Briser le tabou qui interdit de parler du corps

Entretien de Boniface Mongo-Mboussa avec Ken Bugul

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Avec la parution, en 1983, de son premier récit autobiographique, Le Baobab fou, Ken Bugul fait d’emblée scandale en Afrique. Déchirée entre la culture de ses parents et son expérience de l’Occident, elle compte parmi les premières Africaines à écrire intimement sur leur propre corps. A travers ses deux autres romans, « Cendres et Braises » et « Riwan ou le chemin de sable », cette romancière sénégalaise fait de la conscience de son corps et de l’exploration de ses sensations un élément central de son écriture.

Dans son livre sur le nouveau roman africain féminin (1), Odile Cazenave analyse la création d’un espace littéraire du corps dans « Le Baobab fou ». Quel rôle le corps a t-il dans ce roman?
K.B : Le corps tient une place essentielle dans tous mes romans, comme dans ma vie. Son langage est pour moi le meilleur moyen de se connaître. Dans « Le Baobab fou », c’est en touchant son corps, sa joue, son menton que la narratrice prend brutalement conscience qu’elle est étrangère en Belgique, parce qu’elle est noire. Plus tard, la perte totale de ses repères l’amène aussi à perdre son corps à travers la prostitution. Notre corps, nos attitudes révèlent non seulement notre personnalité mais aussi ce que nous traversons dans notre vie. Nous ne faisons pas les mêmes gestes, ne marchons pas de la même manière sur le macadam ou dans le sable, si nous sommes heureux ou pas.
Dans vos romans, le corps n’est pas toujours le miroir d’une souffrance psychologique. C’est aussi le lieu où se mêlent désir et plaisir…
K.B : Le corps est aussi un merveilleux moyen de communication. Dans « Riwan », la narratrice parvient à libérer son corps. Ce qu’elle n’aurait jamais pu faire dans le cadre de son éducation à l’occidentale. A l’âge de 30-35 ans, replongée dans ses racines, elle découvre la jouissance, qui marque une nouvelle étape dans la connaissance qu’elle a d’elle-même. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas une dose de souffrance dans cette jouissance. Une souffrance liée à l’attente, qui porte le désir à son paroxysme. Les femmes africaines sont expertes dans le dosage et le contrôle de cette attente. Elles en font un élément à part entière de la jouissance.
Comment la sensualité de votre écriture a t-elle été perçue par vos lecteurs africains?
K.B : Elle a été souvent peu ou mal perçue. Les gens ont pris ça pour de la pornographie ou de la provocation. Si tu oses parler du corps en Afrique, tu es tout de suite assimilée au vice. Chez les hommes comme chez les femmes instruits, il y a toujours cette fausse pudeur. Parler de la sensualité du corps ne se fait pas. Je me suis sentie plus à l’aise avec les femmes du Serigne, du marabout (cf. le dernier roman de Ken Bugul « Riwan ou le chemin de sable ») qu’avec les intellectuelles. Comme je le décris dans « Riwan », ces femmes qui ne savent pas lire, qui vivent ensemble dans la cour du Serigne, parlent d’érotisme sans la moindre honte. Elles se tapent sur les cuisses, vibrent d’imagination, s’excitent toutes seules. Cela m’a beaucoup rassuré de voir les vraies Africaines assumer totalement leur sensualité. Malheureusement ce ne sont pas elles qui me lisent. La lecture reste réservée à une élite coincée dans des principes .
D’où vient ce tabou qui entoure l’évocation du corps en Afrique?
K.B : Ce n’est pas religieux car le corps, dans toutes les religions, sert à vénérer Dieu. Je crois plutôt que le corps s’exprimant de lui-même, on juge qu’il n’est pas nécessaire de parler en plus de lui. A mon avis, la création doit pourtant l’explorer.
Justement, depuis une vingtaine d’années, la littérature africaine a vu l’émergence d’une écriture féminine du corps initiée par vous-même et d’autres écrivains comme Calixthe Beyala, Angèle Rawiri, Véronique Tadjo. Les femmes africaines d’aujourd’hui ont-elles plus qu’hier conscience de leur corps?
K.B : Je le pense. On reconnaît la femme, beaucoup plus que l’homme, par son corps. Il est pour elle la source de tous les bonheurs comme de tous les malheurs. J’appartiens à ce mouvement qui a osé une écriture intime du corps féminin par delà la représentation qu’en ont les hommes. J’ai beaucoup dérangé parce que j’ai abordé une « conscientisation » de mon propre corps et de ses sensations.
Le plus important dans ma vie, c’est le corps. La tête vient après. Par exemple, quand j’écris, j’ai toujours les mains sous mon corsage… J’ai besoin de me toucher, de cette sensualité avec mon corps. J’ai aussi une perception très charnelle du corps des autres.
Aujourd’hui, aux USA, il y a des bureaux où les employés s’arrêtent de travailler de temps à autre et font des exercices corporels pour être plus attentifs dans leur travail. C’est bien la reconnaissance de l’importance du corps pour le cerveau. Cela va dans le bon sens mais je crois que le monde ira encore mieux lorsqu’on s’apercevra du rôle essentiel de la sensualité.

(1) Odile Cazenave, « Femmes rebelles, Naissance d’un nouveau roman africain au féminin ». Ken Bugul (de son vrai nom Marietou Biléoma Mbaye) est née au Sénégal, à Maleme Hodar, il y a 50 ans. Elle vit aujourd’hui au Bénin, à Porto Novo, où elle dirige une entreprise de Promotion d’œuvres culturelles, d’objets d’art et d’artisanat. Ken Bugul a publié 3 romans :
– Le Baobab fou, NEA, 1983
– Cendres et braises, L’Harmattan, 1994
– Riwam ou le chemin de sable, Présence africaine, 1999.///Article N° : 877

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