vous avez une vingtaine d’années et vous venez de monter une adaptation théâtrale d’un roman de Toni Morrison : Sula. Pouvez-vous nous raconter l’aventure de ce projet ?
J’ai, je crois, lu tous les romans de Toni Morrison et je me suis arrêté sur Sula, bien que je les aime tous ; Tar Baby un peu moins. Dans Sula, il y a un passage qui m’a toujours profondément touchée : le monologue de Nel. Je l’ai plusieurs fois joué dans les cours de théâtre que j’ai suivis. Et c’est la réaction des autres face à ce monologue qui m’a décidée à faire un petit spectacle avec le roman. Mais très vite, je me suis aperçu que les quelques extraits que j’avais sélectionnés n’avaient de sens et de cohérence structurelle que confrontés à d’autres extraits que j’avais pourtant négligés dans un premier temps, et surtout d’autres personnages. C’est ainsi que du monologue j’ai fini par aboutir à une adaptation de tout le roman avec tous les personnages. Ensuite j’ai fait appel à des amis qui ont bien voulu me suivre tout en sachant qu’il n’y avait pas d’argent et surtout pas de représentations prévues. J’avais juste de quoi louer une salle à la Bastille pour les répétitions : trois fois trois heures par semaine pendant deux mois et demi. Une première a tout de même eu lieu le 31 mai 97 lors de la Fête de la Jeunesse de Paris. Mais j’avais été déçue à cause des carences techniques de la salle. Après l’été, et un séjour au Mali qui fut pour moi déterminant, j’ai eu envie de reprendre la pièce en septembre. Ce séjour dans mon pays, dans une Afrique que je ne connaissais qu’à travers les famines et les guerres des journaux télévisés, m’a permis d’avoir un autre regard sur la pièce. J’ai découvert un monde que je ne soupçonnais pas, un monde où se mêlaient les esprits et les humains, un autre rapport à la nature. Je me suis rendu compte que le roman de Toni Morisson en était imprégné. Je l’ai donc retravaillé en y exprimant cette dimension africaine. J’ai par exemple introduit dans la mise en scène des danses africaines pour équilibrer l’aspect occidental qui est nécessairement très présent dans son univers.
Comment s’est imposé le choix d’une romancière africaine-américaine ?
En fait je suis tombée par hasard sur un roman de Toni Morrison à l’âge de 17 ans, Beloved, parce que j’aimais bien la couverture. Je ne savais même pas qui était l’auteur, je ne savais même pas que c’était une femme, une Noire encore moins. Je croyais même que c’était un homme à cause du nom. Je savais simplement que le roman traitait de l’histoire des Afro-américains. Je suis tombée amoureuse de l’écriture et de la densité des personnages. D’habitude, chaque fois que je voyais des Noirs au cinéma et, quelques rares fois, au théâtre, c’étaient des images superficielles ou caricaturales. Mais là, c’était complètement différent. C’est ce qui m’a incitée à connaître un peu mieux l’auteur et à lire tous ses romans. Avec l’image qu’on donne des Noirs en France (parce que j’ai grandi en France), j’étais étonnée qu’on donne la parole à une femme noire et qu’on lui laisse dire ce qu’elle dit dans Beloved.
En fait la parole, elle l’a prise. C’est pour cela qu’elle est Prix Nobel de Littérature. Mais justement, comment êtes vous parvenue à adapter cette parole aux exigences de la dramaturgie ?
Au début, la pièce commençait avec le retour de Sula qui, après des années, revient de la grande ville. Mais je me suis rendu compte qu’on ne pouvait pas comprendre le comportement de Sula, si on ignorait les épisodes de son enfance, comme par exemple sa mère qui brûle, le petit garçon qu’elle a jeté à l’eau… Pour moi, c’est ce passé qui éclaire le présent que constitue le retour de Sula adulte. Voilà pourquoi la première partie fonctionne sous forme de scènes brèves, donnant parfois l’impression d’une simple succession de sketches jusqu’à la seconde partie qui est plus cohérente, plus narrative. En fait, la première partie constitue des flashs, des bribes de souvenirs, épousant les lignes relativement décousues de la mémoire.
Cette approche textuelle, cette déconstruction vous paraît-elle liée, non pas à une spécificité nègre, mais à l’histoire du peuple noir ?
J’ai un ami, Ibrahim Thiam, qui me dit toujours qu’il ne faut jamais juger sur ce qu’on voit dans l’immédiat, mais retourner dans l’histoire pour comprendre ce qui agit les êtres, et donc les événements. Je ne sais pas si c’est une façon nègre d’aborder l’histoire, mais c’est ainsi que moi je vois les choses. Tout au moins c’est ainsi qu’il m’a semblé que Toni Morisson les posait dans Sula.
Vous avez dédié le spectacle de samedi à Malcolm X. Pourquoi cet hommage ?
Il a donné toute sa vie… (Long silence, Maïmouna est manifestement très émue) Malcolm X est une personne qui a vécu pour la cause des Noirs, comme je l’ai dit à la représentation, pour qu’on puisse considérer les Noirs comme des humains. Il a donné toute sa vie pour cette cause. Même en prison sa vie ne tournait qu’autour de la question Noire. Je pense que sans lui, les Afro-américains ne seraient pas là où ils sont aujourd’hui. C’est, pour moi, important, un tel engagement.
Quels sont les autres hommes noirs dont vous admirez l’engagement ?
Je ne connais pas leurs noms, mais ce sont les Black Panthers que j’ai découverts il y a à peine un an. Ce qui me déplaît le plus, c’est l’image qu’on tente de donner à tous ces gens. On a fait de Malcom X un raciste extrémiste qui adorait la violence alors qu’il disait se servir de la violence pour se défendre et non gratuitement. Je sais que des gens ont été choqués lorsque j’ai dédié cette soirée à Malcolm X, tant son image est devenue négative, après toutes ces manipulations. Comme si ceux qui entretiennent cette image-là avaient des choses à se reprocher dont ils ne veulent pas que nous soyons conscients. J’admire aussi des personnes comme Mandela et Spike Lee. Le premier film de Spike que j’ai vu c’est Mo’Better Blues. Ça m’a fait le même effet que Toni Morrison. On y voyait des Noirs, c’est-à-dire des êtres de chair et d’os, des êtres humains avec toutes leurs contradictions.

Sula de Toni Morrison
par  » La lune en Swahili  »
Mise en scène de Maïmouna Coulibaly
Costumes : David Bontems
Lumières et son : Ronan Cahoreau-Gallier
avec Urfé Koupaki, Johnson, Emeric Gomis, Bertrand Houdin, Yana Bille, Frédérique Lemon, Laurent Grappe, Maïmouna Coulibaly, Jocelyne Mandaba Ngoé, Nandy Coulibaly, Miko B.Xavir-Navilys, Salomé Dahlande, Mariam Coulibaly, Tania Dessources.///Article N° : 412

  • 102
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
Sula, de Toni Morrison, Mis en scène par Maïmouna Coulibaly





Laisser un commentaire