Banel et Adama, de Ramata-Toulaye Sy

Ambiguïté du mythe

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Sur les traces de Mati Diop, la jeune réalisatrice sénégalaise voit son premier long métrage en compétition au festival de Cannes. Elle y convoque la puissance du cinéma pour appeler à changer nos comportements. Lire l’entretien avec la réalisatrice ici.

Au départ, une matrice, lumineuse, indistincte mais féminine. Et un mantra répété par une voix de femme : « Banel et Adama ». Durant le film, Banel l’écrit sans fin sur des feuilles de papier. Effectivement, le jeune couple file un amour heureux, gardant les vaches ensemble dans la plénitude de la lumière. Et puis la norme s’interpose : la mère, le village, le jumeau imam… Ils seront accusés de vouloir s’isoler, de ne pas tenir leur place dans la communauté, d’empêcher la pluie et donc la sécheresse et la mort des vaches… Comme dans les contes évoqués au départ, le temps du meilleur passe au temps du pire, pour le couple comme pour le village.

« Le temps change ? C’est nous qui changeons » Banel a compris que si les étoiles disparaissent quand elle ferme les yeux, c’est qu’elle ne peut réaliser son rêve d’autonomie avec Adama, qu’elle ne peut choisir ni son présent ni son avenir. Alors, la peur monte, devant le délitement du monde : non seulement le réchauffement climatique provoqué par les humains qui ont trop écouté les sirènes du progrès mais aussi la perte de liberté.

C’est dans ce parallèle entre les affres d’un couple qui voulait sortir de la norme et le devenir du monde que le film cherche sa force : de la musique aux effets spéciaux, des visions théâtralisées aux évocations d’un souffle jusqu’à une gigantesque tempête de sable, toute une esthétique spectaculaire est convoquée pour donner à cette évidence une dimension mystique, qui se veut prophétique. La jeune réalisatrice nous alerte : le mal s’installe ; si nous ne voulons pas changer, nous allons à notre perte.

Comme pour son court métrage Astel, Ramata-Toulaye Sy tourne son film en pulaar au Fouta, dans le nord du Sénégal, d’où est issue sa famille, car c’est du local que surgit le global et non l’inverse. Déjà, dans Astel, une jeune femme était recadrée par son entourage pour reprendre sa place de femme vouée aux travaux des champs et non au troupeau. Les films de Ramata-Toulaye Sy ont pour centre le devenir des femmes, mais elle y lie cette fois le devenir du monde, faisant le lien avec la question climatique, appelant à la responsabilité de tous. Pas d’avenir sans une autre façon de vivre et cela suppose une évolution des rapports qui préserve aux femmes l’égalité et l’autonomie

Banel est guidée par ses intuitions. Elle attend d’Adama le soutien qui leur permette ensemble de construire une autre façon d’habiter leur monde, quitte à faire resurgir les maisons enfouies sous le sable du temps par l’avancée du désert. Même délaissée, elle reste prête à affronter la tempête, seule s’il le faut. En faisant de Banel une figure mythologique dont elle puise l’inspiration dans les grandes figures féminines de la mythologie grecque, Ramata-Toulaye Sy invite à forcer le destin.

La détermination de Banel est un guide autant qu’une source de questionnement car son personnage est marqué par l’ambivalence. D’une part, elle veut se libérer du poids de la tradition pour accéder à son autonomie et à son libre-arbitre, d’autre part elle ne veut aucunement renier sa communauté. D’une part, elle appelle au respect de la nature, d’autre part elle tue les margouillats et engendre la sécheresse. Elle est comme Phèdre dévorée par la culpabilité sous le regard insistant du petit talibé Malick mais s’avère un peu sorcière.

Banel n’échappe cependant pas à la vision si souvent partagée de la perte d’un monde idéalisé, celui d’avant, le passé : « Nous étions maîtres du monde, libres. Que sommes-nous aujourd’hui ? » Noyé dans une fin paroxystique, un tel constat est faux et forge des illusions. Certes, le genre humain se suicide en refusant malgré l’urgence de contrer le réchauffement climatique, mais il ne s’agit pas de revenir à un passé mythique qui n’a jamais existé : la liberté s’acquière de haute lutte, c’est un combat ici et maintenant.

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