Dakar court 2021 : penser le court métrage

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A la fois passionnante et variée, la sélection de 14 films de la quatrième édition du festival Dakar court (5-11 décembre 2021) a fait l’objet d’un atelier sur la critique de cinéma animé par Baba Diop et Olivier Barlet avec une trentaine de journalistes en amont du festival, également destiné à alimenter les trois numéros de son bulletin. On trouvera donc ci-dessous, après la mise en perspective des films de la soirée d’ouverture du festival, des visions critiques personnelles mais enrichies par les vifs échanges qui ont suivi la vision de chaque film lors de cet atelier. Un autre article concernera les tables-rondes et masterclass du festival.
Le prix du jury pour la meilleure production journalistique est allé à Judith Ekwalla. Les bulletins sont à télécharger ici :

Bulletin-Dakar-Court-N°1
Bulletin-Dakar-Court-N°2
Bulletin Dakar Court N°3

En ouverture, éloge du patrimoine

L’Ubriaco d’Ababacar Samb Makharam (Sénégal, 1961, 5’34)

Ababacar Samb Makharam, DR

L’Ubriaco d’Ababacar Samb Makharam (Sénégal, 1961, 5’34) est une petite pépite parfaitement inconnue, film de fin d’études retrouvé dans les archives du Centro sperimentale di cinematografia de Rome où le réalisateur a appris le cinéma, par Titziana Manfredi et Marco Lena (qui travaillent sur les archives sénégalaises). Un Noir très éméché ramène chez lui une Blanche et lui propose de faire l’amour. Elle est séduite mais essaye de gérer son ébriété. Celui-ci s’approche d’une statue africaine en lui demandant si c’est un homme ou une femme ou les deux, et s’y intéresse tant qu’il délaisse la femme qui finalement s’en va, excédée. On le voit alors s’allonger et pleurer.
Etonnant court métrage que cette première œuvre où le Noir, égaré dans une vie d’alcool et de drague, retrouve avec une grande émotion la voie de ses valeurs et laisse tomber sa vie de débauche ! En noir et blanc et situé dans un simple appartement, L’Ubriaco (L’Ivresse) témoigne avec force d’une interrogation que poursuivra Ababacar Samb Makharam : le choix entre deux cultures et la recherche d’appartenance.

Les Ecuelles (Burkina Faso, 1983, 11′) fait partie des « documentaires fictionnalisés », les premières réalisations d’Idrissa Ouedraogo qu’il tourne après avoir fait ses études à l’INAFEC de Ouagadougou et Poko (1981, chronique dramatique réaliste d’une femme enceinte qu’il faut transporter sur une charrette en ville mais qui décédera en cours de route). Il passera aussi par le VGIK de Moscou puis l’IDHEC à Paris dont il obtient le diplôme en 1985, non sans tourner Les Funérailles du Larle Naba (1984) et Ouagadougou, Ouaga deux roues (1985). Les Ecuelles est filmé dans sa région de Ouahigouya, au nord du Burkina, et documente l’incroyable travail nécessaire à deux vieux pour sculpter des écuelles dans un arbre abattu à cet effet, qui seront ensuite brûlées au feu et polies pour pouvoir être vendues au marché. L’assistant à la réalisation est Rasmane Ouedraogo : il joue en fin de film l’homme à vélo qui ira vendre les écuelles au marché, et deviendra par la suite un des grands acteurs des films d’Idrissa Ouedraogo et du cinéma burkinabè.
Le film, restauré en 2019, est d’une impressionnante beauté, tant dans ses cadrages et légers panoramiques que dans son respect des êtres, mis en valeur par sa chromie particulière. Son montage subtil permet d’appréhender à la fois le savoir-faire et la patience de gens qui, comme le soulignait Baba Diop, sont des artistes plutôt que des artisans puisque chaque pièce est unique. C’est par ce retour aux sources mossi que le jeune réalisateur prépare sa montée en cinéma fictionnel qui affirme avec Yam Daabo (Le Choix, 1986) un réalisme romanesque confirmant un tournant dans l’Histoire des cinémas d’Afrique.

 

Ces deux films, pourtant réalisés à plus de vingt ans d’intervalle, manifestent le souci des réalisateurs de considérer le patrimoine comme un outil d’éclairage pour le présent. D’où l’importance de sa préservation, voire de sa restitution comme cela commence juste à être le cas avec les 26 objets rendus le 9 novembre 2021 au Bénin, qui avaient été raflés par les troupes coloniales françaises au XIXe siècle. C’est justement le thème abordé par le film dont les scénario avait obtenu le tout premier prix GREC/France TV en 2020. Il a été réalisé durant l’année et également présenté lors de l’ouverture : La Pierre précieuse, de Babacar Hanne Dia. Baba, un jeune berger, découvre un disque en argile gravé dans un champ et le montre à son oncle acariâtre et très endetté, lequel s’empresse de le vendre à un antiquaire français. Mais Baba décide avec son amie Malice de s’opposer à cette vente.
L’intérêt du scénario était d’insister sur la valeur de cet objet ancien pour la communauté et partant l’importance d’en préserver la conservation locale plutôt que son externalisation. L’accent est cependant davantage mis sur le suspense de savoir si les enfants vont réussir à déjouer la vente. Le jeu épuré de Baba et Malice servent bien l’action. L’oncle en paraît par contre d’autant plus caricatural : il n’avait pas besoin d’être à ce point détestable, sa condition sociale suffisant à motiver son désir de vendre. Avec de surcroît l’acheteur français en filou profiteur, le film dessert la nécessaire complexité de son propos en jouant trop la dualité entre les bons et les méchants.
La différence avec les deux films du répertoire est l’accent qu’ils mettent sur la valeur d’un objet patrimonial : par son esprit comme par son savoir-faire, même dans un musée, il continue d’émaner et d’éclairer les contemporains – un « condensé de luminosité », pour reprendre l’expression de Felwine Sarr. Il permet de retrouver la mémoire et contribue à refonder une société marquée par la spoliation de son passé et l’absence ou la friabilité de ses traces (alors que les dominants ont toutes les traces nécessaires pour asseoir leur avenir). C’est la reconstruction de soi qui est en cause, car ces objets forgent aussi du renouveau. Mettant en rapport matière et immatériel, ils ont cette énergie, comme le montre le film d’Ababacar Samb Makharam. « On ne transmet pas de la cendre, on transmet du feu », dit ainsi Felwine Sarr : « cette transmission nous a manqué » pour permettre le ressaisissement de soi.

clap de fin de tournage pour « La Pierre précieuse » – GREC

 

Un cinéma de la réconciliation

Reine kayanm, de Nicolas Séry

De l’île de la Réunion, Reine Kayanm, de Nicolas Séry, pose avec sensibilité cette question de la transmission. Ray, un adolescent passionné de batterie, voudrait intégrer le groupe métal de ses amis Léa et Jonathan. Il vit seul avec son père planteur de canne à sucre, car sa mère est décédée. Elle était connue pour sa maîtrise du kayanm, instrument traditionnel du maloya. Cette forme de blues issu de la période de l’esclavage a été notamment popularisée par Danyel Waro que l’on voit dans le film jouer de cet instrument à l’enterrement. Il encouragera Ray à poursuivre la musique et celui-ci se repose la question du kayanm laissé par sa mère… Le récit posera dès lors la question de son appropriation malgré la grande distance entre les musiques. Une synthèse est-elle possible ? Elle serait à la fois musicale, historique et intime (le deuil de la mère, la réconciliation avec le père mais aussi le flirt avec Léa). C’est dans cette négociation que se joue la modernité, en mariant des mondes contradictoires dans une nouvelle créativité où il ne s’agit plus de s’opposer à une tradition jugée obsolète mais de la considérer comme force de fécondation.

 

Mthunzi revient à pied de ses courses du soir et longe les maisons coquettes de son quartier du Cap. Charity siffle pour faire revenir son chien. Mthunzi a un look de bad boy avec son bonnet de rappeur et ses Nike, si bien qu’une femme change de trottoir en le voyant, mais lorsqu’il voit Charity faire une crise d’épilepsie, il lui vient en secours, appelle à l’aide. Patricia, la nièce de Charity, l’entend et demande à Mthunzi de l’aider à la porter dans la maison. Les voilà à l’intérieur, mais Mthunzi est mal à l’aise, ce que le film manifeste par de multiples détails : il est en zone interdite. La tension monte et le malentendu s’installe, habilement amené par Tebogo Malebogo qui, après Mthunzi en 2019, a réalisé en 2020 un autre court impressionnant, plus mystique et sensuel : Heaven Reaches Down to Earth [Le Paradis descend sur terre], sélectionné à Clermont-Ferrand 2021. Il profite largement de l’excellente image de Pierre de Villiers, chef opérateur sud-africain qui a reçu le prix de l’image au Fespaco 2021 pour L’Indomptable feu du printemps de Jeremiah Lemohang Mosese.
Même lorsque l’action est ailleurs, c’est Mthunzi qui est à l’écran (Nala Khumalo, qui a obtenu le prix de la meilleure interprétation masculine), pour que nous comprenions son inquiétude et sa gêne. C’est justement par la mise en scène, la lumière et les consonances hitchcockiennes du récit que Mthunzi saisit et convainc. Piégé par les demandes de générosité des femmes, il franchit une nouvelle frontière alors que la présence d’un escalier aurait dû l’avertir de ne pas outrepasser cette frontière, car au sommet se trouve l’homme blanc et ses préjugés qui fondent la peur, le repli sur soi et la séparation encore à l’œuvre dans la société arc-en-ciel, même entre voisins de milieux aisés. Mthunzi se voudrait ainsi une gifle pour tous ceux qui traînent encore les stéréotypes raciaux, là et partout, ces chiens que l’on entend dans tout le quartier. Il n’est pas pour autant un brûlot anti-Blancs, plutôt le constat d’un héritage imaginaire qui sera bien difficile à modifier et qu’un tel film, qui revendique sans trop en faire l’humanité généreuse de Mthunzi, peut contribuer à mettre en lumière et à penser.

 

C’est également dans le cinéma de genre que puise l’Ivoirienne Isabelle Christiane Kouraogo pour soutenir son propos dans Le Retour (film réalisé dans le cadre de l’ESAV de Marrakech) où le chauffeur marocain Rachid prend en stop la Sénégalaise Salimata qui veut revoir sa mère malade. Salimata se méfie de cet autre bad boy et elle a raison. Le rodéo de western est convoqué lorsqu’elle s’oppose à lui, les ombres renforçant l’action, dans une scène qui cherche encore son évidence dans son découpage et sa mise en scène mais dont la fragilité même témoigne de la maîtrise de son propos. Hitchcock n’est pas loin non plus car la tension est d’entrée signifiée par des objets, à commencer par le squelette qui orne le pare-brise du camion. Elle ne cessera de monter à la faveur de ces éléments habilement distillés tandis que la relation des deux protagonistes dans le huis-clos de la cabine du camion est exprimée par un jeu de caméra équilibrant le peu de dialogues. Il fallait cela pour justifier le changement profond de Rachid. Comme dans le western, Salimata pourra dès lors s’éloigner, reprenant sa route de cowboy solitaire aux accents de la chanson finale en wolof évoquant les obstacles rencontrés sur la route (écrite et interprétée par Isabelle Kouraogo et Libasse Mbengue sur la kora d’Azoumana Camara). Par sa cohérence entre caméra et action, l’épure des dialogues et la sauvegarde des non-dits pour nous encourager à compléter le récit, le film impressionne par sa justesse de ton et la force émotionnelle de son final.

S’ils sont réconciliés entre eux, ils le sont aussi avec eux-mêmes. Car là est l’enjeu : affirmer son humanité. La quête de Salimata est pour Rachid une initiation, une invite à affirmer son appartenance à sa communauté, familiale et par extension sociale.

Lui-même à mobilité réduite, ne se déplaçant qu’avec l’aide de béquilles, le Sénégalais Yoro Lidel Niang propose avec La Danse des béquilles un conte invitant à intégrer dans la vie sociale ceux que l’on appelle encore les handicapés. Fille d’une ancienne danseuse, Penda mendie en chaise roulante dans le centre-ville de Dakar, contribuant ainsi au revenu de la famille. Elle adore la danse et se trémousse tant qu’un chorégraphe la remarque et l’invite à venir voir la répétition de son groupe dans un centre culturel. Penda pourrait-elle intégrer le groupe avec ses béquilles ? Il y a aurait tant d’obstacles à franchir, à commencer par l’opposition de sa mère. Mais Penda (qui obtient le prix de la meilleure interprétation féminine) a du caractère… Elle ne parle que très peu : elle avance par ses gestes et ses actions, toujours avec un regard rayonnant. Ici aussi, la réconciliation est possible à force de persévérance et de conscientisation, pour que la mère célèbre en sa benjamine les combats passés (l’aïeul qui a supporté les balles à la guerre). Cette référence historique inscrit comme le patrimoine la résilience de Penda dans une continuité. Sur une musique de Didier Awadi, La Danse des béquilles est dès lors un feel-good movie qui rend caduques tous les préjugés sur le handicap.

Egalement fruit du programme Up courts métrages de Cinékap du producteur Oumar Sall, une des initiatives de formation de Dakar, Taajabone de Fatoumata Bathily (qui a obtenu le grand prix national Annette Mbaye d’Erneville) a lui pour programme la réconciliation avec soi-même pour la réparation du traumatisme. Saly avait encouragé son mari à monter dans une pirogue qui a fait naufrage. Se sentant coupable, elle a sombré dans la dépression et ne tient que pour éduquer son fils Malick. Comment tourner la page ? Elle essaye des fausses pistes jusqu’à un paroxysme qui la bouscule. La danse collective offerte par la fête de Taajabone (Tamxarit, nouvel an sénégalais) ouvre un apaisement : comme dans le ndoep, la transe aide à gérer son trouble. La chanteuse Dieyla peut alors faire vibrer au générique la beauté de l’amour face au côté fugace de la vie.

Un cinéma de la créativité
A l’inverse de nombre de films sombres qui cherchent à faire comprendre pourquoi les jeunes quittent le pays au risque d’y laisser la peau, Sukar est une vision légère, ironique et positive des tensions à l’œuvre dans la société marocaine. C’est le regard amusé d’Ilias El Faris qui dit : « voici mon pays », sans dialogues hormis quelques invectives et semonces enfantines, et donc entièrement centré sur les comportements parfois drolatiques des différentes composantes de cette société qui se croisent sur une plage. Or, dans ce pays, en chansons et en actes, ce qui dérange mais aussi mobilise le plus, c’est comme partout l’amour. Deux amoureux se bécotant sur la plage dans la profondeur du champ captent davantage l’attention que ceux qui se bagarrent, mais même dans ce couple, il faut que la femme ramène à elle le regard de son compagnon pour qu’il ose enfin l’embrasser. Cette détermination payera : mieux vaut jouer la légèreté et la poésie que la victimisation et l’indigence. La résistance est possible, et c’est pas triste !
Rien d’étonnant à ce que Sukar ait obtenu le grand prix au palmarès. Car il s’agit d’affirmer, par toutes les voies possibles, la liberté de vivre puisque tout le monde y aspire ! Le besoin d’évasion et d’intimité est palpable. Ces scènes subtilement raccordées par les boules rouges de la balle et de la sucette composent une série d’accroches dessinant le paysage des ressentis jusqu’à placer dos-à-dos la maréchaussée et une jeunesse qui sait parfois elle aussi transgresser pour profiter du sucre de la vie.

 

De seulement cinq minutes, Projet H est un petit film détonnant, basé sur la question que se posent trois responsables de haut rang du pays : comment reconstruire Haïti ? L’orage extérieur accentue la référence au terrible tremblement de terre du 12 janvier 2010, sans oublier sa réplique du 14 août 2021. A mi-chemin entre Dr. Folamour de Stanley Kubrick et Assistance mortelle de Raoul Peck, c’est dans l’Histoire tortueuse de la relation entre Haïti et les Etats-Unis que prend source ce scénario aussi haletant que drôle, avec indication dans le générique final que la République d’Haïti, créée en 1804, est toujours en lutte (contre l’impérialisme américain). La manipulation des cerveaux est évoquée par des radiographies dans le générique. On peut dire effectivement que pour renforcer son propos, la Martiniquaise Maharaki nous manipule efficacement et non sans ironie, le tout et surtout le final étant complètement inattendus. De ces trois personnages moins fous qu’ils n’y paraissent, la femme, jouée par l’excellente Colette Césaire (engagée dans la mémoire des textes de Césaire), mène le jeu : elle ouvre les portes et pose les limites. Le jeu des gros plans, le tranchant des dialogues, les costumes et les gestes fondent la cohérence globale et achèvent de convaincre.

 

Rire encore avec Aboula Ngando de Marcus Onalundula (RDC). Aboula Ngando est en fait le nom d’un des trois protagonistes du trio Dasufa dont les sketches parodiaient les forces armées zaïroises et ont marqué les années 70-80. Ils furent des peintres de la société et ont inspiré plusieurs générations d’humoristes. Il s’agit donc d’un hommage à ce théâtre populaire congolais (semblable aux Bobodiouf ou au Koteba en Afrique de l’Ouest) et à sa bouffonnerie directement tirée de la satire du quotidien.
Fonctionnaire au maigre salaire, Abula Ngando est invariablement endetté. Sa femme enrage, qui galère pour assurer les repas et les frais d’éducation des enfants. Ngando, lui, quitte son travail et fonce au maquis de sa maîtresse dès qu’il est enfin payé, jusqu’à ce que cela débouche sur un grand malentendu au rythme des standards de Tabu Ley et Koffi Olomidé. Marcus Onalundula joue sur le suspense et le montage parallèle pour déclencher l’hilarité, et y parvient très bien, avec un acteur très expressif : un vrai plaisir !

Un jeune homme se prépare pour un entretien d’embauche qui changerait son destin. Il soigne son élégance, avec un habit en blanc et bleu. Dans un iceberg, la partie blanche émerge tandis que la majeure partie se trouve sous l’eau bleue. C’est justement le titre du film : Iceberg, du Sénégalais Pape Theodore Seye. 3’50 : juste le temps de ce qui ressemble à une séance photo multiple les poses où Ice se demande s’il ne doit pas s’habiller de façon plus conservatrice pour décrocher le job. D’abord, la revendication du narcissisme. Puis le conflit intérieur et la solitude. Puis la résignation.
Cela peut paraître pessimiste mais le claquement de porte connote du provisoire. Car notre époque est d’affirmation de soi. Les selfies ne sont-ils pas une présence à soi tendant à rompre la dépendance d’avec l’Autre ? Certes, le milieu des affaires reste très normé à l’Occidentale, et la transgression n’y est pas encore de mise. Mais un temps viendra peut-être…

Un cinéma conservateur ?
Home Sweet Home (Mon doux chez moi)
de Franck Moka (RDC) se fait expérimental pour réagir face à l’enfermement, l’isolement, le bâillonnement, la schizophrénie face au coronavirus. Voix-off, écran partagé, gros plans, reproductions de messages de téléphone portable, musique endiablée, danses, rythme effréné, rap… Le début du film se fait installation pour orchestrer un trop plein nauséeux : « Nous parlons plus que ce que nous savons, nous parlons de ce que nous ne voyons pas ». Les masques bandent les yeux : « demain est incertain ». Plan fixe sur un corridor où passent des jeunes : « Tout le monde prend ses distances »… Démarre alors une réflexion sur « un avenir vivable » marqué par les incertitudes. En RDC aussi, on se pose la question du « monde d’après ». Il s’agit d’accueillir les vibrations qui permettent de se sentir en vie, de vivre malgré ces pierres qui menacent au plafond, de gérer leur poids pour sortir de la morosité, de propager l’amour et l’énergie vitale, de réconcilier les zones de conflit (Kivu, Ituri, Congo)… Rien que ça. Coproduit par le Studio Kabako à Kisangani, le film dérive ainsi vers un grand rire mâtiné de familialisme chrétien, comme si la résilience de l’amour partagé pouvait résoudre tous les problèmes.

 

La vie s’éveille au petit matin dans un village peuhl. On entend les oiseaux, le muezzin, les animaux, les hommes. Son père réveille Astel pour qu’elle l’accompagne garder le troupeau, comme tous les jours. Sa mère lui demande de réajuster son pagne et lui donne le repas de midi. Les riches accents de la douce et dynamique musique d’Amine Bouhafa (célèbre compositeur tunisien qui a notamment fait la musique de Timbuktu) sur le pâturage renforcent l’appréhension de cette quotidienne répétition. Entre Astel et son père, une belle complicité de plaisanterie. Tout va bien. Dans la journée, Astel manifeste sa sensibilité pour les bêtes en aidant un jeune berger à faire bouger une vache récalcitrante. Son père la regarde faire, mais un processus s’enclenche en voyant le regard du berger : Astel atteint l’âge de se marier, il faudrait qu’elle réintègre sa place auprès des femmes… On sent sa révolte mais elle ne peut l’exprimer. Se résignera-t-elle encore longtemps ? Là est toute la question de ce film de la Sénégalaise Ramata-Toulaye Sy dont l’esthétique léchée semble enfermer ce village dans une Afrique immémoriale où même les femmes vont au champ parées de leurs beaux atours. On sent bien que les parents aiment leur enfant et lui voudraient le mieux, mais sont coincés par la tradition (laquelle n’est d’ailleurs pas absolue dans la réalité, puisqu’il y a aussi parfois en société peuhl des troupeaux menés par des femmes). Astel est-elle piégée par un destin tout tracé ? Quelles sont ses portes d’évolution ? Le film (qui a obtenu une mention spéciale du jury) semble se résigner, ne lui concédant que de conserver son bâton de berger…

Un plan séquence ouvre Poussières d’étoiles de la Tunisienne Mirvet Medini Kammoun. Sous le regard d’une télévision, un père envoie le matin sa fille à l’école puis la caméra revient sur la télévision : 38 degrés en décembre et des manifestations contre la taxation de l’air qu’on respire. Nous sommes donc en pleine science fiction, dans un monde qui ne respecte pas les morts, où le risque est grand de finir en fosse commune. Ce papa a pourtant le statut d’échapper au sort commun, et profite d’un programme lui permettant de communiquer avec les défunts. Se tisse alors une romance fantastique et mélodramatique frisant le clip avec sa femme partie trop tôt…
Dans la continuité des précédents courts-métrages de Mirvet M. Kammoun, Nejma (2014) et Noces d’épines (2017), Poussières d’étoiles traite de la fuite du temps et des vœux inassouvis. Imaginaire ou cliché nostalgique ? Même si le paradis des rêves est impossible, l’idéalisme familialiste à l’eau de rose l’emporte sur l’inscription sociale.


Un cinéma de la mémoire historique ?
Après une série de flashs historiques dramatiques sur musique forte, nous voilà en 2024, dans pas bien longtemps. Une femme vient d’être élue présidente du Mali. C’est le jour de son investiture. Nous ne verrons que sa fille, Mamy, et son père qui la presse de se préparer. Mais voilà qu’elle discute avec un personnage toujours flouté, feu Modibo Keïta, premier président du Mali. La jeune fille est inquiète : « le Mali va-t-il tuer ma mère » ? Mamy, de Toumani Sangaré (cofondateur du collectif Kourtrajme, et réalisateur du long métrage Nogochi, 2019), est ainsi un échange surnaturel entre une jeune enfant et un chef d’Etat qui se repenche sur le passé. Trop bien formulées, les questions de Mamy ne sont pas celles d’une enfant : qui parle donc à travers elle ? De qui le réalisateur se fait-il le porte-parole alors que le générique n’indique pas qui a écrit le film ? Il prend aussi pour lui répondre la place de Modibo Keïta : « Nous avions de grands rêves pour le Mali ». Modibo Keïta fut certes progressiste, socialiste, panafricaniste et nationaliste, un pionnier du non-alignement. On le retrouve d’ailleurs dans le film en compagnie de Kwame Nkrumah et Thomas Sankara, compagnons de rêve d’indépendance : « J’ai échoué, j’étais un idéaliste ». Il insiste sur la perfidie des anciens colons (à laquelle nous ne pouvons que souscrire) mais aussi sur les faiblesses des Maliens « au détriment de l’intérêt général ». Et Mamy d’invoquer le manque de justice qui empêche les ancêtres de reposer en paix. Modibo Keïta verse une larme… Entre la mignonne petite fille, l’habileté d’une mise en scène qui sait multiplier les angles, l’ambiance feutrée de confession et l’illusion de sincérité, le spectateur est capté par cet hommage posthume à cette figure de l’indépendance.

Sur le tournage de Mamy, à droite : Toumani Sangaré, DR

Le film fait cependant l’impasse sur la suspension de la Constitution, l’incarcération des opposants et les exactions des « milices populaires » qui marquèrent les années de pouvoir de Modibo Keïta, avant son renversement par la junte militaire de Moussa Traoré en novembre 1968. Il s’agit donc d’une vision partielle masquée derrière l’ingénuité d’une enfant dans un cadre manipulateur. Faut-il encore croire aujourd’hui aux grandes figures prophétiques qui seraient salvatrices ? Et qui devraient par conséquent faire autorité ? Dans le film, la jeunesse est représentée par le Tonton Tidiane, « un assisté qui ne veut pas travailler et demande toujours de l’argent à Papa », signale Mamy à Modibo Keïta. Réaction du chef d’Etat : « A mon époque, les Maliens étaient travailleurs et n’avaient pas peur du changement ». Qu’est devenu le Mali ? Et Mamy de conclure : « un pays maudit ». Qui parle ainsi ?

Même problème avec l’autre film de la compétition qui fait référence à une période historique : Les Années d’illusion, des Algériens Omar Amroun et Slimane Grim. Une femme kabyle (Hadjira Oubachir) ramasse du petit-bois dans une forêt. Deux gardes-champêtres ont pour mission de l’interdire. S’engage une discussion cordiale en tamazigh où la femme ne cesse de revenir sur la gabegie et l’indigence des dirigeants qui durant vingt ans ont mis le pays à genoux, multipliant mensonges, corruption et magouilles. En somme l’ère Bouteflika, qui n’est jamais nommé.
Interloqués, désorientés, les deux hommes soupçonnent de tous les maux la femme qui ose parler sans détours, les accusant de servitude. La panoplie est édifiante : ogresse, espionne, belliqueuse, montagnarde nostalgique, va attirer des ennuis, capable de tout, n’est pas dans son rôle, doit être terrible avec son mari, etc. Et elle de s’acharner dans sa rhétorique politique tout en revendiquant une culture sans compromis avec une alimentation locale et traditionnelle, et le respect de la forêt.
C’est ici l’impression de réalité, la simplicité, l’épure qui font illusion. Problématique reste pourtant cette harangue uniquement dialoguée dont le vécu de cette femme et donc finalement le peuple sont absents. Aucune évocation du hirak ni des contradictions actuelles. Chronique des années de braise de Mohammed Lakhdar-Hamina, 1975, s’attachait à l’histoire d’une famille de paysans réduite à la survie pour raconter l’Histoire de l’Algérie. Ici, comme dans Mamy, le peuple manque.

La question du point de vue est donc essentielle pour interroger l’élan impulsé par les courts métrages, lesquels masquent parfois derrière leur maîtrise des discours conservateurs ou rétrogrades. Car si le rôle du cinéma est d’accroître « la densité et la maturité de la conscience humaine » (Alioune Diop), il importe de savoir ce qu’ils mobilisent chez le spectateur. La critique sera attentive à leur capacité d’ouvrir l’espace des possibles et de favoriser la ré-articulation du rapport à soi, enjeu de notre temps.

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