Parcours de femmes : Moufida Tlatli, Ingrid Sinclair et Nadine Labaki

Conférence au Festival de Cannes 2008

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Le 20 mai sur le Pavillon des Cinémas du Sud au Festival de Cannes 2008, Serge Toubiana, Directeur Général de la Cinémathèque Française et Bouchra Khalili, réalisatrice, qui dirige la Cinémathèque de Tanger, ont animé une table ronde réunissant à l’occasion des 40 ans de la Quinzaine des Réalisateurs Moufida Tlatli (Tunisie), Ingrid Sinclair (Zimbabwe) et Nadine Labaki (Liban), trois réalisatrices au parcours exemplaire, sélectionnées à la Quinzaine avec Les Silences du Palais (1994), Flame (1997) et Caramel (2007). On en trouvera ci-dessous la transcription intégrale.

Richard Boidin, ministère des Affaires étrangères : Merci à tous d’être présents pour ce soixante et unième festival de Cannes où le Ministère des Affaires Etrangères a tenu comme chaque année à ce Pavillon. J’ai le plaisir et le privilège de passer la parole au Ministre de la Coopération et de la Francophonie, Monsieur Alain Joyandet, qui va introduire ce débat sur Parcours de Femmes. C’est un véritable honneur pour nous tous.
Alain Joyandet : Merci. Mesdames et Messieurs, je suis évidemment très heureux de vous accueillir sur le Pavillon les Cinémas du Sud, en tant que Secrétaire d’Etat chargé de la Coopération, et d’ouvrir ces Rencontres qui se tiendront toute la semaine en l’honneur des réalisatrices, des actrices et des productrices du Sud. Au nom des partenaires du Pavillon, je remercie tout particulièrement Moufida Tlatli, réalisatrice tunisienne, qui est l’ancienne présidente du Fonds Sud Cinéma et qui a accepté d’être la marraine de ces Rencontres, ainsi qu’Ingrid Sinclair et Nadine Labaki, qui nous font l’honneur de leur présence. Toutes trois reviennent à Cannes sur le Pavillon pour évoquer leur parcours professionnel et artistique, un parcours remarquable, qui, à des moments différents de leur carrière, est passé par la Quinzaine des Réalisateurs, dont nous fêtons cette année le quarantième anniversaire. J’espère que leur témoignage permettra aux jeunes générations de se lancer dans l’aventure du cinéma malgré les difficultés et les combats qu’elles doivent très souvent mener pour imposer leur talent. Dans un certain nombre de vos pays, ce n’est pas très facile, nous en parlions tout à l’heure. Je remercie également Serge Toubiana, Monsieur le Président, que vous pouvez applaudir et qui est Directeur Général de la Cinémathèque Française, et Bouchra Khalili, qui est cofondatrice de la Cinémathèque de Tanger, pour leur généreuse contribution à ce débat. J’aurais évidemment le plaisir de vous parler à la fin de cette rencontre. Vous me permettez deux considérations : une qui vous concerne beaucoup et une qui m’est personnelle, puisque je suis entré dans mes fonctions depuis peu de temps. J’ai au moins deux bonnes raisons d’être heureux d’être parmi vous aujourd’hui. La première, c’est que je visite depuis deux mois l’ensemble des Etats dans lesquels vous essayez d’exister, vous essayez d’œuvrer, et vous savez que la France fait tout ce qu’elle peut pour que tous ces Etats, nous parlions du Zimbabwe tout à l’heure, progressent chaque jour un peu plus. Je sais bien que les combats sont difficiles, en tout cas nous faisons tout pour que la démocratie, la gouvernance, la liberté d’expression, là où ces valeurs sont en danger, progressent et je veux témoigner ici que quand même les choses progressent. Il y a des endroits où hélas nous constations des régressions mais il y a plus d’endroits où nous constatons un certain nombre de progressions sur ces thématiques. Je viens de faire onze pays d’Afrique en moins de deux mois et globalement je veux quand même donner cette petite lueur d’espoir pour dire que les choses progressent. Enfin, j’aurai un clin d’oeil pour une région qui m’est chère qui est celle de la Franche-Comté et il se trouve qu’il y a des clins d’œil comme ça. Au premier rang ici, il y a deux personnes que j’aime beaucoup, qui sont de Vesoul, cette ville que Jacques Brel a chanté et où on fait aussi la promotion des cinémas d’Asie depuis fort longtemps avec le Festival International des cinémas d’Asie de Vesoul, qui commence à avoir beaucoup de succès et qui accueille de très grandes réalisatrices, de très grandes comédiennes. Ils ont avec eux soixante-dix élèves d’un lycée de notre ville qui sont aussi au festival et à qui on est en train de faire la piqûre des cinémas du Sud. C’est toute une éducation aux Cinémas du Sud et ils sont donc très valeureux. Un autre petit clin d’œil puisque je suis toujours dans la Franche-Comté pour Besançon puisque là-bas c’est l’Afrique qui est sur les écrans à Besançon dans le Doubs, nos deux départements de Franche-Comté. Donc vous voyez, j’ai beaucoup de raisons, je ne suis pas un spécialiste, je suis candide, ouvert, très amateur, je ne demande qu’à apprendre, à vous aider et à ce que nous fassions beaucoup de choses ensemble. Enfin, je veux remercier, vous le comprendrez, toute l’équipe du ministère des Affaires Etrangères qui fait un très gros travail autour du directeur du service avec toute son équipe pour continuer chaque année à promouvoir cet endroit où il y a pour le coup un véritable espace de liberté pour tous les artistes et créateurs que vous êtes. Bon vent et j’espère beaucoup de succès pour vous, Mesdames. Merci de votre attention.
Serge Toubiana : Bonjour, j’ai été sollicité pour animer cette discussion avec ma collègue de la Cinémathèque de Tanger. Nous animons deux institutions, la Cinémathèque Française est plus ancienne, la Cinémathèque de Tanger est plus récente. Je le fais avec beaucoup de plaisir parce que François Belorgey me l’a demandé et l’idée d’être entouré de quatre femmes m’a aussitôt convaincu, c’est la seule raison pour laquelle je suis là. Je n’ai aucune autre compétence si ce n’est de donner la parole et de faire parler Moufida Tlatli, Ingrid Sinclair et Nadine Labaki. Ce qui m’intéresse dans l’idée de parcours de femmes, c’est à la fois parcours de femmes et parcours de cinéastes évidemment parce que la dualité me semble intéressante à poser. Vous êtres des femmes mais vous êtes des femmes cinéastes donc quel a été votre parcours ? Est-ce que le fait d’être une femme a été une particularité, est-ce que ça a été parfois un atout, parfois un handicap ? En l’occurrence, c’est ce qui vous définit en premier, vous êtes des femmes, c’est vrai aussi pour toi qui as créé cette Cinémathèque à Tanger. Je vais commencer par vous poser une question. Nous sommes à Cannes, dans le Pavillon du Sud. A quoi ça sert d’être à Cannes, pour vous aujourd’hui si vous n’avez pas de films à montrer, est-ce que c’est une opportunité et laquelle ? Est-ce que ça vous stimule d’être ici, est-ce que ça vous fait rencontrer des personnes, des professionnels, d’autres cinéastes ? Est-ce que vous venez ici pour poser des jalons pour une œuvre à venir, un film à venir ? Est-ce que vous voyez des films ou est-ce que c’est un moment de travail ? On va évidemment passer du temps avec chacune d’entre vous. On va commencer par Moufida Tlatli parce que c’est la plus intimidée. Est-ce que tu dirais quelque chose, Bouchra ?
Bouchra Khalili : Juste un petit mot avant de commencer ce qu’on va appeler une conversation, je pense qu’on va partir sur cette idée-là, qu’on est réunis cette après-midi pour une conversation autour de la question du cinéma liée à celle du féminin parce que je pense qu’on va aussi parler de ça. Je voulais simplement dire que j’étais ravie d’être parmi vous, ravie aussi d’animer cette conversation avec toi. Effectivement, on va passer la parole pour commencer à Moufida. Peut-être que tu pourrais pour commencer nous parler de tes débuts dans le cinéma en Tunisie au début des années quatre-vingt-dix ? Même si c’est bien de ne pas trop préparer, j’ai quand même revu tes films très récemment pour cette conversation et j’ai été très frappée, en revoyant notamment Les Silences du palais, du lien que tu faisais entre un certain cinéma d’auteur et la grande tradition du cinéma égyptien. Alors j’aimerais bien que pour commencer tu nous parles de ta manière à toi de te situer dans une certaine histoire du cinéma d’auteur mondial et une certaine histoire du cinéma arabe.
Moufida Tlatli : Je ne sais pas par quoi commencer en fait. C’est vrai que sa question est pertinente et que je n’aurais pas beaucoup de mal à y répondre. On parle des réalisatrices femmes, de leur parcours, de comment elles sont arrivées à s’imposer, à faire des films dans leur pays, chacune à sa manière, avec ses propres armes, à se battre contre des idées reçues, contre une léthargie, contre notre propre peur en tant que femmes, notre peur de nous engager dans un métier qui nous paraissait être au-dessus de nos moyens parce que nous étions femmes. Quelque part, je parle pour ma génération évidemment, pas la vôtre, vous êtes plus jeunes que moi donc vous n’avez probablement pas eu ce sentiment-là, il me semblait que c’était quelque chose, un monstre à dépasser pour pouvoir me jeter là-dedans et ça a été un combat, un combat, un combat personnel, énorme et je ne sais pas comment j’ai réussi à le faire. J’avais tout contre moi. J’avais contre moi une très bonne note en philosophie au bac. Je suis issue d’une famille modeste, j’avais donc besoin d’une bourse et cette bourse m’a été donnée trois fois.
J’ai demandé trois fois cette bourse grâce à un professeur de philosophie de dernière année qui m’a dit qu’en France il y avait une école qui apprenait le cinéma. Je ne savais même pas ce que c’était, et l’influence égyptienne vient de là. J’ai commencé par aimer le cinéma égyptien parce qu’il passait dans un petit village à côté du mien et je voulais savoir si il y avait des métiers, pas de comédien ou de comédienne, mais sur la conception d’un film. Il est revenu avec des formulaires me racontant l’existence d’une école, l’IDHEC, et le formulaire disait ce qu’il fallait. Dès que j’avais la bourse, on avait la possibilité d’avoir trois choix. Je disais IDHEC, IDHEC, IDHEC. Ils me répondaient philo, philo, philo. Une année, deux années, et la troisième année, c’est grâce à une rencontre extraordinaire avec un directeur de la télévision qui m’a souvent rencontré dans les couloirs de la télé en train de traîner et de quémander partout, ne sachant même pas à qui m’adresser. Tout ça en cachette de mes parents évidemment qui voulaient que je sois tout au plus institutrice ou infirmière pour aider le reste de mes frères et sœurs parce que j’étais l’aînée et je rêvais de ce métier-là de manière extraordinaire. Je l’ai tellement convaincu parce que j’ai pleuré. J’ai commencé à pleurer, pleurer, pleurer et il a dit, « Ecoutez, entrez dans le bureau, apportez-moi son dossier que je voie ». Et je suis sortie du bureau avec la promesse que j’allais avoir la bourse.
Ayant la bourse, il a fallu convaincre mes parents. Comment, une fille, partir à l’étranger à cette époque-là. Mais il n’en est pas question. Faire du cinéma, c’est faire de la prostitution. Vous n’allez pas vous prostituer en France en plus. Je vous jure, c’était ça la question posée. Comment aller en France, à l’étranger, prendre un avion, partir de chez moi, et en même temps, faire un travail qui n’est pas un travail, qui n’est pas un métier. Je suis retournée voir le directeur, je l’ai supplié d’expliquer à mon père, qui n’était pas autodidacte, il avait eu le certificat d’études donc il savait lire, d’expliquer que c’était un métier, un véritable métier et que surtout il y avait un salaire au bout. L’engagement de la bourse était sur dix ans, je devais obligatoirement travailler avec ce directeur. Il s’est engagé, a dit que j’allais avoir un salaire, que c’était un métier en dehors des caméras, que c’était derrière. Il a écrit une lettre, il a été très gentil, mon père l’a montré à toute la famille, une grande réunion familiale. Ça a été pratiquement un vote, on a inventé la démocratie dans notre tribu et finalement tout le monde a essayé de convaincre mon père en voyant que j’en riais, j’en pleurais, je faisais la grève de la faim, tout y est passé. Finalement, il a dit d’accord, surtout que ça ne durait pas trop longtemps cette école donc je suis partie faire l’IDHEC.
Arrivée à l’IDHEC, surprise, quels sont les métiers ? Toutes les filles françaises, anglaises, arabes ou autres devaient faire script ou montage. Rien d’autre. A cette époque-là, les garçons pouvaient faire réalisation, production, cadre, etc. Moi, j’ai été dans le montage, j’ai adoré le métier de monteuse donc je n’ai pas commencé en 1990 mais vingt ans avant en tant que monteuse. J’ai adoré ce métier parce qu’en fait il ressemblait au vœu de mon père finalement, écouter, accompagner, comme une infirmière, des films un peu malades. On m’a appelé la brodeuse, la couturière, la raccrocheuse, et j’ai beaucoup aimé faire ça parce qu’en fait c’était un produit brut de gens qui, comme moi, débutaient. Il fallait que j’arrive à améliorer un peu ce qui était déjà fait et c’était formidablement généreux, et je le dis en toute modestie, je suis très généreuse. J’adore tout le monde, j’adore tous les gens, je n’ai jamais dit non à un film qui m’était proposé, même un court-métrage de sept minutes, après avoir monté des longs-métrages, je ne disais pas non. Je préférais être dans le travail, je fais ce métier avec beaucoup de bonheur et j’en suis arrivée à la réalisation complètement par accident. J’ai un peu trop raconté, j’ai un peu honte, enfin c’est très intime. Ma mère est tombée malade, elle a eu la maladie d’Alzheimer pendant sept ans, et j’étais sa fille aînée, la plus proche, mes frères et sœurs habitaient loin et les garçons ne font pas ce genre de choses, donc je m’en suis totalement occupée, j’ai arrêté de travailler et j’étais avec elle nuit et jour, j’ai quitté mes enfants qui étaient assez petits et je me suis occupée de ma mère. J’avoue que c’était extrêmement douloureux, extrêmement dur d’être confrontée à cette maladie. Le questionnement du cinéma par rapport à la réalisation s’est posé à moi un peu plus tard parce que je devais la garder dans la journée, avant qu’elle ne tombe complètement dans la déchéance totale de ne plus savoir, elle ne me reconnaissait déjà plus, mais quand même ce qu’elle aimait, c’était être en voiture. Donc je la prenais en voiture avec moi et on roulait à Sidi Bou Saïd, à Carthage, à La Marsa et dès que je la voyais somnoler à cause de la prise des médicaments, je m’arrêtais en front de mer à Sidi Bou Saïd et j’attendais qu’elle se réveille car quand elle se réveillait, elle s’agitait très fort si on ne roulait pas, elle n’était bien qu’en roulant donc j’attendais qu’elle se réveille pour pouvoir reprendre la conduite.
Ça me fatiguait beaucoup et en même temps je m’ennuyais pendant le temps où elle dormait donc je commençais à acheter des journaux, j’emmenais des livres pour lire, pour passer le temps avec elle et un jour j’ai eu l’idée comme ça d’acheter un cahier et un stylo. Les choses ont dû commencer bien plus longtemps avant qu’elle ne tombe malade, ce questionnement qui était sans réponse pour moi par rapport à ma mère, à sa vie. Je sais qu’elle a eu une vie très difficile, j’ai vu les larmes dans ses yeux un million de fois, je comprenais, je ne comprenais pas et je ne voulais pas comprendre, je ne voulais pas savoir, j’entendais, je ne voulais pas entendre, les rapports très difficiles avec un homme de cette époque-là, qui rentrait à trois heures du matin, qui cassait la vaisselle parce qu’il lui semblait que ma mère lui laissait les restes de ses enfants. Enfin, que des choses comme ça, un monde de femme et d’homme complètement opposés, et pour moi la victime, c’était ma mère et le bourreau c’était mon père. Alors que mon père était déjà mort, j’ai commencé à complètement me détacher, à pratiquement non pas le renier, ce n’est pas le mot mais je n’avais plus de pensée pour lui, j’allais au cimetière après la mort de ma mère, je parlais avec ma mère, je pensais à elle et mon père était dans la même tombe mais je ne pensais pas du tout à lui.
Tout d’un coup, j’ai eu un très grand besoin de la connaître et de savoir vraiment si je ne fabulais pas, si mon regard d’enfant n’avait pas déformé les choses. J’ai voulu savoir la réalité sur elle donc j’ai commencé à faire travailler ma mémoire et à me rappeler, je prenais des notes tout en la regardant, je lui parlais d’ailleurs comme si elle me comprenait. Je suis allée chez les voisines, les tantes et les cousines, je posais des questions. Au début c’était des silences gênés et puis petit à petit les langues se sont déliées, elles ont commencé à me raconter des histoires, j’écrivais, et ça a fait quatre-vingt-dix pages que j’ai cachées et je suis retourné au montage. En travaillant en tant que monteuse, un beau jour, j’ai relu ce cahier, il m’a émue et j’ai pleuré donc j’ai dit, bon c’est pas mal, ça pourrait peut-être faire un film, et je l’ai emmené chez un réalisateur en lui disant, lis-le, s’il t’intéresse, tu en fais un film, je ne te demande qu’une chose, c’est qu’il soit dédicacé à ma mère.
Il l’a lu et m’a dit, écoute, ne le propose plus à personne, c’est trop personnel, c’est toi, c’est ta vie, il faut que ce soit toi qui le fasses en tant que réalisatrice. Mais je ne suis pas réalisatrice, je ne sais pas réaliser. Comment, tu as été scripte, tu as suivi les tournages (parce que j’étais souvent scripte et monteuse sur les films). Tu as monté, oui, j’ai monté les films. C’est vrai qu’en montant des films, on apprend à ne pas faire trop de bêtises parce qu’en essayant de raccorder, si ça ne se raccorde pas, tu te demandes pourquoi et tu te rends un peu compte que s’il avait placé sa caméra là ou là, ça aurait été mieux. Mais tu n’apprends pas à faire du cinéma, tu n’apprends pas le talent. Alors finalement, je me suis jetée à l’eau, j’ai dit d’accord, j’ai déposé, j’ai reçu des aides partout, assez facilement d’ailleurs, les producteurs français sont venus à moi. Mon scénario traînait chez l’un d’entre eux qui l’a lu. Il est venu déjeuner à la maison et m’a dit, je vous produis.
Donc j’ai fait le film en Tunisie, le premier jour, je ne vous raconte pas la terreur, comment une femme allait diriger ? Parce qu’il y avait beaucoup de personnages féminins et masculins dans le film, d’ailleurs j’ai été très proche des femmes et pas du tout des hommes, j’avais peur d’eux, je m’en approchais, je leur disais des petits mots dans l’oreille, comme direction d’acteurs c’était nul ! Dieu merci, ils étaient à peu près effacés dans le film, dans l’histoire, donc ils le sont restés. Je me suis après accrochée à la réalisation en croyant que c’était mon unique film et qu’après j’allais retourner au montage que je continuais à adorer, presque à préférer pour mon équilibre humain parce que la réalisation de films, ce n’est pas que ce soit un déséquilibre, ça donne des joies intenses ou ça peut donner des déceptions intenses mais en même temps on sait jamais quand ça va marcher. Et puis il y a un temps d’attente énorme, je ne suis pas assez équilibrée depuis la mort de ma mère et d’autres problèmes, je ne vais pas raconter ma vie entière parce qu’elle est pleine de choses comme ça, qui font que quand je ne travaille pas, c’est ces choses qui reviennent, qui refont surface, qui donnent des dépressions, je ne sais pas m’arrêter, les dix minutes sont passées.
Serge Toubiana : Ce que tu viens de nous raconter en un temps assez court, c’est incroyable.
Moufida Tlatli : Ça ne reflète pas la réalité peut-être…
Serge Toubiana : Pour moi, c’est mieux que la réalité, c’est ta réalité, c’est ton histoire. Je suis content qu’il y ait des gens qui filment, qu’on garde ça parce que c’est incroyable. Tu as commencé par dire que dans ta famille, tu n’avais aucun atout pour faire ce que tu as fait. Et puis tu arrives à un moment où tu dis que c’est quand même grâce à ta mère, même si elle n’en est pas consciente elle-même car elle était malade, ma mère avait exactement la même maladie que ta mère mais c’est quand même grâce à elle, tu as acheté un cahier, un stylo et tu as commencé à te dire que tu pouvais raconter une histoire, témoigner. C’est quand même un très beau parcours, mais je voudrais que tu dises un peu plus concrètement, par exemple à l’IDHEC, est-ce que tu as rencontré d’autres femmes ou des gens qui avaient été dans la même situation, dans la même configuration que toi ? Au fond, à l’époque, c’est vrai que peu de femmes faisaient des films, même en France, est-ce qu’il y a des choses qui t’ont renforcée, qui t’ont aidée à concevoir ce métier de monteuse qui est un très beau métier ? Dis-nous comment tu as fait : travailler en Tunisie ou travailler en France, quelles sont les différences, comment étais-tu perçue dans ces deux pays par exemple ?
Moufida Tlatli : La vérité c’est que à l’IDHEC j’étais extrêmement occupée à apprendre, on n’avait pas tellement de communications entre nous les filles, autres que celle d’aller ensemble à la Cinémathèque de Chaillot, obligation de l’IDHEC à l’époque, il fallait y aller tous les soirs même si le film était russe et sous-titré en chinois, il fallait qu’on le voie et le lendemain, il fallait de toute façon en parler, dire ce qu’on avait compris par les images. (…) J’avoue que le montage, je ne l’ai pas appris à l’IDHEC. Ce que j’ai appris à l’IDHEC, c’est que je n’ai jamais eu, nous en tant que Tunisiennes, Algériennes, Marocaines, on n’avait pas le bagage culturel cinéphile qu’avaient les Françaises. Je fréquentais les ciné-clubs mais quand même c’était limité. On devait donc mettre les bouchées doubles pour voir autant de films que possible. Il y avait beaucoup de facilités, on avait un accès libre et gratuit aux salles d’art et d’essai dans tout Paris, ce que nous faisions, et je suis rentrée la tête pleine de films. Surtout nous les analysions correctement avec nos professeurs qui nous aidaient, donc on comprenait très bien le mécanisme du montage. On avait la théorie mais pas beaucoup de pratique. On montait très peu de choses, des chutes d’actualité qu’on nous ramenait. On devait surtout apprendre à coller avec la vieille presse à colle. J’ai appris le montage en montant. J’ai monté mon premier court-métrage en Tunisie parce qu’en France j’ai travaillé comme scripte pendant une année à l’ORTF à l’époque, après j’ai travaillé deux ans au service de la recherche de Pierre Schaeffer et là c’était très intéressant parce que le montage était le roi de l’affaire, il fallait trouver des documents partout, dans toutes les chaînes de télévision et même ailleurs, à l’étranger pour faire un sujet qui était un film de montage. J’ai un peu plus appris là et par la suite j’ai appris le montage sur le tas, de moi-même.
Serge Toubiana : Nadine, est-ce que ça vous inspire ce qu’elle dit ?
Nadine Labaki : Bien sûr, ça m’inspire énormément mais j’ai eu une expérience très différente. Comme vous le savez, je suis libanaise, je vis au Liban. Le Liban était souvent en guerre donc on devait rester à la maison la plupart du temps, il n’y avait rien d’autre à faire pour moi que de regarder des films, regarder la télévision, et ça m’a permis de sortir de la routine de ma vie, le fait de ne pas pouvoir aller à l’école, de ne pas pouvoir jouer dehors, de devoir rester enfermé tout le temps à cause de la guerre. La télévision m’a permis de m’évader. Quand j’ai compris que pour pouvoir créer des mondes qui n’avaient rien à voir avec mon monde ou des réalités qui n’avaient rien à voir avec ma réalité, c’était de devenir réalisatrice, j’ai décidé de le faire. J’ai développé ce rêve, ça m’a accompagné jusqu’au moment où je suis sortie de l’école, je savais très bien que je devais faire des études de cinéma. J’ai donc étudié à l’Institut d’Etudes Audiovisuelles puis ai fait un court-métrage grâce auquel j’ai eu un prix à l’Institut du Monde Arabe et un prix au Festival du Cinéma de Beyrouth. Ça a été ma première confrontation avec un public qui appréciait ce que je faisais, qui m’a encouragé, qui m’a dit, tu peux continuer, ta manière de voir ou ta manière de faire les choses n’est pas mauvaise, tu peux rêver de faire du cinéma.
Donc ça c’était vraiment le premier pas pour moi. Evidemment, au Liban, il n’y a pas vraiment d’industrie du cinéma, il n’y a pas de structure. J’avais envie de faire un film, j’avais envie de devenir cinéaste mais je ne savais pas comment faire. La publicité et les clips musicaux étaient pour moi la meilleure manière d’apprendre parce qu’il n’y a pas de cinéma donc on ne sait pas vraiment comment se comporter quand on a envie de faire un film. J’ai commencé par la pub, au moins pour moi j’étais à côté d’une caméra de cinéma, c’était vraiment là où on tournait en pellicule cinéma et j’ai beaucoup appris. C’était mon laboratoire, c’est là où j’ai beaucoup expérimenté, j’ai fait plein de choses très différentes, des styles différents. Je savais que j’avais ce rêve de faire un film mais je n’avais pas la maturité nécessaire, je ne savais pas vraiment qui j’étais, qu’est-ce que je voulais dire dans la vie. Evidemment, à un moment, ça ne me suffisait plus, j’ai commencé à sentir que ce n’était pas vraiment ça que je voulais. Bien sûr, ça m’a aidé à apprendre mais ce n’était pas ça que je voulais vraiment faire. En même temps, je crois que je devenais femme à ce moment-là et donc devenir femme dans un pays comme le Liban n’est pas toujours facile et j’étais personnellement entre deux cultures, entre deux mondes.
Pour le monde arabe, le Liban est un exemple de liberté, surtout pour les femmes. Elles sont assez épanouies, émancipées, elles travaillent dans les métiers qu’elles veulent. En même temps, je travaillais dans la publicité et dans les clips donc je voyageais mais en même temps il y avait toujours chez moi, un sentiment de culpabilité, une impression d’être toujours épiée. Je suis libre, je m’habille comme une femme occidentale, je suis libre dans ma tête mais il y a toujours une impression de faire du tort, de faire du mal, de ne pas vraiment vivre ma liberté jusqu’au bout. Je voyageais beaucoup mais je vivais encore chez mes parents. Il y a toujours cette contradiction au Liban et je crois que c’est un peu partout pareil dans la région parce qu’on est confronté au monde occidental, il y a cette image de la femme occidentale qu’on a envie d’imiter, on a envie de s’habiller comme elle, d’être comme elle, c’est quand même un exemple de liberté. Il y aussi nos traditions plus orientales, cet attachement à la religion qui est quand même très passionnel dans nos pays, il y a toujours cette proximité avec l’autre, cette proximité avec la famille, on vit entouré, donc j’étais partagé. Quand j’ai commencé à sentir que je voulais passer à autre chose, que je voulais faire du cinéma, je ne savais pas de quoi parler mais j’avais ces questionnements-là sur la femme.
Un ami qui travaille avec Unifrance m’a fait rencontrer une productrice française qui s’appelle Anne-Dominique Toussaint. Elle était là pour présenter le film Respiro. Elle m’a demandé ce que j’avais envie de faire dans la vie et j’ai dit évidemment cette envie, cette passion de faire du cinéma. Elle m’a demandé de quoi j’avais envie de parler et cette question m’a surprise mais ça m’est tout de suite venu, de quoi pouvais-je parler d’autre que ce qui me tenait à cœur ? C’était cette envie de parler justement des femmes, de comprendre pourquoi j’étais comme ça, pourquoi je sentais que j’avais tous ces questionnements et j’observais les femmes qui étaient autour de moi et je sentais qu’elles étaient dans la même confusion. Je voulais avoir un exemple de femme vraiment libre que je pouvais suivre, mais je ne trouvais pas cet exemple. Je lui ai dit, je veux parler des femmes et elle m’a dit que ça l’intéressait ce que je voulais raconter, qu’elle avait envie de me suivre.
Evidemment je n’y ai pas cru du tout, une productrice française qui s’intéresse à moi, qui n’ai jamais rien fait de ma vie à part les clips, les pubs et tout ça. Effectivement, elle m’a suivie, elle a cru fort à mon histoire, elle m’a encouragé à présenter mon film à la Cinéfondation du Festival de Cannes, ce que j’ai fait et j’ai été acceptée donc j’ai été vivre à la résidence du Festival de Cannes, j’ai développé mon film, j’ai écrit là-bas et au retour au Liban, on a cherché les fonds et j’ai fini par faire un film. Une année plus tard, j’étais à Cannes, à la Quinzaine des Réalisateurs avec mon film en 2007. Je n’ai jamais senti la difficulté d’être une femme réalisatrice. C’est un métier difficile, je crois que c’est un métier aussi difficile pour un homme mais personnellement, je n’ai pas cette même difficulté à faire du cinéma parce que je suis une femme et c’est toute la contradiction de mon pays parce que les femmes font ce qu’elles veulent mais dans mon film, je parle beaucoup des tabous, de tout ce qui nous coince, de tout ce qui ne nous permet pas vraiment d’être tout à fait libres.
Serge Toubiana : Tout à l’heure vous m’avez dit, je voulais faire ce film. Et je vous ai dit mais quand on a fait un film, on en fait un deuxième, et après peut-être un troisième. On est pris par cette passion du cinéma. Quand vous en parlez, vous avez l’air d’avoir la passion de ça alors dans quelle phase êtes-vous ? Vous êtes en train de recharger vos batteries ? Qu’est-ce que vous faites maintenant ?
Nadine Labaki : Là je cherche mon nouveau rêve. Le problème, c’est qu’après avoir fait ce film, ça faisait quinze ans, peut-être plus, que j’en rêvais et c’était ma raison pour me lever du lit le matin, ma raison de vivre en quelque sorte, évidemment à part l’amour que j’ai pour mon mari. Donc après l’avoir fait, c’est dur. Heureusement pour moi, ça s’est très bien passé, le film a eu beaucoup de succès, je ne m’y attendais vraiment pas. Mais il y a toujours un sentiment d’avoir un nouveau rêve, d’avoir une nouvelle mission après ce film parce que c’est vrai que tout se passe bien mais on se sent quand même un peu vidé, on sent que c’est terminé, et qu’est-ce qui se passe après ? Je l’ai fait ce rêve, je l’ai accompli, et après ? Donc là je suis dans cette nouvelle phase où je suis à la recherche d’un nouveau rêve. J’y ai rêvé il y a une semaine et là je recommence l’écriture heureusement, au bout d’un an.
Serge Toubiana : Un an après la sortie du film Caramel, un an pendant lequel vous avez voyagé et où vous avez accompagné le film. Pendant cette année, le film vous occupe encore, vous êtes encore avec le rêve.
Nadine Labaki : Pas vraiment, comme je vous ai dit, c’est très beau tout ce qui m’arrive mais c’est derrière moi, heureusement. Là ça fait une semaine que je rêve de nouveau et ça fait beaucoup de bien.
Serge Toubiana : On va passer à Ingrid Sinclair. Comment on lance Ingrid Sinclair ? Parce que là je pense que son histoire est très différente !
Ingrid Sinclair : C’est vrai que c’est très différent mais je peux dire que dès le début, j’avais un but très clair, c’était de me battre contre l’injustice. Je ne sais pas d’où c’est venu dans ma vie. J’ai fait des études de littérature avant le cinéma, ce n’était pas pour moi, puis des études de médecine mais ça ne marchait pas non plus. Comme Moufida, à mon époque ça n’existait pas d’être cinéaste pour les femmes et même pour les hommes c’était rare mais j’ai trouvé dans un magazine d’étudiant une toute petite coopérative qui donnait un stage et c’est tout ce que j’ai fait, un stage. Je n’étais pas réalisatrice mais directrice de production. Vous faites tout pour tout le monde et personne ne dit merci. C’est comme ça que j’ai commencé. On ne peut pas faire beaucoup comme ça contre l’injustice. Après quelques boulots, j’ai dit, je travaille sur ça mais après il faut que vous me laissiez être réalisatrice et ça a marché. J’ai commencé à produire des petits documentaires sur les femmes courageuses parce que les femmes n’étaient pas reconnues. Ça peut être les femmes dans les syndicats, les mères, les femmes partout que je trouvais qui n’étaient pas reconnues. Ça m’a pris dix ans avant de rencontrer des femmes qui correspondaient vraiment à cette idée, les vieilles combattantes de la guerre de libération du Zimbabwe : en revenant de la guerre, les gens au Zimbabwe pensaient que c’était des prostituées. Des femmes qui ont risqué leurs vies, qui ont commandé près de 400 soldats mais en rentrant, elles n’avaient rien. Je trouvais que c’était des héroïnes mais elles n’étaient pas du tout reconnues alors c’est ça qui m’a poussé à commencer à chercher des fonds, apprendre à écrire, à réaliser une fiction qui est très différente d’un documentaire mais c’était une passion très grande.
C’était entre 1985 et 1992. Il m’a fallu environ sept ans pour lancer ce projet. J’étais aussi un peu naïve car quand on est passionnée, on ne regarde pas les autres choses et j’aurais dû peut-être savoir que ce sujet serait dangereux au Zimbabwe mais je voulais le faire et on a eu beaucoup de problèmes avec les anciens combattants, les hommes. Ils n’appréciaient pas du tout un film qui parle des femmes de la guerre et la police a saisi le négatif. On était traités comme des traîtres de la révolution. Mais en même temps, il y avait quelque part un gouvernement qui nous soutenait. Par exemple, au ministère de l’Information, il y avait quelqu’un qui nous protégeait beaucoup. Même dans certaines parties de l’armée, la Force Aérienne nous a donné des avions et nous a dit que nous avions leur soutien. Mon mari était le producteur. Derrière chaque grande femme, il y a un homme. A ce moment-là, je ne cherchais pas des rêves mais je cherchais des possibilités. Je suis partie du Zimbabwe, je suis maintenant en Angleterre parce que c’est devenu trop difficile de parler librement au Zimbabwe. On peut dire qu’être là c’est le seul moyen de changer les choses mais vraiment pour nous c’était trop dangereux et on n’était pas du tout libres de dire quoi que ce soit, sauf de soutenir le gouvernement, ce que je ne peux pas faire. Alors je suis là. Déménager c’est très difficile, il m’a fallu quatre ans pour de nouveau rêver mais j’ai eu une panne d’inspiration. J’ai vu des films et j’ai vu que la passion était toujours là, comme le cinéma. Je travaille toujours comme cinéaste mais plutôt avec des documentaires. Je travaille avec les réfugiés en Angleterre et ça m’a donné quelques idées avec lesquelles je veux travailler.
Bouchra Khalili : Justement, je voulais te poser une question à ce sujet parce que je connais aussi tes documentaires et je trouvais très juste ce que tu étais en train de dire parce qu’en voyant tes documentaires, je trouvais que tu faisais vraiment un cinéma de combat, très franc et très honnête sur ses positions, et très direct, en ayant le sentiment que ton souci premier c’est effectivement de promouvoir tes idées, d’être très précise là-dessus. Est-ce que tu pourrais nous en dire davantage sur cette question de la caméra et du rapport au documentaire comme cinéma de combat ?
Ingrid Sinclair : Ça doit venir du fait que je pense que dans le monde du cinéma et de la télévision, on ne voit pas clairement l’autre point de vue. C’est toujours le point de vue du courant dominant. Pour vraiment dire ce qu’on veut dire, il faut être assez forte. Je ne suis pas très subtile parce qu’en étant subtil, on risque de noyer le poisson dans l’eau. Moi, je veux que l’argument soit très clair, assez sec, que les gens n’aient pas de doute quant à ce que je veux dire sur les problèmes d’Afrique qui sont des problèmes universels et qui affectent tout le monde.
Bouchra Khalili : C’est intéressant aussi ce que tu dis là parce que tu expliquais le point de départ de ton premier long-métrage, Flame, c’est-à-dire montrer des gens qui ne sont pas reconnus pour le travail qu’ils ont fait, en l’occurrence des combattantes qu’on désigne comme des prostituées alors qu’elles ont participé à une guerre de libération. De la même manière, ce que j’ai trouvé assez touchant dans ton travail de documentaire, c’est que là aussi il y a une attention très forte à des combats, à des gens qui portent des combats à une échelle qui est absolument disproportionnée. Par exemple, le film que tu as fait, Biopiracy, ça fonctionne exactement là-dessus, c’est-à-dire la porte-parole d’une communauté agricole d’Inde qui lutte contre de très grandes compagnies américaines sur la primeur du riz Basmati. Alors ce sont des micro-évènements qui sont en même temps à une échelle globale et qui touchent aux questions du capitalisme et du rapport à la terre qui est inscrit dans une tradition ancestrale. Est-ce que tu peux aussi nous parler de ça ? Comment tu pars aussi de petits évènements, de personnes qui ne sont pas reconnues mais qui portent des combats qui sont en fait des combats qui concernent la planète à l’échelle globale ?
Ingrid Sinclair : Je suis ravie de cette question. Je crois que ça touche la cause féminine parce que je lutte pour ça, les tout petits gestes, les toutes petites situations, les tout petits gens qui sont également importants ou plus importants que les grandes coopérations. Ils valent la peine de se battre et quelque fois on gagne, c’est ça qui est surprenant.
Bouchra Khalili : Tu as aussi montré des modèles de résistance, des méthodes, presque des modes d’emplois.
Ingrid Sinclair: C’est la résistance qui compte.
Serge Toubiana : Ce qui me frappe dans vos propos, c’est que vous êtes dans des logiques. Si on comparait avec des cinéastes hommes, des hommes parleraient de leur métier et vous, toutes les trois, et même toutes les quatre, vous parlez d’expérience de la vie. Pour vous, faire du cinéma est absolument, intimement lié à votre expérience de vie, donc de femme. C’est très différent des hommes, les hommes parlent métier. Je pense que c’est vrai, qu’est-ce que vous en pensez ?
Moufida Tlatli : Je trouve ça très juste parce que en tant que femme, je reviens toujours au mot génération. Comme disait Nadine tout à l’heure, elle avait tendance à dire, je n’ai pas eu un combat particulier à mener parce que je suis femme et que je fais des films, parce que tu fais partie d’une génération qui est différente de la mienne, où c’était très difficile, encore plus difficile pour la condition de la femme, d’émerger et de faire des choses qui sont plutôt du domaine des hommes. Nous sommes des hommes et des femmes, nous sommes cinéastes, on a le même titre. Ce qui est intéressant, c’est qu’un homme et une femme sont toujours complémentaires de toute façon, aussi dans la vie. Si on se marie, c’est parce que l’un complète l’autre, on sait d’avance qu’on est différents donc nos regards de cinéastes sont forcément différents. Ce que nous voyons, peut-être qu’ils ne le voient pas de la même manière ou même des fois, pas du tout, parce que nous voyions les subtilités. On est tout le temps en train d’essayer d’analyser, de comprendre depuis qu’on est nées pourquoi les choses sont comme ça, pourquoi les sociétés sont plutôt au masculin qu’au féminin. Même si maintenant les quotas, l’égalité de l’homme et de la femme, l’émancipation dont je viens de parler ou depuis les années 56 l’égalité de la femme et de l’homme est très spéciale, très privilégiée, la femme tunisienne est presque plus avantagée que la femme française ou la femme anglaise, il ne manque qu’une chose qui n’est pas égale entre l’homme et la femme, c’est l’héritage. Tout le reste, on le lui a offert sur un plateau d’argent. D’ailleurs je pense que ça pose un problème parce que dans la mesure où l’on ne s’est pas battues pour obtenir nos droits, nous sommes restées sur une voie loyale où les choses étaient acquises et on avait très difficilement des moyens de combat. On voulait recevoir les choses comme ça et on s’aperçoit quand on veut faire du cinéma qu’il n’y a pas tant de différence, le combat est là. Tu ne culpabilises pas en fait, ce dont tu as peur, c’est le regard du social sur toi, le regard social sur ton travail. Tu n’as pas cette confiance qu’ont parfois les hommes, ils ont des doutes certainement, on a les mêmes choses mais à des degrés différents. La femme est plus sujette à être vulnérable, sensible à la critique parce que moi, un mot peut me tuer, un mot peut me faire vivre. Je ne crois pas qu’un homme passe quatre années à attendre qu’un autre mot vienne le faire vivre, il se relèvera beaucoup plus vite. Et la femme remarque les choses dans le détail et ce détail-là est primordial et très important. Ma mère n’avait pas les moyens pendant le mois du Ramadan, on devait mieux manger que pendant les autres mois, elle était très croyante, elle essayait d’améliorer les plats pour qu’on mange mieux pendant le Ramadan puisque c’était un seul repas, qu’on mange comme tout le monde parce que c’était très important et elle avait des pommes de terre un jour. Si elle a des pommes de terre, elle en fait une purée et après pour que ce soit plus joli, pour que ça nous remplisse plus les yeux que le ventre, elle faisait des formes de petits poissons, de croissant de lune, une pomme, des dessins comme ça avec de la purée soufflée et nous c’est vrai que ça nous remplissait les yeux. C’est comme on raconte que pendant la guerre d’Allemagne, les mères allemandes mettaient de l’eau à bouillir sur le feu, l’eau faisait glou glou glou, et elles disaient aux enfants, attendez, ce n’est pas encore cuit, alors que ce n’était que de l’eau. Entre-temps, elles leur racontaient des histoires et ils finissaient par s’endormir sans manger. Ma mère n’était pas servante dans un palais comme dans le film Les Silences du Palais mais elle était servante à la maison, elle servait mon père, mes frères, sa sœur qui s’est sacrifiée pour l’aider, qui ne s’est pas mariée, elle était au service de tout le monde sans dire un mot, jamais un mot, c’est pour ça que je ne la connaissais pas. Ça m’a troublée, ce silence m’a semblé être l’aboutissement d’une vie sans s’exprimer du tout et c’est pour ça que je suis très bavarde.
Serge Toubiana : C’est magnifique, j’adore ce que tu dis. Nadine, comment vous réagiriez vous à cette idée de la vie et du cinéma ?
Nadine Labaki : Je ne sais, je vais parler de mon expérience personnelle. Pour moi, le cinéma est un besoin d’expression. Ce n’est pas seulement du divertissement, j’ai envie de faire du cinéma pour pouvoir m’exprimer, pouvoir dire ce que j’ai sur le cœur et donc c’est pour ça que j’ai décidé de parler des choses qui me touchent personnellement. Je ne sais pas si ça a un rapport avec le fait qu’en général, on dit que quand les femmes ont un problème, elles parlent, elles disent, elles s’expriment, elles posent des questions. On dit que les femmes sont bavardes mais les hommes ont tendance à refouler ce qu’ils ressentent. En général, les hommes se plaignent parce qu’on pose trop de questions. Je pense que c’est un besoin de s’exprimer commun qui fait qu’on parle de la vie, qu’on parle des choses qui nous touchent, des choses qui nous entourent.
Bouchra Khalili : Tu as commencé à te présenter en parlant de liberté. Est-ce que tu as eu l’impression que le cinéma t’avait rendue libre ou pouvait te rendre libre ?
Nadine Labaki : Je ne sais pas si ça m’a rendue libre encore. C’est vrai que j’ai traité des sujets qui me tenaient à cœur, des choses que je voyais autour de moi mais ça ne résout pas vraiment toujours le problème. J’ai parlé des choses que j’avais sur le cœur mais ça ne m’a pas vraiment libérée, il y a encore des choses à faire. Ça aide peut-être un peu, ça a réussi à changer quelque chose mais ça ne va pas apporter toutes les solutions, c’est sûr. Mais ça peut aider. Quelque chose qui m’a donné beaucoup de satisfaction, c’est que je sens que des fois ça change quelque chose dans la vie de quelqu’un. Il y a plein de femmes qui sont venues me parler de leurs expériences personnelles. Je ne sais pas si les gens sont au courant du sujet du film, c’est un film qui parle de plusieurs femmes libanaises qui travaillent dans un institut de beauté et on suit chacune dans sa vie, dans son histoire. Beaucoup de femmes sont venues me dire, tu m’as réveillée, il y a une phrase que tu as dite dans le film qui m’a touchée, qui a fait que j’ai changé, que j’ai essayé de voir les choses autrement. C’est le meilleur compliment qu’on puisse me faire, si j’arrive à change un petit truc dans la vie de quelqu’un à travers ce que je dis ou ce que je fais. D’ailleurs, c’est pour ça que je vais au cinéma, pour changer ma vie, pour comprendre des choses. Et si le cinéma arrive à faire ça, évidemment ça ne va pas bouleverser les choses, ça ne va pas changer le monde mais ça va peut-être faire réfléchir sur certains sujets.
Serge Toubiana : Je suis étonné parce qu’on parle depuis une heure, on ne parle pas vraiment de politique mais il y a de la politique dans ce que vous dites, et personnellement, j’aime beaucoup la façon dont vous parlez de vos expériences, de vos parcours parce qu’on sent bien qu’il y a de la politique dans vos parcours et il y a la nécessité de combattre des préjugés, de convaincre, de s’imposer même pour faire un film. Je trouve que c’est la bonne façon de mettre la place du discours politique dans un discours plus ample, qui est un discours de liberté, d’expression, d’émancipation, qui est tout simplement vouloir convaincre son père ou sa mère qu’on a du talent pour faire quelque chose, c’est très important, chez une femme comme chez un homme d’ailleurs. Souvent les hommes ont plus de pudeur à le dire, cachent ça derrière un discours professionnel mais eux aussi ils veulent plaire à leurs parents. Je trouve que c’est bien d’en parler ainsi, sans langue de bois et sans discours officiel. Après, ça peut devenir des discours politiques, ça ne nous dérange pas du tout, il en faut dans la société, on a même eu un ministre tout à l’heure qui a parlé, ça fait partie du jeu. La façon dont vous parlez du cinéma donne envie de vous écouter parce qu’on sent que le cinéma est pris dans un tissu de vie et d’intimité, on est tout de suite dans l’intimité et c’est formidable. Si quelqu’un veut prendre la parole ? Ah, un homme.
Un intervenant : J’aurais une question à poser, ça m’a toujours intrigué au sujet des femmes au cinéma. Au bout de dix-huit ans, j’ai finalement réalisé qu’au niveau de la cinématographie, il y a très peu de femmes. Dans tous les domaines techniques du cinéma, il y a quatre-vingt-dix pour cent d’hommes. J’ai l’impression qu’il y a très peu de femmes qui rentrent dans les détails techniques et que pour les femmes finalement, c’est un détail alors que pour les hommes, c’est essentiel. Ils sont très obsessionnels sur certaines choses alors que les femmes sont plutôt des dilettantes. Je trouve qu’il y a beaucoup de femmes dans le montage et beaucoup moins dans les domaines techniques du cinéma. Je m’étais posé la question suivante et je voudrais avoir vos commentaires, est-ce qu’il est possible que les femmes soient intimidées par le côté technique, sans vouloir parler bien sûr de ceux qui ne sont pas d’accord avec moi, et est-ce que c’est un frein pour rentrer dans le cinéma ou finalement est-ce que c’est quelque chose qui est plutôt une perception subjective de ma part ?
Nadia El Fani : C’est quand même assez extraordinaire en 2008 d’entendre un discours comme celui-là. Je suis désolée que ça vienne d’un homme, ça aurait été pire si ça venait d’une femme mais il y a des femmes dans la cinématographie, dans la lumière et elles s’en préoccupent énormément. Si vous connaissiez peut-être un peu le travail des femmes qui sont là, vous verriez que déjà, ça contredit complètement ce que vous dites. On s’attache autant que vous à la technique, simplement on n’en fait pas étalage. On a des choses très importantes à raconter et on dit tout. Le fait que Moufida raconte qu’elle a été monteuse, je ne pense pas qu’au niveau technique le montage soit quelque chose de secondaire dans un film, c’est carrément essentiel, autant que la cinématographie, autant que le décor, autant que le son. Je pense que quand une femme fait un film, elle s’attache autant à l’esthétique au niveau de la lumière, du son. C’est un préjugé incroyable que de dire une chose pareille. Je tiens à dire que je suis aussi réalisatrice.
Yamina Bachir-Chouikh : J’ai été très touchée par ce qu’ont raconté Moufida et Nadine parce que j’ai l’impression que Moufida racontait ma vie et c’est ça qui fait la force de ce qu’on peut raconter dans des films parce que je suppose que je suis de la même génération et des mêmes sociétés que Moufida. Je crois que ce qu’a raconté Moufida, ne serait-ce que sur sa mère, préparer la pomme de terre en lui donnant des formes pour faire plaisir à ses enfants, c’est là qu’on atteint l’universalité parce que chaque personne peut se reconnaître dans ces images si elle met l’histoire en images. Tout à l’heure, vous disiez, Monsieur Toubiana, que les intervenantes ne parlaient pas de politique mais de cinéma. Je crois qu’il y a des films où on n’est pas dans le discours politique, dans un militantisme pur et dur où on utilise les slogans parce qu’on a vécu dans des sociétés élevées par des slogans : tu es une femme, tu te tais, tu es une mère, tu te tais. J’ai vécu dans une société comme ça, avec des slogans comme « On ne va pas au paradis le ventre vide », « L’homme qu’il faut à la place qu’il faut » donc j’ai été élevée avec des idées comme ça qu’on placardait à la sortie de mon école. On arrive à se dire quand on a la possibilité, la chance de faire un film, je crois qu’on n’a pas envie de s’attarder dans ces discours mais de raconter des histoires humaines qui peuvent, comme disait Nadine, peut-être changer la vie d’une personne, peut-être la vie de nos frères, des camarades de nos enfants. Le monde est tellement magique qu’on n’a pas le droit d’embêter les gens quand ils viennent voir un film, on a envie d’offrir du rêve, de l’esthétique, un joli cadre, de belles lumières parce qu’on est dans des pays où il y a des lumières, des fleurs, la Méditerranée. On ne se rend pas compte mais on a la chance d’être Méditerranéennes et d’appartenir à plusieurs civilisations. Quand Moufida a fait La Saison des hommes, il y a un peu une allégorie, ce qu’on appelle la dramaturgie grecque, quand ces femmes sont debout. On a cette chance et il serait dommage qu’on n’en profite pas parce qu’on nous reproche, on est Magrébines, Musulmanes, on doit suivre certains schémas dans nos films. Un jour, on m’a reproché de faire tout ça. J’ai dit, j’ai en moi beaucoup de cultures, en tant que Méditerranéenne, en tant qu’Africaine et d’une culture arabo-musulmane plus la France, plus les Romains. Il y a plein de bagages en nous parce que c’est la Méditerranée et c’est atavique peut-être aussi donc quand on fait des films on doit donner du rêve et en même temps faire bouger les choses et ce n’est pas évident parce que c’est un travail énorme qu’on doit faire. En tant que femme, on nous demande plus que les hommes et il n’y a aucune différence.
Moufida Tlatli : Nadine a dit, j’ai un sentiment de culpabilité par rapport à ce que je fais, j’ai toujours l’impression que je suis épiée, elle a dit le mot épié. Epiée par qui ? Par un regard social. En fait ce qui fait peur, c’est qu’ils l’attendent au tournant parce qu’elle est une femme dans une civilisation arabo-musulmane où ils ne souhaitent qu’une chose au fond d’eux-mêmes, j’espère que ce n’est pas tout le monde, que c’est juste anecdotique ce que je dis là, pas qu’elle se trompe mais qu’elle reconnaisse que ce n’est pas son domaine. Qu’elle doit être une bonne épouse, une bonne mère, une bonne cuisinière, une bonne maîtresse de maison, la gardienne du foyer, la gardienne des traditions, qu’elle doit inculquer ceci et cela et qu’elle doit être parfaite en tout, et bonne maîtresse avec son mari aussi. C’est le plus qu’on demande aux femmes libanaises ou tunisiennes, toute la journée, elle doit travailler, ramener de l’argent comme tout le monde mais le soir il faut être belle, séduisante, être vraiment très bien au lit. J’avoue que c’est très difficile de faire tout ça en même temps. Faire du cinéma, ça bouffe énormément de temps, énormément d’énergie. Un film, on l’accompagne comme un enfant, on a très peu de temps à consacrer aux autres, même à ses propres enfants, malheureusement.
Nadine Labaki : On grandit avec le mot aïb. Ça veut dire « c’est honteux », avec le doigt comme ça, c’est honteux de faire ça. C’est la société, c’est la mère, c’est le père, et ça s’applique aussi aux hommes. Je crois que les hommes, les pauvres, ils sont confrontés à la même chose que nous. Ils ont cet exemple d’homme occidental qui est libre dans sa tête, qui laisse sa femme faire ce qu’elle veut et en même temps, ils ont grandi avec tout ce que leurs familles leur ont appris à propos de cette liberté-là. A côté, il y a cet exemple d’homme occidental qui s’habille de manière moderne, qui met du gel sur ses cheveux, qui est un exemple beau à suivre et qui est très libre dans sa tête aussi mais l’homme non plus ne sait plus qui il est et du coup on est aussi perdus que lui.
Teona Mitevsca : je viens de Macédoine, c’est un petit pays dans les Balkans. En 2003, j’ai tourné le premier long-métrage qui était réalisé par une femme. En 2007, j’ai tourné mon deuxième long-métrage et je fais exprès de travailler avec des femmes. Je voulais vous dire que soixante-dix pour cent de l’équipe sont des femmes. Je vous donne cet exemple parce que le monde est en train de changer. Beaucoup de choses changent en Macédoine et beaucoup de choses vont changer.
Rahmatou Keita : Merci de me donner la parole Monsieur Toubiana, je suis cinéaste, je suis du Niger. Je pense que la création, c’est avant tout une quête de soi-même parce que les histoires sont complètement différentes. J’ai l’impression que pour pas mal d’entre vous, les portes se sont ouvertes assez facilement : quelqu’un a dit, qu’est-ce que tu as envie de raconter, même s’il a eu des résistances par ailleurs dans la famille. Il y a des gens pour lesquels les portes se ferment toujours et qui arrivent quand même à ouvrir les portes mais je crois que c’est avant tout une quête de soi-même. Moi je suis d’une partie de l’Afrique qui s’appelle le Sahel, je connais vos histoires, la partie en tout cas arabe d’Afrique parce que la partie arabe du Proche-Orient, c’est encore un autre monde. D’ailleurs j’ai retenu quand tu as dit que tu étais libre parce que tu pouvais porter des vêtements occidentaux, je ne pensais pas que porter des vêtements occidentaux voulait dire être libre. En tout cas, la partie arabe d’Afrique, je la connais particulièrement, on partage le Sahara, et puis il n’y a pas de murs entre les peuples, chez moi il y a des tribus arabes et on parle arabe. Chez nous par contre, moi je n’ai jamais eu de problème en tant que femme, ni pour travailler, ni pour faire mon métier, ni pour aller en Occident. La tragédie est arrivée quand tout d’un coup on s’est rendus compte petit à petit que j’étais en train d’émigrer mais c’est arrivé aussi pour mon frère, qui est aux Etats-Unis, parce que les familles ont envie d’avoir leurs enfants autour d’eux. Je pense que cette quête personnelle va donner des résultats différents chez nous. Nous, on vient du matriarchat. Le pouvoir qu’on a c’est d’abord l’Islam qui vient le prendre et ensuite l’Occident. Mais les femmes l’ont toujours gardé en elles. J’ai fait un film qui raconte l’histoire des pionniers du cinéma africain, Al’lèèssi… une actrice africaine. Ça raconte cette histoire à travers la carrière de la première actrice africaine et quand on voit la vie de cette femme, sa carrière, son obstination à faire ce qu’elle voulait malgré tous les tabous, malgré les résistances, malgré tout, ce n’est pas une génération de femmes qui arrive à faire ça, c’est 2000 ans d’histoire, de femmes et de pouvoir. D’autant que cette femme n’est jamais allée dans une école occidentale, elle ne parle ni français, ni anglais, elle écrit l’arabe et elle le lit, c’est tout. Donc on ne peut pas dire que ça vient de là. Aujourd’hui, même économiquement on dit que c’est les femmes qui tiennent l’économie du continent. Donc les histoires sont différentes.
Quant à ce qu’on disait le monsieur sur les femmes dans le cinéma, moi aussi j’ai découvert que les monteuses étaient surtout des femmes. On ne peut pas le nier. Il y a peut-être des professions pour femmes ou pour hommes. Quand mon film était en sélection officielle à Cannes il y a deux ans, je me suis rendue compte que le cinéma était un métier d’hommes parce que je suis venue, j’ai rencontré la direction pour organiser la projection, la montée des marches et tout ça, et moi tout d’un coup je dis que je veux être maquillée par L’Oréal, je veux les bijoux de Chopard, mais je porte mon voile de Tombouctou, je n’ai pas besoin de Dior. Il n’y avait que des hommes, ils me regardent, étonnés, et me disent, en général, les cinéastes ne demandent pas ça. Je réponds, ce n’est pas parce que je fais des films que j’ai envie d’être moche. Cette année-là, il y avait des affiches de Beyoncé maquillée par l’Oréal partout dans Cannes et j’ai dit, je veux être maquillée comme Beyoncé, et le mec, je ne dis pas le nom, vous les connaissez tous, il me regarde et me dit, mais Rahmatou enfin, tu es plus belle que Beyoncé. J’ai dit, tu ne m’auras pas comme ça, je veux l’Oréal, et j’ai eu l’Oréal, j’ai eu Chopard et j’ai porté mon voile de Tombouctou. Tout d’un coup, je me rendais compte que c’était effectivement un métier d’hommes et je me réjouis aujourd’hui d’être ici parmi des femmes parce qu’il y a un hommage aux femmes et je crois que vous vous souvenez, Monsieur Toubiana, quand il y a eu l’ouverture de la Cinémathèque, il n’y avait que des hommes qui étaient montés et il y avait un ou deux films de femmes qui étaient sélectionnés. Quand on nous appelle pour faire les photos, c’est la salle, il y a Nadia qui était là, qui disait où sont les femmes. Moi, je ne voulais pas monter, je n’étais pas invitée, mon film n’était pas programmé. On nous donne des coups de coude, on finit par monter parce que finalement on est polies. Mes aînés me donnent le micro, il y avait Souleymane Cissé, Johnson Traoré, je ne voulais pas le micro mais ils ont insisté donc je prends le micro et je dis, vous êtes bien gentils de nous faire monter sur la scène mais on n’est pas des potiches, on est des cinéastes. Il y a des gens qui sont venus me dire, heureusement que vous avez dit ça parce qu’on pensait que vous étiez les femmes des cinéastes. Donc on est des cinéastes et je suis sûre que cette réunion vient un peu de ça et je m’en réjouis et je ne mets pas en cause la Cinémathèque puisque la Cinémathèque m’a contacté avant en me disant le programme est prêt, on vient de découvrir votre film, on tient à le projeter, ils l’ont projeté le 8 mai. Ça ne vient pas de la Cinémathèque, ce n’est pas eux qui ont fait la sélection mais peu importe, si les femmes sont là aujourd’hui, ça veut dire qu’il y a un problème en tout cas en Occident, parce qu’en Afrique, on est pas ségrégées en tant que cinéastes, on est ségrégées en tant qu’autre chose. Mais pas en tant que cinéastes, la preuve, c’est que les hommes m’ont donné la parole quand j’étais sur scène, ils auraient pu la garder. Ça veut dire qu’il y a un problème et je vous remercie d’organiser ces débats, de faire en sorte que les femmes soient vues parce qu’on fait des films et je pense que proportionnellement, il y a plus de femmes en Afrique qui font des films qu’en Occident parce qu’on est beaucoup de femmes à monter, à réaliser, à être chef opérateur, à être actrice et ça, il faut le dire.
Ingrid Sinclair : Je veux ajouter une chose, très vite, sur l’inspiration. Il faut dire parce que je viens de voir Sarah Maldoror qui passait à côté, que j’avais trois inspirations très fortes dans ma vie : Sarah, Safi Faye et Chantal Ackerman avec Jeanne Dielman. C’était un film où une femme prépare le souper, c’était quelque chose d’extraordinaire, je n’aurais jamais pu penser que c’était un film et ça m’a beaucoup libéré pour les toutes petites choses.
François Belorgey : Merci infiniment à toutes et tous, merci Serge, merci à Moufida, Ingrid, Nadine et Bouchra !

transcription : Lorraine Balon///Article N° : 7790

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