Cabascabo, le film qui a pérennisé le FESPACO

Entretien d’Olivier Barlet avec Alimata Salambéré, présidente de la première édition (1969)

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On lit beaucoup de choses sur la naissance du FESPACO. Il fallait donc revenir à la source, auprès de sa première présidente. Ce fut l’occasion de découvrir le rôle essentiel joué par le film d’ouverture. En 1969, Alimata Salambéré, cheffe de programmes à la télévision nationale, avait 27 ans. C’est pourtant elle qui va être choisie pour être présidente du comité d’organisation du premier « Festival de cinéma africain de Ouagadougou » en 1969, qui s’étalait sur une quinzaine de jours (1er au 15 février) et deviendra le « Festival panafricain de cinéma de Ouagadougou » (FESPACO) à sa troisième édition en 1972.

La biographie rédigée par Yacouba Traoré, « Alimata Salambéré Ouedraogo – Itinéraire et leçons de vie d’une femme debout » (Editions Ceprodif, Ouagadougou 2019), permet d’en mieux cerner les raisons. Odette Sanogoh, qui manquait de temps dans sa charge à la télévision nationale, avait délégué Alimata Salambéré pour participer aux réunions du comité d’organisation. François Mifsud y participait également, en tant que chef du service culturel de l’Ambassade de France à Ouagadougou. Lorsqu’il était proviseur du lycée de Bouaké en Côte d’Ivoire, il avait eu comme élève son mari devenu juriste, Emmanuel Salambéré, qu’il avait apprécié. Il proposa donc comme présidente la seule femme du groupe, qui fut élue sur applaudissements. (p. 97)

Mais Alimata Salambéré n’aurait pas eu cette charge si elle n’était déjà connue en tant que présentatrice vedette du journal télévisé et pour son travail de journaliste démontrant un fort caractère qui lui avait permis de conjurer le destin féminin de ménagère. Ses émissions « Magazine de la femme », qu’elle animait déjà en 1969, puis « Nul n’est censé ignorer la loi » auront marqué la radio nationale burkinabè, au point que Thomas Sankara la nommera comme ministre de la Culture après une entrevue tendue que relate savoureusement le livre.

Lors de son discours d’inauguration, elle insistera sur l’objectif du festival : « Un cinéma africain qui parle des Africains, un cinéma africain réalisé par des Africains ». (p.16) Le général Sangoulé Lamizana, chef de l’Etat, avait accepté de parrainer le festival et en reprit les termes, comme en atteste le film qui suit.

Alimata Salambéré insista pour que le film d’ouverture soit Cabascabo, du Nigérien Oumarou Ganda où un jeune Africain enrôlé dans le corps expéditionnaire français en Indochine voit ses camarades mourir pour une cause qui n’est pas la leur et revient au pays assez déboussolé. On lira ci-dessous pourquoi ce coup de génie a permis la pérennisation du festival. O.B.

 

FESPACO 2019 : « 1969, naissance du premier festival de cinéma africain » from Institut national audiovisuel on Vimeo.

 

 

Travaillant sur l’Histoire des cinémas d’Afrique, j’aurais voulu vérifier avec vous quelques informations car on lit des choses contradictoires sur les débuts du Fespaco, notamment sur le rôle des cinéastes. Dans un article,[1] Inoussa Ousseini indique que Claude Prieux était en poste à Saint-Louis du Sénégal avant d’être nommé à la direction du Centre culturel franco-voltaïque de Ouagadougou.

C’est possible.

Et qu’il avait déjà le projet de faire un festival de cinéma africain dans le même esprit que le festival des arts nègres, en collaboration avec Ousmane Sembène et Paulin Soumanou Vieyra.

C’est vrai.

Ils avaient donc déjà un rôle actif de conseil ?

J’ose même dire de collaboration car ils ont contribué à enrichir son idée. Quand on veut voir les membres fondateurs du Fespaco, moi je les inclus : Sembène et Vieyra, même si sur le plan national c’est la Haute Volta qui a eu l’initiative « avec » Claude Prieux d’asseoir cette manifestation. Sembène et Vieyra sont les premiers cinéastes qui sont venus et Claude Prieux a basé le festival sur leurs films, avec Oumarou Ganda, Mustapha Alassane et Timité Bassori qui ont également mis leurs films gratuitement à disposition. S’il était à Saint-Louis, il les a probablement côtoyés et lorsqu’il a été déplacé, il a trouvé ici des gens aptes à adhérer à cette idée et il s’est lancé.

A partir de quel moment ont-ils été actifs ?

Claude Prieux

La naissance du Fespaco, c’est Claude Prieux, directeur du Centre culturel franco-voltaïque. Je ne l’ai pas connu à son arrivée, mais j’imagine qu’il a eu les contacts nécessaires pour poursuivre son idée. Il avait ainsi contacté François Bassolet, le directeur de l’information qui dirigeait l’organe de presse de l’Etat, Carrefour africain, l’ancêtre de l’actuel Sidwaya. Il y avait aussi Mamadou Simporé, le directeur des PTT, Eugène Lampo, du ministère de l’Education (il n’y avait pas de ministère de la Culture à l’époque), Odette Sanogo qui dirigeait la télévision (j’étais alors cheffe de programme) et Hamidou Ouedraogo pour la mairie de Ouagadougou. Ils ont fait beaucoup de réunions et un jour, Odette Sanogo, m’a demandé si cela m’intéresserait de la remplacer car elle était très occupée. J’avais jusqu’à présent écouté ce qu’elle en disait d’une oreille un peu distraite mais ai accepté. L’idée était que les films montrés au Centre culturel franco-voltaïque n’étaient vus que par les expatriés. Il y avait un ciné-club mais il était peu fréquenté par les Africains.

Comme Inoussa Ousseini dans son article, Colin Dupré insiste dans son ouvrage sur l’Histoire du Fespaco sur le rôle joué par le « ciné-club de Ouagadougou » du Centre culturel franco-voltaïque.[2]

C’est Bernard Ynonli qui l’animait, qui a d’ailleurs fait un film après : Sur le chemin de la réconciliation. Je ne sais pas s’ils ont fait pression pour un festival mais je ne pense pas que cela avait été leur souci. C’était plus celui de Claude Prieux qui voyait que les Africains ne pouvaient pas voir les films faits par les Africains, et ne trouvait pas cela normal.

Vous avez donc constitué une commission.

Oui, quand cela avait commencé à se préciser, Claude Prieux avait invité son supérieur hiérarchique, le conseiller culturel de l’ambassade de France François Misfud, à participer. Au moment des présentations, il m’a demandé si je connaissais Emmanuel Salambéré. Chacun savait que c’était mon mari. Or il avait été son élève en Côte d’Ivoire. J’étais la seule femme. Si bien que lorsqu’il s’est agi d’élire un bureau pour les différentes tâches à accomplir, il a proposé mon nom et tout le monde a applaudi. J’avais peur mais j’ai accepté ! On a fait des réunions et on a vu qui pouvait nous aider. Tous les services concernés étaient là : presse, télévision, pour les transports Air Afrique avait été sollicité, l’éducation nationale, etc.

Sembène a-t-il participé à ces réunions ?

Non, il était à l’étranger et les réunions étaient nombreuses. Il est venu au festival en tant que cinéaste avec ses films qu’il donnait gratuitement, ce qui montrait son engagement et sa conviction. Il a compris que le festival pouvait vraiment aider le cinéma africain.

Quelle était votre relation avec le président Lamizana ?

Lamizana nous avait très bien reçus et l’Etat finançait les dépenses que nous ne pouvions pas assumer, dès avant le festival, pour faire venir une trentaine de films. J’ai proposé de passer Cabascabo d’Oumarou Ganda en ouverture : Lamizana était militaire et avait été tirailleur en Indochine : j’étais sûre qu’il y serait sensible. Après hésitations, tout le monde en fut finalement d’accord. Il a énormément apprécié le film. Il était venu avec son épouse, ce qui n’était pas évident à l’époque. Je les ai un peu taquinés avec la parenté à plaisanterie et nous avons ri. Son aide de camp était l’oncle de mon mari, Kouaka Salambéré : au lendemain de la première édition, Lamizana a fait remettre par son aide de camp 200 000 Fcfa à l’intention de notre comité, une grosse somme à l’époque, probablement prise sur la caisse noire, et s’est investi pour que le festival continue.

Et qui était secrétaire général du festival ?

Claude Prieux jouait ce rôle, mais on a ensuite voulu africaniser et François Bassolet lui a succédé puis Louis Thiombano. En 70, cela prenait la forme d’un festival. J’étais en grossesse et j’ai demandé qu’on me remplace. On a donc demandé à Monsieur Mensah, un cinéphile réputé, qui fut également maire de Ouagadougou. Etait-ce le fait de devoir remplacer une femme ? En tout cas, il a proposé son épouse qui était secrétaire du ministre des Affaires étrangères. Cela fut accepté et elle m’a remplacée. C’est ensuite avec elle que l’on a donné le nom de Fespaco. Une polémique tourne sur la question de qui fut la première présidente, mais cela tient au nom du festival. Elle n’avait pas assisté aux premières réunions. Je ne suis jamais intervenue sur cette polémique car c’était une aînée, plus âgée que moi. En ce qui me concerne, j’ai simplement fait mon travail quand j’étais aux affaires.

Lors de la première édition de 1969, vous avez 27 ans, et vous prononcez un discours militant qui a été remarqué, plaçant le festival au service d’un cinéma réalisé par des Africains et qui parle aux Africains.

Alimata Salembéré

Je présentais à l’époque le Journal télévisé de 20 h. Le jour de l’ouverture du FESPACO en 1969, j’étais de service pour le journal de 20 h et j’avais mon discours à côté de mes papiers pour le journal. Je le « révisais » pendant la préparation. J’étais très anxieuse !

Lors du colloque du cinquantenaire en 2019, vous avez insisté sur la dimension panafricaine du festival. On est en 1969 à une époque où les pays africains sont partagés entre les non-alignés qui ont une définition internationaliste du panafricanisme, une conception partagée par Sembène et consorts, et ceux qui préfèrent un panafricanisme transnational. Comment cela se situait-il pour vous ?

A vrai dire, je constatais surtout que les films faits par des Africains n’étaient pas vus par les Africains.

Les salles COMACICO et SECMA ne projetaient aucun film africain ?

Non, ce n’était pas leur préoccupation. J’étais seulement mu par cette conviction, sans militantisme politique sous-jacent. C’était devenu une passion que l’on puisse voir les films africains.

Il y avait à l’époque une grosse méfiance vis-à-vis de ces films. Claude Prieux a été muté à Lomé peu de temps après le premier festival pour les avoir projetés. On leur reprochait d’être critiques. C’était par exemple le cas de Cabascabo. Comment cela s’articulait-il politiquement parlant ?

Je ne voyais pas la manifestation sous cet angle. C’était sur le plan culturel, avec la passion pour ce qu’on est, ce qu’on peut offrir et partager. C’est cela qui me motivait.

Le président Lamizana avait-il des positions affirmées à ce niveau ?

Je ne pense pas. Il ne les exprimait pas au festival en tout cas.

La nationalisation des salles en 1970 intervient à la suite de l’exigence des salles de répercuter sur le prix du billet la nouvelle taxe de 25 % imposée par le ministre du budget Garango qui cherchait à renflouer les caisses de l’Etat, ce qu’on appelait « la garangose ». Cela leur fut refusé et elles menacèrent de fermer au 1er janvier, le firent, si bien que leur nationalisation intervint le 4 janvier ! François Bassolé fut envoyé en France pour acheter des films, mais sans connaissance du métier et du milieu, il n’en rapporta qu’un : Z, de Costa Gavras.

Finalement, on a accepté les films à bon marché, notamment des films hindous, et le boycott n’a pas duré très longtemps. Cela galvanisait les cinéastes africains à produire, pour remplacer ces images venues d’ailleurs qui n’étaient pas de notre culture. Ces salles étaient tenues par des commerçants qui ne pensaient qu’à leur rentabilité et nous étions déterminés à le faire par nous-mêmes. La SONACIB a bien fonctionné durant une période et a permis de financer la production de films burkinabés par une taxe sur les billets, qui alimentait le fameux compte 30-115, lequel permettait d’attribuer des subventions alors que le ministère de la Culture ne disposait pas de gros moyens. Les gens continuaient à aller au cinéma et l’Etat intervenait aussi en finançant également la production, ce qui restait exceptionnel en Afrique. L’Etat prenait aussi en charge la venue au festival des cinéastes invités d’autres pays.

C’est encore le cas d’ailleurs !

Oui, mais des partenariats sont institués qui divisent le coût. Le soutien de l’OIF et de l’Union européenne a été déterminant. Le bureau du festival s’était déplacé pour rencontrer ce qui est devenu l’OIF. J’y ai été moi-même, bien après, directrice générale à la Culture, après avoir été ministre de la Culture au Burkina sous Sankara puis Blaise Campaoré.

Comment avez-vous vécu ce changement de pouvoir ?

Sankara avait pensé que j’étais capable de défendre la Culture telle qu’il l’entendait et je me suis dit qu’il fallait continuer avec la même conviction pour asseoir ce qu’il avait vu en me nommant. Comme je ne suis pas politicienne, je ne prends pas parti mais je lui devais de continuer la mission qu’il m’avait confiée. Je ne voulais pas laisser la place à des personnes qui ne seraient pas allées dans le sens de ce qu’il voulait.

Si Sankara vous a imposé ce poste que vous ne vouliez pas, c’est qu’il connaissait votre émission « Nul n’est censé ignorer la loi », qui apparemment dérangeait beaucoup.

Oui, elle dérangeait. Il m’avait longtemps observée. Le fait que je sois à la tête du Fespaco en 1983 en tant que femme et journaliste l’avait impressionné. Mes enfants insistent aussi sur la nouveauté de la chose, si bien que je prends conscience de mon côté rebelle !

Vous faites partie du Conseil des sages du Fespaco. Quel est votre rôle ?

Nous intervenons s’il y a des questions ou différents. Il y en a eu un justement entre la ministre de la Culture et le délégué général, qui en sont tous deux à leur premier Fespaco. Je me suis permis de le leur rappeler, et la nécessité d’une complicité entre eux deux pour le réussir et servir le cinéma. Alex Moussa Sawadogo est très compétent et connaît bien le domaine, et sa ministre le reconnaît. Je ne crois pas qu’il faille être un homme politique pour être à la tête du Fespaco. Felipe Sawadogo était également présent, qui approuvait ma position. Il avait été nommé secrétaire général sous Sankara en 1984. Je l’avais proposé et Sankara m’avait dit qu’il était un peu jeune. Je lui avais indiqué que je n’avais personne d’autre et lui avais aussi rappelé son propre âge (35 ans) ! Il a ri et Felipe Sawadogo fut renouvelé jusqu’en 1996 !

Le lien entre l’Etat et le festival a toujours été problématique : la gestion d’un festival demande de pouvoir agir vite, loin des complications administratives. Tous les délégués généraux ont insisté pour renforcer l’autonomie du festival, sans obtenir gain de cause.

Tout à fait. Je ne crois pas que ce soit l’objectif particulier de l’actuel délégué général mais son travail va dans ce sens.

C’est la première fois que la composition du comité de sélection a été dévoilée, qui réunissait des gens compétents, et tous se réjouissent de la qualité de la sélection 2021. L’enjeu ne sera-t-il pas à l’avenir d’avoir des premières mondiales qui permettraient de renforcer l’attraction et la visibilité internationale du Fespaco ?

Certainement, mais pour cette édition, le report de février à octobre a fait que nombre de films ont été présentés dans d’autres festivals. En février, nous aurions eu la primeur de certains films. Si on arrive à dominer le terrorisme et la pandémie, on pourra y arriver !

Comment le Fespaco a-t-il trouvé sa marque au départ ? Etait-ce dès le début l’immense succès populaire qu’il connut ensuite ?

L’attrait tenait au fait que le public se reconnaissait dans les films. Cela me fait penser à une anecdote : lorsque Gaston Kaboré était directeur du cinéma, on avait demandé au directeur d’Air Afrique de passer des films africains durant les vols. Il avait acquiescé mais cela n’avait pas vraiment été suivi d’effets ! Et un jour, je prenais l’avion et voyant que j’étais sur le vol, un responsable a bouleversé la liste des films pour intégrer un film ethnographique pour me faire plaisir ! Ce n’était absolument pas notre attente et montrait l’écart d’appréhension des films !

Aviez-vous assez de lieux de projection ?

Il y avait six salles de cinéma dans le pays et seulement deux à Ouaga, le ciné Simon et le ciné Nader. Souleymane Ouedraogo, le projectionniste du Centre franco-voltaïque s’était débrouillé pour installer un projecteur à la Maison du peuple. Il faut d’ailleurs lui rendre hommage car ce n’était pas simple. Il est actuellement mal-voyant. Lors du premier Fespaco de Thomas Sankara, j’avais insisté pour que l’ouverture se fasse à la Maison du peuple malgré les réticences. Je lui ai rappelé que c’est là que Lamizana avait vu Cabascabo et c’est là que cela a eu lieu !

 

Propos recueillis à Ouagadougou le 17 octobre 2021

texte relu et corrigé par Mme Salambéré

 

 

[1] « Hasard et nécessité dans l’invention du FESPACO », in : Cinéma africain – manifeste et pratique pour une décolonisation culturelle – 1ère partie : le FESPACO : création, évolution, défis (FESPACO / Black Camera / Institut Imagine, automne 2020, 786 p.), p. 117-121. Version anglaise publiée par la revue Black Camera.

[2] Le Fespaco, une affaire d’Etat(s), L’Harmattan 2012, p. 89. Cf. article n°11325.

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