Carthage Dance : « Il n’y a pas de rupture entre la pensée et la pratique de la danse »

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Pour la deuxième édition de Carthage Dance, la directrice artistique, Mariem Guellouz, réaffirme l’importance du soutien public à la création chorégraphique et veut provoquer davantage le dialogue entre l’Afrique et le monde arabe en Tunisie. Le festival a débuté hier, vendredi 14 juin, et se poursuit jusqu’à jeudi prochain à Tunis. Rencontre à l’ouverture du festival avec Mariem Guellouz, par ailleurs universitaire et danseuse. 

Quelle est la place de Carthage Dance dans le paysage des événements culturels dédiés aux arts chorégraphiques en Tunisie ?

C’est le premier festival public dédié à la danse et à l’art chorégraphique. C’est un pas très important dans l’histoire de la danse en Tunisie d’avoir un festival financé par les pouvoirs publics. Depuis des années, il y a les Journées cinématographiques, les Journées théâtrales, les Journées musicales de Carthage. Il a fallu attendre après la Révolution pour avoir les Journées chorégraphiques. Symboliquement c’est important que l’Etat reconnaisse cet art et ainsi le statut du danseur.

Cela dit, il y a des initiatives en Tunisie dans le secteur privé. Et il faut rappeler qu’il y a une tradition chorégraphique depuis les années 1960 avec notamment la troupe nationale des arts populaires. Ensuite on a eu le Ballet de danse contemporaine, puis le Centre national de la danse. Maintenant il y a aussi le Ballet de l’Opéra de Tunis, le nouveau ballet de danse tunisienne. Nous arrivons sur un terrain dynamique avec une scène chorégraphique très variée, qui commence à se faire connaître à l’internationale.

Qu’est-ce que ce dynamisme de la scène chorégraphique tunisienne dit de la période post-révolutionnaire en Tunisie ?

Le corps a été un point central dans cette Révolution. Si on prend le 17 décembre 2010 ; l’acte d’immolation de Mohamed Bouazizi est un acte corporel. Si on considère que c’est le début de la Révolution – même s’il y avait eu plusieurs tentatives notamment dans le bassin minier bien avant-, c’est un acte hyper fort. Il a mis le feu à son corps. C’est à travers le sacrifice de son corps que la Révolution a commencé. Ensuite, il y a eu énormément de revendications liées à l’humiliation du corps du citoyen ; sortir de 23 ans de dictature c’est sortir de 23 ans où l’Etat contrôle et maîtrise le corps du citoyen. On a une mémoire du corps liée à la question de la violence et du non-respect des libertés individuelles et citoyennes. Par exemple, beaucoup de militants et de militantes, que ce soit du côté islamiste ou du côté de la Gauche, ont été torturés. Le corps a été touché. Le corps est vraiment central pour moi.  Ce n’est donc pas étonnant si, depuis la Révolution, il y a eu, je trouve, un nouvel élan du point de vue de la danse. Le corps a été central, le corps du danseur a joué un rôle important comme trace de ce qui s’est passé.

L’année dernière, en ouverture du festival, vous aviez rendu justement hommage aux victimes des tortures politiques. Cette année vous avez évoqué,  dans votre discours d’ouverture,  la problématique de la circulation des corps aujourd’hui, de la circulation empêchée ou de plus en plus contrainte des artistes africains et arabes. 

En Tunisie la danse est très présente, que ce soit dans les mariages, dans les fêtes…etc. Elle est là comme pratique sociale, ou comme loisir. C’est très bien. Mais l’idée est de montrer, aussi, que danser ce n’est pas simplement bouger. Être chorégraphe c’est avoir en tête une pensée. Avoir une pensée sur ce qu’est être au monde, qu’est-ce que le corps dans le monde, dans le réel.  C’était important pour moi de rappeler le statut de l’artiste arabe et africain, qui peut connaitre des difficultés que ne connaitra pas un artiste européen. Son corps est empêché parfois de se déplacer, son corps est empêché de rencontrer d’autres corps.  En ce sens la devise du festival est « il n’y a pas de danse sans dignité des corps ».  Si on ne respecte pas le corps de l’artiste sur différents plans, la création artistique elle-même sera menacée.

Avez-vous connu des difficultés particulières à faire venir des artistes du reste du continent africain au festival ?

Ça reste toujours un problème. Entre pays du Sud il y a aussi toujours des visas ; entre Egypte et Tunisie, entre Liban et Tunisie, avec la Palestine. La question du visa reste centrale. Or je pense que l’artiste doit pouvoir circuler partout, il a quelque chose à donner, à montrer, c’est son métier, il doit pouvoir le faire partout.

Comment s’est construite la programmation de cette seconde édition ?

L’idée était vraiment d’avoir une programmation de qualité au risque d’un certain élitisme. Pourquoi avoir peur de l’élitisme ? Moi ce qui me fait davantage peur c’est la façon d’infantiliser le public, on a parfois tort de penser que le public ne va rien comprendre. La question n’est pas là. D’ailleurs j’insiste pour dire que notre festival n’est pas gratuit ; on paye pour voir de la danse, on paye parce que c’est un métier. Jusque-là beaucoup de festivals étaient gratuits sous couvert de « démocratisation ». Il faut faire une différence entre la démocratisation et la massification. L’idée d’avoir une salle pleine ne veut pas dire qu’on a formé un public. Par contre il faut travailler sur « oui tu es autorisé à entrer dans la salle de théâtre même si tu as l’impression que ce n’est pas ta place ». Tout le monde est autorisé à entrer, à regarder, à donner son avis, à aimer ou non. C’est là que ça se passe pour moi ; comment s’exerce la question de la violence symbolique ? Elle n’est pas que matérielle. On voit que parfois il n’y a personne lors des spectacles gratuits. Pourquoi ? Parce que la question centrale est : comment se sentir autoriser à aller au spectacle.

Comment travaillez-vous sur ce point au festival Carthage dance ?

L’année dernière par exemple j’avais proposé un cycle appelé « Les ateliers du spectateur » ; une semaine avant le festival nous avions organisé des projections de films sur l’histoire de la danse. Et pendant le festival nous avions des « ciné-danse », des projections de films autour de la danse. Cette année nous continuons avec des débats, des rencontres… Et nous essayons aussi de créer des temps de networking entre les danseurs et les professionnels de la danse.

Comment avez-vous choisi les lieux du festival ?

Nous avons voulu que ce soit dans tout Tunis même si ce n’est pas comme si nous avions une très grande variété de salles de danse ici. ll y a toujours ce problème de l’équipement. Le festival se déroule entre l’Espace Hamra, le 4e art, le Rio, la Cité de la Culture. Dans et autour de Tunis. Cela crée une dynamique car les corps bougent et c’est la ville qui bouge. Il y a une dimension urbaine dansante aussi.

Trois spectacles ont ouvert le festival. Comment s’est dessiné ce choix ?

C’était une journée de lancement sur trois temps ; on a commencé avec Oumaïma Manaï qui est tunisienne, puis avec Mohamed Fouad qui est égyptien, et enfin Ousmane Sy qui est français d’origine sénégalaise. Cela montre notre vision artistique avec la présence de la Tunisie, du monde arabe, de l’Afrique et une ouverture aussi sur l’Europe et le reste du monde. Par ailleurs nous avons choisi « Queen Blood » de Ousmane Sy car l’année dernière nous avions terminé le festival avec la pièce « Näs » de Fouad Boussouf : huit danseurs hommes hip-hoppeurs. Et nous avons donc voulu commencer cette année par un spectacle avec huit danseuses hip-hoppeuses. Le spectacle de Fouad Boussouf était très beau et très engagé mais on connait parfois le monde du hip hop avec uniquement son côté viril et masculin. C’était important pour nous de montrer des femmes.  Ce festival porte une vision féministe et engagée.

Parmi les 35 spectacles programmés, une vingtaine est issue d’un appel à candidature que vous aviez lancé autour de la thématique « Le corps s’en souvient ». Comment s’exprime dans différentes œuvres la question de la mémoire et de l’histoire ?

Par exemple dans la pièce Final Cut, qui est plutôt une pièce de théâtre mais où le corps est très présent, Myriam Saduis travaille sur la mémoire coloniale et son rapport avec la mémoire amoureuse. C’est l’histoire de ses parents et de comment ils ont vécu leur histoire d’amour en pleine période coloniale. Dans sa pièce Déplacement, Mithkal Alzghair, qui est syrien, travaille sur les mémoires des corps bafoués, martyrisés et du corps du réfugié. Il y a aussi le spectacle de Marwen Errouine et Safia Ben Selim, Chawchra autour de la Révolution tunisienne, des corps et de leur place dans tous les mouvements sociaux. Les Tunisiens sont très préoccupés par ces questions de la mémoire.

Votre programmation se veut tournée vers l’Afrique et le monde arabe.

Je parle toujours de « Sud ». La Tunisie c’est vraiment le monde arabe et l’Afrique. Pour moi ça va ensemble ; comment établir ces liens entre le monde arabe et l’Afrique. Le festival connait aujourd’hui une très forte présence arabe. Il est en train d’aller vers une sorte de plateforme arabe pour la création chorégraphique. Et l’idée c’est comment avoir davantage de chorégraphes africains pour établir ces liens entre l’Afrique et le monde arabe. Comment être à la fois arabe et africain ? Quelle est la spécificité arabo-africaine de la création ? Comment les artistes tunisiens se situent par rapport à ça ? Comment les artistes africains se situent par rapport à cela ? Comment sont-ils liés ? Comment ne le sont-ils pas ? La question de l’africanité, nous ne la prenons pas de façon homogène mais plutôt dans son hétérogénéité entre des Africains arabes et des Africains non arabes, dans la pluralité des religions, la pluralité des modes de danse, des habitudes de danses. C’est comment articuler l’Afrique et le monde arabe. Comment penser les pays du Sud dans une forme de panafricano-arabisme.

Dans quelle mesure ces réflexions menées avec Carthage Danse sont une poursuite de vos recherches sur comment penser les danses contemporaines au Maghreb ?

L’idée qui m’obsède c’est toujours la question de la contemporanéité. Est-ce que la contemporanéité est forcément universelle ou bien est-elle quelque chose de beaucoup plus localisée. Est-ce qu’il y a une contemporanéité arabe ? Une contemporanéité africaine du point de vue de l’art ? Ou est-ce que c’est le marché de l’art qui décide qui est contemporain ou pas ? Et comment est ce qu’un programmateur peut changer de lunettes ou doit changer de lunettes pour voir si une œuvre est contemporaine ou non. Est-ce qu’il faut créer une contemporanéité africaine, arabe ? Et pourquoi les Africains, les Arabes n’auraient pas droit à l’universel ? Est-on obligé de laisser le marché de l’art décider ?  Ce sont ces questions-là que nous posons.

Comment s’articulent aujourd’hui vos travaux de recherches avec la programmation de ce festival et vos activités de danseuse également ?

Ce que j’essaie d’apporter c’est qu’il n’y a pas de rupture entre la pensée autour de la danse et la pratique de la danse. Pensée et pratique sont agencées.

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