Bab et Sane

De René Zahnd

Pauvres orphelins d'un dictateur
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Promoteur du festival de contes  » Yeelen  » qui a lieu à Bobo-Dioulasso à la fin de chaque année, Hassane Kouyaté est revenu dans sa ville – le 1er juin 2010 – avec Bab et Sane, un huis clos comique de haut vol où le Malien Habib Dembélé, dit Guimba, lui donne la réplique.

Savoir qui de la réalité ou de la fiction est la plus cruelle, la plus risible ou la plus loufoque est une question constante de l’humanité. Et quand le théâtre s’empare du destin des rois, on se demande toujours si les fous de papier qui nous tordent de rire durant une soirée ne sont pas plus sages que les vrais qui nous gouvernent. Car, à bien y voir, le Béranger de Le Roi se meurt de Ionesco où le Ubud’Alfred Jarry ne se comportent que comme des princes ordinaires avec juste un peu d’outrance que les Bokassa ou autres Idi Amin dada de l’histoire se chargent trop souvent d’excuser ! Cette réalité historique qui, aussi, est souvent le prétexte du théâtre a permis à Hassane Kassy Kouyaté et à Habib Dembélé d’interroger le destin des hommes de pouvoir par l’entremise de la pièce Bab et Sane, présentée au Centre culturel français Georges Méliès, le 1er juin 2010.
De quoi s’agit-il ? En 1997, lorsque le président Mobutu Sese Seko du Zaïre meurt en exil, chassé de son pays par les rebelles de Kabila père qui rebaptise celui-ci RDC, il laisse, dans une de ses luxueuses villas de Belgique, des gardes du corps devenus subitement des apatrides sans ressources et surtout des collaborateurs sans repères. Vers où se tourner en effet dans un monde où l’omnipotent  » père de la nation  » n’est plus ? Cette anecdote rocambolesque de rats qui n’ont pas su quitter le navire à temps inspire Hassane et Habib qui demandent à René Zahnd d’en faire une pièce de théâtre à leur mesure.
Le résultat est une comédie relevée d’environ deux heures où les talents du Burkinabé Kouyaté et du Malien Dembélé explosent en un cocktail burlesque où les mots sont enchâssés dans une imagination que le confinement débride. Habib Dembélé alias Guimba, que l’on connaît plus dans le registre du griot malinké volubile, surprend le spectateur lorsqu’il incarne un soudard aux abois, qui se rappelle les joies simples du jardinage et de la restauration à un moment où aucune reconversion n’est plus possible. Quant à Hassane Kouyaté il retrouve, avec nous semble-t-il plus de profondeur, la justesse du jeu qu’il avait eue dans Le Costume de Peter Brook aux côtés de son père, l’immense Sotigui. Au final, c’est surtout deux grands conteurs nourris à la sève de la tradition orale et transmutés par la mise en scène de J.Y. Ruf que le public a découverts en cette soirée qui restera dans les mémoires.
L’intrigue se déroule dans un décor dépouillé, fait de murs qui exilent les acteurs de ce huis clos à l’avant-scène où ils sont comme prisonniers du public-juge tandis qu’un éclairage avare figure leur destin maudit dans cette villa, véritable tombeau d’un pharaon lui-même absent. Et les deux personnages de se renvoyer les répliques d’un dialogue absurde, digne du Britannique Beckett ou du Congolais Sony Lab’ou Tansi. Car, quoi qu’ils fassent, Bab et Sane ne sont que des exécutants qui n’ont plus d’ordres à exécuter. Non préparés à la décision, ils se désagrègent dans le babillage stérile de ceux que le tourbillon des événements emporte. Ressusciter le tyran qu’ils ont servi à la fois avec terreur et fascination leur permet provisoirement de se créer la justification d’une existence pour deux types d’hommes qu’ils incarnent : les premiers furent des tortionnaires consciencieux et besogneux, maintenant pris au piège d’une parenthèse de sang qui se referme et les seconds des  » griffonneurs « , simples griots déjà poussiéreux et rendus perplexes par la révélation d’un fait : Godot ne reviendra plus !
Après Bobo-Dioulasso, la tournée de la pièce conduira Hassane et Habib en Afrique centrale, dans le berceau de cette sorte d’humanité tourmentée qui n’a rien de virtuel.

Bab et Sane
Texte René Zahnd
Mise en scène : Jean-Yves Ruf
Scénographie : Jean-Luc Taillefer
Son : Fred Morier Lumière Michel Beuchat
Interprétation : Habib Dembélé et Hassane Kouyaté
Une coproduction Théâtre Vidy Lausanne, Chat Borgne Théâtre compagnie subventionnée par la DRAC Alsace, Centre Culturel Français de Bamako, avec le soutien du programme Afrique en Création de CulturesFrance
///Article N° : 9550

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