Bamako noctambule

Carte postale musicale #1

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Pendant ces mois de juillet et août, la rédaction prend le pouls des capitales africaines. Tous les 15 jours, à travers une carte postale sonore, comme un arrêt sur images, nous plongeons dans une ambiance, sur le Continent : concerts de rues ou de bruits, de clubs ou de maquis, de jour ou de nuit, soirées privées, musiques et chants rituels… Autant de facettes d’une ville qui se raconte en musique ou pas.

Un samedi soir à Bamako. Une lourde chaleur enveloppe la ville depuis le petit matin, et même la nuit ne parvient pas à fendre cette torpeur d’une brise légère. Depuis une périphérie de la ville, Sebenikoro, quartier dont le point de repère, pour tous, est la maison du président IBK, nous nous glissons dans un taxi jaune, à côté de Djasson. L’homme serpente entre les Djakarta hautaines, double les centaines d’autres cousines Renault, jaunes, pressées : la fièvre monte dans la capitale. « Je ne comprends pas. On passe notre temps à dire qu’il n’y a plus d’argent depuis la crise, mais tous les samedis c’est comme ça. Tout le monde sort ». Les uns s’engouffrent vers Hippodrome, quartier de la soif, du beau monde, avec ses clubs courus, Ibiza ou encore le Bla Bla. La Terrasse qui a subi un attentat en mars 2015 était de ceux-là. Les autres se dispersent dans un des nombreux maquis de la capitale où il faut désormais montrer patte blanche. Carte d’identité dans la poche et sacs légers pour la fouille…
Nous filons vers le quartier Bako Djicoroni, passons la maison de Tiken Jah Fakoly, cachée derrière un long muret en pierre, plusieurs sentinelles assises là, à l’ombre des arbres. Nous troquons le taxi de Djasson contre une Djakarta, fine moto venue d’Inde, direction le Songhoy. Le maquis est baptisé du nom de ce peuple de la vallée du fleuve Niger, autour de Gao, proche des Kel Tamasheq. Associé au mot « blues », le terme sonne peut-être plus familier. Il rappelle le groupe du même nom et leur conte, celui de musiciens en exil d’une terre nordiste, un temps devenue islamiste, bercée par les sons de désert. Histoire d’un succès rock qui a disséminé le nom d’un peuple aux quatre coins du monde, célébrés en ce maquis ce soir.
Comme tous les samedis au Songhoy, Issa Touré est le maitre de cérémonie. Mais ce soir, ses musiciens se font désirer, ils auraient donc d’autres gigs ailleurs. Il est déjà 23h30, la foule attend les premiers riffs. Baba Salah, guitariste considéré comme le meilleur de sa génération le rejoint sur scène et sauve la mise. Le musicien était pourtant invité à jouer, ce même samedi, à Gao, pour l’émission Top Etoiles diffusée sur l’ORTM, dédiée à la paix et la réconciliation. Mais, une semaine après la signature des accords de paix du 15 mai, l’événement a été annulé. Instabilité, risque, prudence. L’artiste songhoy nous avait dit quelques jours plus tôt :  » Les autorités à Gao interdisent toute manifestation culturelle. Mais pour nous autres, artistes, il faut bien faire ce qui est interdit pour se sentir libre ».
La petite trentaine, Moussa est un habitué du Songhoy, mais il préfère s’y engouffrer les vendredis soirs, lorsqu’Oumar Konaté met la fièvre aux jeunes. Hier, l’ambiance aurait chauffé jusqu’ 5h selon les amis. Si le jeu d’Issa est plus mature, précis, il est aussi moins fougueux, regrette Moussa. Les spectateurs aussi. Les uns autour du bar, bière à la main, les autres rassemblés autour de petites tables, bouteille de spiritueux posée au centre, histoire d’éloigner les jeunes sans le sous. Les premières notes de takamba jouées par les deux guitaristes en emmènent déjà plusieurs danser sur la petite piste, à ciel ouvert. Femmes et hommes se font face, chacun ondulant les mains et les bras langoureusement, avec des lents mouvements du torse, les pieds esquissant une danse très discrète. Musique traditionnelle de la région de Gao, jouée par les Songhoy et les Touaregs, le takamba s’est largement diffusé dans le pays à travers les interprétations d’artistes de renom tels que Ali Farka Touré, Haira Arby, Oumou Sangaré et notre Baba Salah. A Bamako aujourd’hui, le takamba est aussi bien joué au ngoni par des griots, dans un mariage songhoy un dimanche, que par des artistes, à la guitare électrique, dans un maquis de la capitale. Et il peut être aussi programmé dans la playlist d’un DJ de maquis branchés. Retour sur le piste, un groupe de toubabs se joint à la danse : une journaliste, quelques expat et parmi eux, un Touareg élancé, dont la moustache et le chèche blanc semblent familiers. C’est Ahmed Aq Kaedi, leader du groupe de rock touareg Amanar. A Bamako, tout le petit monde des journalistes et des expat le connaissent, le hèlent en ami. Guitariste virtuose, il a été hissé au rang de figure exemplaire d’apaisement dans le conflit nordiste. Il est bientôt 2h et Issa Touré laisse place à la chanteuse Leïla Kobi. Danses takamba, toujours. Quelques riffs plus incisifs, qui libèrent les pieds impatients. Les heures défilent. Dernière note, remerciements : il est 4h. La discussion porte à présent sur notre prochaine escale. Quelque part où ça vit plus, frétille Moussa, resté sur sa faim.
Nous enfourchons alors les Djakarta pour traverser d’autres rues de Bako Djicoroni et s’arrêter devant Arobas Club, anciennement le Point d’Interrogation. Autre ambiance, alcôves sombres, lumières rouges aveuglantes. Ici c’est Vodka-redbull. Les hommes paressent dans leurs carrés VIP, les filles ici, rares, sont surtout parmi les serveuses. Elles serpentent autour d’un dance floor où « performe » un prodige de la danse. Ondes nigérianes, ivoiriennes, coupé-décalé. C’est au son de Memo All Star, Gaspi et Iba One que l’homme se déhanche seul face à un grand miroir. Un écran diffuse des clips rap et hip-hop dans un coin. Mais on ne fait que passer à l’Arobase, pendant que pointe ce petit matin. C’est à 5h, assis au maquis de Seydou, à même le bitume, que nous terminons la nuit. Façon brousse urbaine, famille et thé, ambiance de bord de route. Palabres, palabres et v’la le jour qui se lève. Dans les cours voisines, le balai des jeunes ménagères nettoyant les sols berce les âmes fatiguées.

///Article N° : 13073

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Les images de l'article
Leïla Kobi © Caroline Trouillet
Au Songhoy © Caroline Trouillet
© Caroline Trouillet
Au Songhoy © Caroline Trouillet
Au Songhoy © Caroline Trouillet





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