Carthage 2006 : la critique tunisienne face aux films tunisiens

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En guise de compte rendu tardif de la 21e session des Journées cinématographiques de Carthage qui se sont tenues à Tunis du 11 au 18 novembre 2006, je me suis penché sur les critiques parues dans les journaux tunisiens pour essayer de comprendre la perception des films par le tissu local. Encouragé par le travail d’échange développé dans les ateliers de la Fédération africaine de la critique cinématographique et gardant en mémoire le colloque organisé aux JCC de 2002 suite à des critiques assassines envers des films tunisiens (cf. La critique face aux cinémas africains et arabes, article n°2670), il me semblait en effet important de confronter mon regard avec celui de mes collègues, notamment sur les films tunisiens.

Un film sous silence
J’ai donc chaque jour acheté les quatre quotidiens paraissant en français pour voir comment les critiques accrédités par les journaux tunisiens perçoivent notamment les films de leur pays et tente de résumer ci-après ce qu’ils ont écrit. Ce sont bien sûr clairement les nouveaux films tunisiens qui ont généré le plus d’articles, même si Junun (Démences) de Fadhel Jaïbi, qui porte ainsi à l’écran sa pièce éponyme adaptée du roman Chronique d’un discours schizophrène de Nejia Zemni (Éditions L’Harmattan), n’a été honoré que d’un seul dans Le Temps du 17 novembre. Est-ce parce que la pièce, qui a été présentée à Paris en juin 2006, a longtemps été interdite, faisant ainsi déjà couler beaucoup d’encre, que la presse tunisienne s’intéresse si peu au film ou bien pour ne pas froisser les susceptibilités ? L’aide à la finition promise par le ministère de la Culture n’a jamais été versée, si bien que le film a été projeté en vidéo. « Le Chef d’État parle de liberté et d’ouverture : c’est le moment de les entériner », s’est exclamé Jaïbi sous les applaudissements en introduisant son film. Le papier de Sayda Ben Zineb est enthousiaste : Notre fierté a été immense. (…) Le climat de violence verbale et physique qui a régné tout au long du film n’a pas arrêté de nous secouer à chaque instant. Seule, la qualité de la traduction des sous-titres est critiquée, qui rend peu l’âme d’un texte aussi fort et compliqué, un problème qui risque de pénaliser le spectateur étranger.
Cela a dû être le cas pour moi, gêné de bout en bout par la pesanteur de l’énonciation et du jeu forcé de Mohamed Ali Ben Jemaâ, mais il est aisé de percevoir combien le spectateur tunisien peut résonner à l’incarnation par le personnage de la schizophrénie d’une société. Pour encourager cette relation, Jaïbi multiplie des effets de distanciation, comme de très gros plans ou bien un décor théâtral où les acteurs jouent face au spectateur. Face à l’enfer d’une famille où la mère materne et le père est absent et qui accuse Num de la violence féroce du frère proxénète, l’hôpital est le lieu de l’institution normative, retardataire et sécuritaire. La thérapeute qui prend Num en charge devra démissionner pour poursuivre son travail sans l’aliéner davantage. « Le mutisme rend fou », conclut le film qui propose d’oser quelques mots.
La forme et le fond
C’est Making of de Nouri Bouzid qui a reçu le Tanit d’or (cf. notre critique en article lié). Le film montre comment un jeune sans avenir est récupéré par des intégristes qui cherchent à en faire un kamikaze. Bouzid introduit à trois reprises une rupture du récit en montrant l’acteur se révolter contre le réalisateur et refuser de jouer ce rôle qui fait de lui un monstre.
Est-ce du meilleur effet ? titre Samira Dami sa critique dans La Presse du 16 novembre de ce film « un peu façon Nouvelle vague ». Les critiques tunisiens reflètent ainsi l’interrogation du public, comme le souligne Zohra Abid dans Le Quotidien du 19 novembre : Depuis la sortie de ce film, les gens ne cessent d’en parler, de critiquer dans le bon et le mauvais sens le thème ou les techniques. Ce qui suggère que le film développe l’esprit critique du public. Samira Dami demande dans son article si ce brusque effet de « distanciation » sert vraiment le fond, la forme et la mise en scène de l’ensemble. Pour tout de suite répondre : On peut en douter. Car la fable, les personnages se suffisaient amplement à eux-mêmes. La linéarité ne dérangeait point.
Mais si c’est effectivement cette audace formelle qui divise les critiques tunisiens, c’est davantage ce qu’elle sous-tend qui gêne Hedia Baraket dans Le Renouveau. Non seulement elle refuse catégoriquement le procédé qui lui semble trahir le cinéma : Pourquoi le langage du film se désagrège-t-il ?, mais elle en critique le fond : On aurait certes aimé que ces interruptions disent autre chose que : « Pardon, voilà ce que je veux dire par ce film exactement ». Hamadi Abassi s’emploie cependant dans Le Temps du 16 novembre à justifier le « choix difficile » de Nouri Bouzid : Un thème ardu, pétri d’embûches, que le réalisateur a su contourner en procédant par une distanciation brechtienne. Il ne s’agit plus, précise-t-il, de se laisser piéger par les rouages d’une fiction attachante, mais d’assumer ses propos et défendre ses convictions.
Bizarrement, le même journal revient le lendemain sur le film avec un article réactif du jeune Khalil Khalsi intitulé : Non, ce n’est pas une fin en beauté ! Les propos sont violents : Non, M. Bouzid, vous vouliez dire quelque chose, en l’occurrence d’intéressant, mais finalement vous n’avez rien dit : en effet, c’est un peu trop scolaire pour une idée qui se veut libertaire, intellectuelle, et qui veut qu’on l’applaudisse. Pire, il affirme : Nouri Bouzid a peur de la réaction des gens (le prétexte du making of) qu’il caresse plutôt dans le sens du poil, ce qui est chagrinant. Ainsi, les critiques tunisiens sont unanimes à penser que le propos du film est important et, s’ils rejettent le film, ne le font que sur des points de forme, et seulement sur les « making of ». Ce propos ne constituera pourtant jamais le contenu de leurs articles qui n’abordent jamais le fond du film, faisant ainsi la démonstration que Bouzid s’attaque bien à un tabou comme il le suggère dans ses digressions formelles, et que, rusé, il devance ainsi les critiques en les focalisant sur la forme plutôt que sur le fond. De même, les écrits passent tous sous silence le fait que Bouzid construit un personnage de terroriste humain, se contentant, comme Zohra Abid, d’indiquer qu’il nous pousse à bien cogiter.
Jeux de miroir
Dans l’autre film tunisien de la compétition, Tendresse du loup, Jilani Saadi reprend pour acteur principal Mohamed Grayaâ et lui fait jouer comme dans son premier long métrage Khorma, selon S. Harrar dans Le Renouveau du 19 novembre, une figure de saint déjanté qui n’en finit pas de payer pour les autres. Il touche et émeut, poursuit S. Harrar, surtout dans sa manière de rêver sa vie, aux antipodes. La chanson de Cesaria Evora Petit pays revient en effet de façon lancinante dans le film, Stoufa rêvant du Cap vert. Clairement, les critiques des quatre journaux francophones tunisiens ont vibré avec les exclus de cette chronique urbaine d’une nuit, jalonnée par une horloge s’affichant à l’écran, les contours d’une vie impossible pour certains, la fatalité d’une nuit éternelle, comme l’écrit Rim Saïdi la veille dans le même journal.
Durant cette nuit fauve, poursuit-elle, la bande de quatre copains qui se soulage à coups de bière, de pétards et d’automutilations ne sait que faire de l’ennui meurtrier, de la violence latente des mots, des gestes et des regards. Cette meute de loups violera collectivement Salwa la prostituée qui passe par là. Seul Stoufa s’y refuse, mais elle l’accusera. Il la capture et l’emmène dans leur repère où ils partageront une nuit mêlant affrontement et tendresse, ce qui selon Hamadi Abassi dans Le Temps en fait malgré la noirceur de son ton un film lumineux. « Si tu étais un homme, tu saurais garder une femme comme moi » : le retour à la réalité est aussi cruel que dans Khorma. Ce réalisme excessif, indique-t-il, nous pousse à affronter le reflet de notre propre image dans le miroir, à nous assumer à travers toutes nos contradictions afin de nous réconcilier avec nous-mêmes.
Sans doute est-ce la clef qui permet de comprendre pourquoi ce film qui m’a paru comme Khorma courageux mais terriblement inégal accroche tant critiques et spectateurs tunisiens. Jilani Saadi n’est peut-être pas un foudre de la caméra, écrit Souad Ben Slimane dans La Pressedu 17 novembre, mais il a un univers éclairé. Ce qui le rend intéressant, indique-t-elle, c’est cette banalité du mal chez les gens de bien et ces personnages délicieusement odieux. Cette ambivalence des nombreux jeunes garçons qui promettent, qui trompent et finissent par trahir à laquelle fait référence Ousmane Wague dans Le Quotidien du 18 novembre, Asma Drissi l’exprime dans le quotidien du festival de la veille : On les aime tous autant qu’on les déteste, après avoir indiqué que l’histoire, avec sa simplicité, nous réfère à notre complexité. C’est donc cette force de raconter ce que nous savons déjà qui rend le film bouleversant, en se faisant miroir des ambivalences ressenties par la société tunisienne.
Mis de côté
Elle et lui d’Elyes Baccar, autre miroir d’ambiguïté, étant déjà sorti en Tunisie, n’a pas suscité de nouveaux articles. Il n’a pas non plus été mis en perspective, les critiques n’inscrivant que fort peu les films dans les tendances d’une cinématographie ni même dans le style ou la carrière d’un réalisateur. Pourtant, ce pur produit du Nouveau théâtre tunisien (cf. Junun, joué par le même acteur) participe de ces nouvelles écritures intenses et intimes où le huis clos reflète les limites de la liberté individuelle dans une société sous surveillance. Le bâtiment s’appelle « Joie » et la résidence « Nouvelle ère » mais l’incommunicabilité est totale et la folie menace. Ce duel d’un homme qui se terre dans son incapacité de dialogue avec une femme qui l’aime mais le met à l’épreuve est si violent pour son image de soi (« l’Arabe, le fort, le lion ») qu’on se demande s’il n’était pas finalement le produit de son imaginaire.
Étonnant traitement pour l’un des réalisateurs tunisiens les plus marquants, Nacer Khemir, qui revenait en compétition après avoir mis dix ans à boucler Bab Aziz, le prince qui contemplait son âme : une seule critique et un papier annonciateur, tous deux distanciés envers un style qui leur paraît hermétique. Le cinéma de Nacer Khemir serait d’abord poésie et onirisme, indique en utilisant le conditionnel S. Harrar dans Le Renouveau du 17 novembre. Que cherchent-ils tous, sinon le paradis perdu et l’amour aux multiples visages ? se demande-t-elle sans vraiment l’affirmer. Nacer Khemir nous entraîne, qu’on le veuille ou non, dans sa propre logique et nous impose son point de vue qui s’installe dans son creuset habituel, celui du mysticisme, de l’esthétisme, de la philosophie et de la poésie, écrit Asma Drissi dans La Presse du même jour, qui titre son article « Egal à lui-même ». On se retrouve en rupture avec nos repères et nos références pour nous laisser engloutir par un univers pictural et plastique, poursuit-elle après avoir dégagé des constantes dans les films de Khémir qui ne sont pas forcément des faiblesses !
Voilà qui honore bien peu un film marquant (cf. notre critique et entretien avec le réalisateur), le palmarès l’ayant également royalement ignoré. Le critique et universitaire Hedi Khelil rend hommage au réalisateur mais note qu’avec Bab’Aziz « il semble marquer le pas et perdre ses repères » (p.301) dans son remarquable livre Abécédaire du cinéma tunisien présenté conjointement avec celui de Mahmoud Jemni 40 ans de cinéma tunisien – regards croisés lors d’une matinée organisée par l’Association tunisienne pour la promotion de la critique cinématographique ATPCC.
Mahmoud Jemni pose les mêmes questions à une quarantaine de personnes, ce qui constitue une enquête intéressante mais hétérogène, car malheureusement sans une synthèse ou une analyse qui orienterait le lecteur, à commencer par un étranger peu au fait des contextes tunisiens.
Les deux livres en auto-édition ont en commun une passion du cinéma, mais celui d’Hedi Khelil comporte justement ce partage cinéphilique qui manque à celui de Mahmoud Jemni. Somme de coups de cœur ou de gueule, mais surtout fines analyses des films marquants dont on retrouve des extraits dans le dvd joint qui restaure la cinématographie tunisienne dans sa continuité, il constitue un jalon important face à l’absence d’archivage et d’ouvrages de référence. Une édition française actualisée est envisagée avec Arte.
Une lecture essentielle pour les journalistes tunisiens qui voudraient muscler leurs écrits pour mieux honorer les films.

///Article N° : 5872

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