Cannes 2021 : alchimie d’un festival

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Après l’annulation de l’édition 2020, où le festival avait conféré un label aux films sélectionnés et les avaient soutenus dans des programmations  » hors les murs  » dans d’autres festivals, le prestigieux festival de Cannes se tient à nouveau du 6 au 17 juillet 2021 avec un grand nombre de films et toutes les sélections parallèles. Quelles sont les options cette année de l’événement le plus médiatisé au monde après la coupe du monde de football ?

La cérémonie d’ouverture retransmise sur Canal+ a attiré 424 000 spectateurs (contre 377 000 en mai 2019), ce qui semble indiquer un intérêt renforcé pour le cinéma malgré la pandémie. La covid-19 aura eu un impact considérable en fermant les salles, repoussant les tournages et provoquant un terrible embouteillage pour la sortie des films une fois les jauges réouvertes et les couvre-feu progressivement levés.

 » Il est difficile de faire des documentaires en ces temps de covid parce qu’il est impossible de ne pas montrer des gens portant des masques. Je trouve cela dérangeant car cela tue toutes les expressions du visage « , déclarait au Film français le grand documentariste américain Frederik Wiseman auquel la Quinzaine des raéalisateurs rendait hommage en lui attribuant son prestigieux  » Carosse d’or  » annuel et en projetant son dernier film, Monrovia – Indiana. Il a ensuite répondu aux questions de Claire Simon et Nicolas Saada, un grand moment de réflexion sur la méthode documentaire.

Effectivement, les personnages des films montrés à Cannes ne sont pas masqués, sauf exception de dérision. Par contre, le masque reste obligatoire dans les salles, les certificats de vaccination ou de tests récents aussi pour entrer dans le  » saint des saints « , le Palais du festival. Le festival a mis à la disposition de ses invités des tests gratuits… à renouveler tous les deux jours. Tout a été modifié cette année : pas de casiers de presse ni d’ordinateurs à disposition en salle de presse, une réservation électronique obligatoire sur internet pour chaque séance, et des contrôles qui viennent s’ajouter au dispositif contre le terrorisme. Quant au marché du film, il ne comporte que quelques stands, un village international réduit où les pays du Sud sont absents (sauf le pavillon africain). Cannes voulait être le premier festival post-covid en 2020. Il l’est en 2021 ! Avec un plus grand nombre de films encore, une nouvelle section  » Cannes premières  » montrant des films en avant-première de leur sortie, un gage de fidélité à des cinéastes qui ont été dans des éditions précédentes mais n’ont pas été retenus pour celle-ci. De plus, une section dite éphémère de films sur les problèmes et les solutions en matière d’environnement mais aussi sur la beauté de la terre et l’engagement des jeunes générations, une section écologique en somme. C’est dans cette section qu’est présenté « Marcher sur l’eau » de Aissa Maïga.

Le festival 2021 se déroule donc avec des jauges pleines mais avec moins de journalistes et de professionnels présents, et même d’équipes de films empêchées de venir par les restrictions sanitaires. Les participants de la Fabrique des cinémas du monde ont par exemple dû attendre à Nice en quarantaine avant de pouvoir venir sur Cannes, mais ce fut l’occasion de faire connaissance et d’avoir de fructueux échanges ! Nous publierons notre entretien avec Amédée Pacôme Nkoulou et sa productrice Samantha Biffot sur leur projet de long métrage de fiction « Les Fresques des oubliés« .

L’alchimie du festival de Cannes réussit à en faire un événement mondial, un formidable tremplin de visibilité pour les films sélectionnés et un marché où se négocient les droits de distribution au niveau international. Il est aussi la vitrine non seulement du cinéma français mais de la politique française de soutien aux cinémas du monde, selon une logique apparue dès les Indépendances des anciennes colonies : pour compenser la perte de l’empire et continuer d’avoir un impact international, la France devait soutenir par des politiques de coopération ses anciennes colonies. Elle s’assurait ainsi que ces pays soutiendraient ses options dans les grandes négociations et instances internationales, et conserverait son influence. Et comme, du champagne au cinéma, les produits français sont souvent culturels, le soutien au cinéma d’auteur fut un choix de départ qui se poursuit aujourd’hui contre vents en marées.

Thierry Frémaux, délégué général du festival, fait remonter cet engagement aux origines du festival : en 1939 comme événement antifasciste et, après son interruption pendant la guerre, en 1946 comme instrument de libération et d’espérance. Cet engagement, c’est  » le cinéma, rien que le cinéma « , ce qui veut dire une défense systématique des salles de cinéma : pour être sélectionné, un film doit sortir dans les salles, ce qui veut dire pas sur une plateforme internet. Ceux qui sortent sur une plateforme peuvent l’être hors-compétition. Ce fut le grand débat il y a quelques années. Depuis, les choses n’ont pas avancé : Netflix refuse la règle et ses films sont donc absents.

Mais le combat de Cannes, c’est aussi le cinéma d’auteur. Certains films en compétition sont difficiles d’accès car novateurs. C’est la reconnaissance de la nécessité d’une recherche esthétique pour faire avancer le cinéma et répondre aux nouvelles exigence de représentation et d’interrogation du temps présent. Comme en tout art, l’avant-garde dérange mais remplit le rôle de recherche qui permet le renouvellement et donc la pérennité de la démarche artistique. Cannes a réussi à fidéliser des cinéastes reconnus internationalement qui choisissent toujours le festival pour présenter leurs nouvelles œuvres, quitte comme cette année à en repousser la sortie comme Paul Verhoeven ou Nanni Moretti.

Certes, il faut aussi du glamour pour que la dimension grand public du cinéma soit aussi présente. Ces films entraînent un intérêt général pour le cinéma, qui conduit le public à voir des films qui vont éventuellement le bousculer, le mobiliser. Et Cannes, avec la montée des marches, est très fort pour cela : robes de couturiers, avalanche de photographes, multiples relais sur les chaînes de télévision, sunlights et faste… Cela tient à une compétition longs métrages équilibrée entre des films exigeants et des films plus ouverts, mais aussi avec une ouverture aux auteurs des pays les plus lointains. Suite à la contestation féministe, la parité est respectée dans les jurys, les comités de sélection et bientôt les instances. Les associations ont revendiqué la parité dans les sélections mais le festival clame qu’il arrive en bout de course et ne peux inventer des réalisatrices dans des pays qui n’en ont pas ou très peu.  » Les sélections ne sauraient reposer sur le sexe, la race ou la religion des cinéastes « , répète Thierry Frémeaux.

2021 est l’année du premier président de jury longs métrages noir : Spike Lee, qui devait déjà l’être en 2020, répète à l’envi apprécier cette situation, sans mettre de côté son goût pour la provocation pour autant, habillé d’un costume entièrement fuchsia vif à l’inauguration. On peut compter sur lui pour un palmarès non-consensuel. Il sera notamment appuyé par la cinéaste franco-sénégalaise Mati Diop dont le film Atlantique avait reçu le grand prix du jury, donc le deuxième prix après la palme, au festival 2019. Il semble aujourd’hui acquis que des cinéastes noirs soient dans les jurys alors que Sembène Ousmane fut le premier juré africain 21 ans après le début du festival. La présence de Tahar Rahim au même jury long métrages ainsi que Mounia Meddour au jury Un certain regard, ainsi que Kaouther Ben Hania au jury des Courts Métrages et du concours des films d’écoles de la Cinéfondation illustre la volonté de diversité dans la composition des jurys.

Il suffit de parcourir les sélections pour trouver des films réalisés par des cinéastes africains ou afro-descendants, ou évoquant des problématiques des mondes noirs et arabes : « Lingui » de Mahamat-Saleh Haroun (Tchad) et « Haut et fort » de Nabil Ayouch (Maroc) en compétition officielle longs métrages, « Bonne mère » d’Hafsia Herzi (Algérie/Tunisie, France) et  » Freda  » de Gessica Geneus (Haïti) à la sélection officielle Un certain regard. A la Quinzaine des réalisateurs :  » De bas étage  » de Yassine Qnia (France) et  » Neptune Frost  » de Saul Williams (Etats-Unis) et Anisia Uzeyman (Rwanda). A la Semaine de la Critique, en compétition :  » Feathers  » d’Omar El Zohairy (Egypte) et  » La Femme du fossoyeur  » de Khadar Ayderus Ahmed (Djibouti) ainsi qu’en court métrage :  » Soldat noir  » de Jimmy Laporal-Trésor (France). Dans le film d’ouverture de la Semaine,  » Robuste  » de Constance Meyer (Suisse), le rôle principal aux côtés de Gérard Depardieu est tenu par Deborah Lukumuena (découverte dans Divines) et le film de clôture est  » Une histoire d’amour et de désir  » de Leyla Bouzid (Tunisie). Dans la sélection ACID, on note  » Aya « , de Simon Coulibaly Gillard (Belgique, Bulgarie), tourné en Côte d’Ivoire, ainsi que  » Down with the King « , de Diego Ongaro (Etats-Unis).

Sans oublier la traditionnelle et abondante section Cannes Classic qui offre cette année  « Lumumba: la mort du prophète de Raoul Peck » et « Bal poussière » de Henri Duparc, mais aussi un hommage à Oscar Micheaux avec son film « Murder in Harlem » et « Oscar Micheaux – The Superhero of Fimmaking » de Francesco Zippel. On y trouve aussi Orfeu Negro de Marcel Camus.

Un beau programme !

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