Berlinale 2010 : une visibilité africaine qui prend des galons

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Les films africains projetés à la 60ème édition du Festival international du film de Berlin (du 11 au 21 février 2010) ont promené les regards des cinéphiles entre espoir et amertume, au cours d’une fête qui espère les voir débarquer plus nombreux.

C’est toujours un laboratoire de sentiments qui s’édifie sur les rites d’applaudissements qui résonnent à la fin d’un film. Extase d’avoir été transporté dans un paradis d’endurance et de poésie face à un quotidien pénible, comme dans Kinshasa Symphony des réalisateurs allemands Claus Wischmann et Martin Baer. Révolte compulsive et indignation au vu du traitement qu’on inflige à certaines femmes en Ouganda, miroir tenace de nombreuses sociétés africaines, dans Imani de Caroline Kamya.
L’insupportable réalité portée à son premier degré visuel trouve aussi preneur dans la jubilation filmique. Les quatre documentaires de jeunes réalisateurs congolais Congo in four acts ont astucieusement joué sur cette fibre, tandis que deux d’entre eux dégoulinaient de fatalisme. Seul nerf commun, tous ces films projetés à cette 60ème édition de la Berlinale puisent leurs forces dans une débauche d’images empruntées à la vie courante.
La fiction Imani confirme ce cap en plantant sa trame dans le présent de l’Ouganda, un pays qui gère le dur héritage d’une guerre civile qui a conduit une foule d’enfants à pactiser avec l’enfer. Mais la beauté du film réside moins dans cette évocation que par son souci permanent d’éviter de remuer le couteau dans la plaie, par l’intelligent parti pris de l’ellipse. Le désir de renaissance et de rédemption élève leur voix dans certaines actions des personnages, engoncés dans des luttes perpétuelles. Des luttes âpres dont l’issue semble moins compter que la bravoure de chaque instant. Quelques séquences du film, importées du documentaire, nourrissent par moments cette vérité, en montrant les différents visages de la survie dans ce pays miné par un fossé grandissant entre riches et pauvres. Dénonçant en sourdine ce régime à deux vitesses, Imani fait des batailles individuelles la clef d’accès à sa propre étoile. L’espoir envers et contre tout, tel aurait pu être le refrain de la dernière scène du film, où la musique de break dance rend les pas des danseurs souples et légers, des pas enthousiastes qui les feront sans aucun doute sortir de l’ornière.
Autre documentaire pour une nouvelle coulée d’espoir, Kinshasa Symphony commence pourtant sur une scène ubuesque : un électricien transpire en hauteur pour régler une coupure d’électricité. En bas, des yeux inquiets suivent de près son duel avec les ténèbres. Quand la lumière renaît, les visages s’illuminent, la musique peut repartir. Au pays de la rumba, ils ont décidé de faire sons à part. La musique classique est la passion pour laquelle ils sont prêts à tous les sacrifices, y compris faire le chœur le ventre vide. La débrouillardise les connaît bien les membres de cet orchestre symphonique et commander sur place les instruments incontournables de leur métier n’est pas la plus touchante rampe de leur réalisme. La quête du bonheur par la musique reste à l’horizon de ce film, qui suit jusqu’à leur domicile certains musiciens, afin de mieux souligner la puissance de leur engagement ; car certains parmi eux n’ont guère une vie enviable, comme cette musicienne habitant une maison absolument débraillée, et qui traîne son enfant partout derrière elle. La musique devient pour ces personnes une sorte de retour à une vie normale, une poésie qui permet d’absorber dans ses fissures mélodiques les écueils du quotidien. Dans un univers où les mobiles de résignation ont une forte natalité, la passion de la musique devient le garde-fou idéal. Fonctionnant comme un fil d’ariane tout au long du film, un musicien s’installe quelque part pour jouer un instrument, comme pour purifier les vibrations négatives et glorifier les combats de chaque instant, tandis que, tout autour, des va-et-vient incessants s’opèrent, des gens vaquent à leurs activités dans une ville submergée d’agitations. Imani et Kinshasa Symphony entretiennent ensemble un climat d’espérance, dont l’ombre frémit de lendemains moins semés d’embûches.
Si toute œuvre d’art résulte de la colère, on peut reprocher à certains démons leur dévotion pour l’exagération
Quant au quatuor de documentaires Congo in four acts, la symphonie de la misère est la seule maîtresse du jeu. Si les images laissent clairement deviner les colères devant le laxisme érigé en règle dans la ville de Kinshasa littéralement colonisée par l’à peu près, conséquence d’un manque de vision prospective ouvrant à son tour un boulevard à toutes les incuries, on peut reprocher à deux des documentaires d’avoir poussé le bouchon du malaise ambiant trop loin, sans autre motivation que le bonheur de reconduire des images mille fois ressassées. Dans les documentaires Symphony Kinshasa (à ne pas confondre avec l’autre documentaire) du réalisateur Kiripi Katembo Siku, et Shrinking press du réalisateur Patrick Ken Kalala, les images semblent léchées à la sauvette, comme dans le cas d’un reportage à vite boucler. Tout à fait stupéfiant est le cas du second film, dont on ne sait pas trop s’il s’agit d’un hommage à un journaliste assassiné, tant l’imbroglio narratif sème le trouble dans les esprits. Si toute œuvre d’art résulte de la colère, on peut reprocher à certains démons leur dévotion pour l’exagération.
« Il n’y a pas dans ces films un regard différencié », a soupiré un Africain dans la salle après avoir vu ces documentaires projetés dans la section Forum, à l’instar de la fiction Imani. L’an dernier, toujours à la Berlinale, une Africaine a dépassé les murmures pour demander à haute voix à la coalition des réalisateurs contre le racisme – qui avait fait une série de documentaires épinglant la chasse aux étrangers en Afrique du Sud – de s’intéresser aussi à ce qui va bien en Afrique, car le continent n’a pas signé de bail éternel avec les larmes. Sans le secours des affiches, l’allergie devant certaines scènes made in Afrique enfante une coalition éparse dont le mot d’ordre pourrait être : « ça suffit la misère à la pelle ! » Le réalisateur Jean Marie Teno est, lors de la table ronde Intercontinental connections, revenu justement sur la cage dans laquelle les films africains se font souvent enfermer, pour le triomphe d’un certain imaginaire. A l’en croire, certains partenaires occidentaux suggèrent aux réalisateurs du continent d’insérer certains « ressorts » dans leur création : c’est presqu’un outrage fait à un continent où l’art de conter les histoires a atteint les sommets sur les lèvres expertes des griots. Ce vieux débat sur les stéréotypes a encore rebondi, devant un public nombreux, signe d’un intérêt croissant pour ce qui se fait ailleurs.
Cette mobilisation est-elle cependant capable de briser à long terme le festival d’a priori qui poursuit, tel un venin nostalgique, les cinémas d’Afrique ? Sûrement, d’autant que certaines personnes s’emploient, depuis l’intérieur, à essayer de renverser la donne, en attirant aussi bien l’attention sur les films africains qu’à défendre leur meilleure représentativité. « Sans Dorothée Wenner, chargée de communication de la Berlinale, le cinéma africain serait en deçà de sa portion congrue actuelle à cette fête », a lâché un habitué de l’évènement. La connexion de cette dame dynamique avec d’importantes figures nollywoodiennes a par exemple tracé un axe Lagos-Berlin qui semble se bonifier au fil des Berlinales.
L’atelier Babylon International Workshop, dans la foulée de la Berlinale, a ainsi réuni plusieurs réalisateurs africains. Les participants du Nollywood nigérian ont particulièrement apprécié les échanges autour de l’amélioration des scénarios, avec les scripts doctors. Pour Mme Weener, ces espaces de rencontres sont d’autant plus nécessaires que la construction d’une niche « cinéma africain » n’est pas à l’ordre du jour à Berlin, car les cinéastes africains en seraient les premiers outrés. Pour la productrice Bärbel Mauch, l’autre énergie qui encourage le festival de Berlin à mieux s’ouvrir aux cinémas d’Afrique, la faible représentativité s’explique en partie par la règle d’or de l’avant-première, pierre angulaire de la sélection. Selon le critique de cinéma camerounais Jean-Marie Mollo Olinga, il faudrait ratisser plus large que ce qui est fait en ce moment, dans la chasse aux films à sélectionner, notamment au Maroc, en Egypte, en Algérie. Dorothée Weener l’a rassuré sur le profond travail de ratissage mené chaque année.
Cela n’empêche pas la Berlinale de se positionner comme un beau rendez-vous pour certains films africains, qui n’attendent pas les grâces de la sélection pour débarquer à Berlin avec sous les bras affichettes et flyers. Une incursion parallèle pour un discours résolument tourné vers la modernité, car les films de ces jeunes réalisateurs, anglophones pour la plupart, questionnent avant tout le présent. Sur les hospices du Talent Campus, les travaux de la vingtaine de jeunes Africains sélectionnés abritent des atmosphères où les villes montent au créneau. Le Camerounais Julien Enoka, qui a travaillé l’an dernier pour le Talent Campus, a lui aussi proposé des morceaux d’images de jeunes réalisateurs africains au cours d’une rencontre, lesquels restent préoccupés à filmer leur propre réalité. La Deutsche Welle Akademie s’emploie de son côté à fournir chaque année de meilleures armes managériales à certains patrons de festivals africains. L’Allemagne cherche clairement à donner la parole à l’Afrique, et mieux l’intégrer, sans condescendance, à toutes ses activités cinématographiques. Le constat saute à l’œil, et les murs qui gênaient l’essor du cinéma africain à Berlin n’arrêtent pas de tomber.

///Article N° : 9309

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Les images de l'article
Kinshasa Symphony
Congo in four acts
Imani, de Caroline Kamya
Imani, de Caroline Kamya
Imani, de Caroline Kamya
Imani, de Caroline Kamya
Imani, de Caroline Kamya
Imani, de Caroline Kamya
Imani, de Caroline Kamya
Imani, de Caroline Kamya
Imani, de Caroline Kamya
Imani, de Caroline Kamya
Imani, de Caroline Kamya
Imani, de Caroline Kamya




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