BD africaine : la révolution Internet

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Le développement d’Internet et des sites de BD ouvre des voies aux bédéistes africains et favorise leur visibilité.
Depuis 2002, le nombre de bédéistes africains publiés en Europe est en augmentation. Les sorties de l’été 2008 en témoignent. Le Gabonais Pahé sort le tome 2 de sa biographie illustrée (La vie de Pahé) chez Paquet, le Congolais (1) Pat Masioni connaît le succès avec le second volume de Rwanda 94. Vent des savanes annonce la sortie de la suite de Magie noire, album sur la sorcellerie de l’Ivoirien Gilbert Groud. Enfin, le second album de Thembo Kash est annoncé d’ici l’automne 2008. Du coté des petits éditeurs africains, Sary92 sort – simultanément en France et à Madagascar – un album collectif de dessinateurs malgaches et Afrobulles prépare déjà d’autres productions après le succès de ses deux albums sortis en mars (Corne et ivoire et Vies brisées).
Plusieurs raisons peuvent expliquer ce phénomène. Tout d’abord, l’inflation importante des titres édités en France au cours de ces 10 dernières années permet à un plus grand nombre de dessinateurs y compris des étrangers de tenter leur chance. Ensuite, l’immigration massive de jeunes bédéistes africains en Europe à l’orée des années 2000 a favorisé les contacts avec les éditeurs et leur présence dans les salons et festivals dédiés au 9e art. À toutes ces raisons, une autre explication apparaît de plus en plus évidente : le développement d’Internet. L’irruption de cet outil a incontestablement changé la donne dans le petit monde la BD d’Afrique.
Internet raccourcit les frontières….
Pendant très longtemps, les quelques dessinateurs africains qui avaient réussi à se faire éditer en Europe avaient profité d’un séjour hors de leurs frontières. C’est à l’occasion d’un voyage de trois ans en France que les Malgaches Xhi et M’aa ont pu être publiés dans Charlie Hebdo en 1973. C’est lors d’un stage de deux ans au sein des studios Hergé que le Zaïrois Mongo Sisé a vu ses premières planches éditées dans Spirou. Et si Barly Baruti a longtemps été le seul dessinateur d’Afrique noire de la BD européenne, il le doit, bien sûr, à son talent mais aussi à un séjour prolongé de plusieurs années à Bruxelles.
Cette nécessité d’être physiquement présent en Europe explique en partie l’arrivée massive d’une dizaine de bédéistes congolais entre 2001 et 2002, ainsi que celle d’autres bédéistes de différentes nationalités (2).
Aujourd’hui, cette condition n’est plus du tout indispensable pour réussir une carrière en Europe. Grâce au développement du haut débit d’Internet sur le continent, à la possibilité d’envoyer des planches scannées en haute définition et aux échanges de courriels entre dessinateurs, scénaristes et éditeurs, une carrière européenne peut maintenant se vivre depuis l’Afrique.
Le fait de vivre à Maurice, n’empêche pas le Mauricien Laval NG de dessiner les quatre derniers tomes de La balade au bout du monde sur un scénario de Pierre Makyo, ni au résident kinois Thembo Kash, d’entamer une collaboration fructueuse avec André Paul Duchâteau sur la série Vanity. Leurs relations et échanges quasi-hebdomadaires avec leur scénariste permettent de travailler en quasi-instantané et de rendre des comptes à leur éditeur. De même, habiter en province (à Bitam (3)) n’empêche pas le Gabonais Pahé de livrer ses planches à temps à son éditeur suisse implanté à des milliers de kilomètres.
Un autre exemple est le retour sur ses terres de Barly Baruti qui, après près de 15 ans en Europe, revient en 2003 en RDC. Cela ne l’empêchera pas de terminer les trois derniers tomes de la série Mandrill commencée alors qu’il était installé en Belgique.
Internet permet également d’autres rapprochements, plus culturels… Durant très longtemps, face au faible nombre d’histoires se déroulant en Afrique, les dessinateurs africains partaient avec un handicap car ils avaient du mal à rendre compte des « réalités européennes ». Comment dessiner des rues de Paris quand on habite une petite ville du Sénégal ? Aujourd’hui, cette difficulté est amoindrie. Thembo Kash s’est inspiré d’un site sur Azay le rideau pour dessiner le château de Vanity, le Camerounais Achille Nzoda a consulté des sites de « bikers » pour la série des Animotards et Hallain Paluku, des sites de Rugby pour dessiner Rugbill.
Internet permet également de mettre en relation des auteurs autour d’un projet commun. C’est le cas pour Missy dessiné par Paluku. Porté par ce projet depuis plusieurs années, il a mis en 2002, sur un site spécialisé BD, quelques planches d’essai de son personnage en indiquant qu’il cherchait un scénariste. C’est cet appel qui a permis la rencontre entre le dessinateur et son scénariste Benoît Rivière et, par contrecoup, la réalisation de ce magnifique album.
Internet, une lucarne sur les autres et sur soi…
Même si cela n’a pas forcément d’effets directs sur une quelconque publication, Internet permet à certains auteurs africains de se faire connaître et d’exposer leur travail, quel que soit l’endroit où ils sont installés. Certains auteurs ont par exemple un blog qui leur sert de vitrine. Les exemples sont très nombreux et concernent bien des artistes. Que ce soient les Comoriens Moniri (4) et Mouridi (5), les Mauriciens Laval NG (6) et Éric Koo (7), le Congolais Pat Masioni (8), l’Ivoirien Bob Kanza (9), les Camerounais Mayval (10) et Achille Nzoda (11), ces artistes y parlent de leurs productions et présentent leurs dernières réalisations. Le blog apparaît dans ces cas comme un outil de communication et de marketing à part entière. Pour certains auteurs, c’est aussi l’occasion d’en faire un véritable forum, un espace de parole où ils commentent l’actualité du moment et évoquent leurs parcours. C’est le cas du tchadien Adjim Danngar (12), du Brazzavillois Willy Zekid (13) ou des Malgaches Pov (14) et Nary (15).
Le nombre de sites qui traitent de la BD d’Afrique s’est également beaucoup développé. Pour certains, cela permet de prolonger des expositions qui ne sont vues que par un public restreint. On le voit avec l’exposition néerlandaise Picha (16) qui concerne l’ensemble du continent ou Talatala, exposition bruxelloise sur la bande dessinée congolaise (17). Pour d’autres, le site permet de prendre connaissance des résultats d’un concours. C’est le cas du site de Africa e mediterraneo qui abrite les planches de tous les lauréats des 4 concours Africa comics organisés par cette association (18). Une association d’auteurs comme L’Afrique dessinée se sert également de son site pour annoncer toutes les nouveautés et les évènements qui concernent ses membres (19). De même, la consultation de l’adresse du Centre Culturel Français de Douala permet d’avoir un panorama élargi du milieu des bédéistes camerounais. Le site présenteleur association, Trait noir, divers artistes ainsi que leurs planches et les expositions proposées par le CCF (20).
Ces sites peuvent aussi être le fruit d’initiatives individuelles courageuses et volontaires. C’est le cas de deux sites lancés par la franco malgache Olga Helysoa pour faire connaître les talents de son pays. Le site Bd Helysoa (21) présente des e-cartoons, sorte de petits clips animés spécialement conçus pour le net. Un autre site, mis en ligne en mai 2008, présente la bande dessinée malgache dans son ensemble (22). Le désir sincère de Olga Helysoa de valoriser le 9e art de son pays d’origine est rendu possible par Internet.
Ces exemples existent parmi bien d’autres (23). Alors que les anthologies, dictionnaires et autres annales « mondiaux » de la Bande dessinée continuent d’ignorer les artistes du continent africain dans leur ensemble, ces sites constituent des bases de données très complètes sur les bédéistes du Sud. Grâce à eux, les auteurs africains ne sont plus invisibles.
Internet, un moyen de se faire éditer
Mais se faire connaître n’est pas suffisant. Le net regorge d’informations et n’importe quel site peut être noyé dans la masse. Si les auteurs africains ne sont plus des inconnus, cela ne suffit pas pour trouver un éditeur. De fait, certains artistes contournent cette difficulté et se font éditer directement sur le net.
La première revue numérique de BD d’Afrique francophone a été lancée en 2005 par le guinéo-équatorien Ramon Esono Ebalé (dont le pseudonyme est Ramon y queso). Para jaka ! publia 6 numéros entre 2005 et 2006, avec le soutien de l’Institut culturel d’expression française de Malabo. Plusieurs autres bédéistes africains ont collaboré à ce cyber – magazine : les Camerounais Almo et Kangol et le Gabonais Pahé (24). Pour ces dessinateurs, déjà remarqués dans diverses revues locales, Para jaka ! – qui sera imitée par la suite – a été l’occasion de toucher un public plus international. Le magazine a été recensé sur plusieurs sites français et belges et signalé par plusieurs brèves d’information.
En RDC, la revue en ligne Vision à suivre propose, depuis 2007, des pages de BD à ses abonnés. Au Maroc, la revue Livre des étudiants de la filière BD des Beaux-arts de Tétouan – lancée au début 2008 – fait suite à Chouf, une première revue publiée dans les années 2003 et 2004. Pour éviter un second échec, Livre est désormais en ligne et envoyée à ses abonnés, l’objectif étant de faire connaître les travaux des étudiants à moindre coût. Il est atteint sans mise en jeu financière excessive.
D’autres bédéistes ont eu recours au Web pour se faire publier individuellement. Alain Kojélé Makani publie depuis un an sur le site afro antillais, Ananzie. net. De septembre 2007 à janvier 2008, il a édité à raison d’une livraison de deux pages par semaine, le premier volume de Les aventures de Kamuké sukali, intitulé Les feux de l’amour. Depuis le mois d’avril 2008, le second tome (De Kinshasa à Paris) est en cours de publication (25). De l’aveu même de Kojélé, cette publication n’est pas très lucrative, par contre, elle lui ouvre des portes et lui permet de se faire connaître auprès de la communauté africaine.
Le parcours de La véritable histoire du retour au pays d’Alphonse Madiba, dit Daudet publié depuis le mois de mars 2008 par la revue en ligne Trame9 est aussi très révélateur des aspects positifs du net pour les bédéistes d’Afrique. Cet album date de l’année 2004 et aurait dû être édité par les éditions italiennes Laï Momo, spécialisées dans l’édition de bandes dessinées africaines depuis 2002 avec le soutien de l’association Africa e mediterraneo. Les auteurs, Al’Mata et Christophe Ngalle Edimo, avaient été lauréats du concours de Bd pour les artistes du Sud organisé tous les deux ans par cette association. Malheureusement, pour des raisons budgétaires et peut-être d’opportunités, cet album n’a jamais vu le jour. Sa parution dans Trame9 met donc fin à quatre années de frustration légitime pour ses auteurs et leur permet de toucher un public élargi. Hasard ou conséquence, Alphonse Madiba sortira en album chez Sary92 à la fin de l’année 2008.
Kilonjy est la première revue de Bd en ligne de Madagascar. Hebdomadaire, elle est gratuite assurant sa viabilité grâce à la publicité. Son équipe est composée de deux jeunes dessinateurs : Ramika et Rivo Randremba – qui n’ont que très peu publié – et d’un scénariste, Davida Ratsimbazafy, fondateur de la revue. Contrairement à de nombreux projets initiés par des artistes en mal de visibilité, Kilonjy a été initiée par la société Nadaba communication (Conception PAO, réalisation de produits publicitaires et de sites) qui a choisi de se servir d’une revue de BD en ligne comme moyen de communication pour divers prestataires. Cette différence est fondamentale et porteuse d’espoir : enfin, la bande dessinée en Afrique, le plus souvent soutenue par la seule action de coopération étrangère ou d’un projet d’une ONG internationale, est perçue comme un vecteur de communication par une société locale privée.
Il est encore un peu tôt pour savoir si cette présence accrue des bédéistes africains aura des conséquences heureuses pour les dessinateurs du continent. Ils ne sont évidemment pas les seuls à se montrer sur la toile. Tant que l’Afrique de la BD ne construira pas son propre marché, son avenir restera entre les mains des éditeurs européens. Être visible sur le net, si cela apporte certaines satisfactions personnelles, ne nourrit pas les artistes. Il est cependant assez rassurant qu’à l’heure où beaucoup parlent de fractures numériques entre le Nord et le Sud, les bédéistes africains se fassent remarquer par le biais d’internet. Dans ce domaine les professionnels africains ne sont – au moins – pas tributaires des aléas de l’édition occidentale. Cette nouvelle donne – qui ne résout pas tout – leur permet de se prendre en mains, de montrer leur savoir faire, de prendre des initiatives et d’exister (enfin !) aux yeux du monde.

1. Dans cet article, les adjectifs congolais ou zaïrois font référence à la RDC. Brazzavillois fait référence à la République du Congo.
2. L’autre raison majeure tient au fait que certains étaient menacés du fait de leur activité de dessinateurs de presse et de caricaturistes.
3. Bitam n’est que la 11ème ville du pays (un peu plus de 10 000 habitants).
4. http://littlemomoworld.over-blog.com/
5. http://ronin-abou.blogspot.com/
6. http://bizartbazar.blogspot.com/
7. http://www.erickoo.net/
8. http://patmasioni.canalblog.com/
9. http://bobdestin.site.voila.fr/index.html
10. http://www.mayval.eu/
11. http://nzoda.free.fr/
12. http://adjimdanngar.over-blog.net/
13. www.willyzekid-bd.over-blog.net ou www.skyblog.com/willyzekid38 qui commencent à dater, il est vrai.
14. http://povonline.wordpress.com/
15. http://nary.africa-web.org/
16. http://www.picha.nl/index.php?page=_
17. www.talatala.cd/
18. www.africaemediterraneo.it/. Le site compte un lien vers d’autres projets de Bd collectives soutenus par Africa e mediterraneo : Valeurs communes et Approdi.
19. http://lafriquedessinee.fr/
20. http://www.ccfdouala.com/bd/traitnoir.htm
21. http://bd-helysoa.oldiblog.com/
22. http://www.freewebs.com/bdmada/
23. Un blog en fait le recensement : La Bd africaine existe, je l’ai rencontrée sur http://www.grioo.com/forum/viewtopic.php?t=6508
24. Pour visualiser les 6 numéros : http://kis90bd.free.fr/les_zamignoufs/pages/webzine_para_jaka_page_01.php
25. http://www.ananzie.net/Les-Aventures-de-Kamuke-Sukali
///Article N° : 7792

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Les images de l'article
Couverture de Missy, d'Hallain Palaku
Les Aventures de Kamuké Sukali. Vol II




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