Case départ

De Lionel Steketee, Thomas Ngijol et Fabrice Eboué

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Il y avait eu La Première étoile, il y a Case départ. Des propositions de cinéma jouissives et naturelles au sens où elles n’ont pas besoin de se justifier, et pourtant tranchantes dans leur façon de prendre leur place dans les comédies françaises à succès en abordant des sujets délicats. Que ses deux auteurs-acteurs viennent du Jamel Comedy Club n’est pas un hasard : le nombre d’humoristes noirs a singulièrement grossi ces dernières années et plutôt que d’attendre qu’on leur propose un premier rôle, autant se le forger eux-mêmes.
Irrespectueux de leur mémoire familiale, voilà donc deux demi-frères forcés par la magie d’une grand-mère créole à aller voir de plus près les douloureuses épreuves de leurs aïeux. C’est forcément réducteur et parcellaire, mais le débat de savoir si on peut traiter de l’esclavage négrier par l’humour finit par se mordre la queue, tant le film en décline les facettes avec désinvolture. On rit dès lors de bon coeur dans cette comédie enjouée dont les ficelles vont chercher autant chez Les Visiteurs que dans le burlesque de Laurel et Hardy : le duo comique des deux frères que tout oppose mais qui sont forcés de partager le même destin face à l’adversité.
On rit gros sans rire gras. Si par exemple la référence à l’homosexualité dans le scénario est limite, elle n’atteint pas le mépris et fait référence aux projections sur le corps noir éclairées par Frantz Fanon. Même chose pour le Juif, personnage physiquement caricaturé mais qui se montrera solidaire entre opprimés, une position face aux accusations récurrentes d’un rôle majeur des Juifs dans la traite des Noirs, portées encore aujourd’hui à l’encontre de toute étude historique sérieuse.
Aucun personnage n’est en fait méprisé, pas même le propriétaire terrien ou le prêtre, tous deux détestables mais contradictoires : chacun a droit à sa séance de rattrapage en humanité car le but n’est clairement pas de condamner qui que ce soit mais d’user de dérision pour alléger une mémoire si lourde qu’on la met de côté. C’est un moyen de la regarder en face et de la restaurer dans un espace public qui la nie volontiers. Qu’on attende pas d’une telle comédie une exactitude historique affinée : c’est une porte d’entrée, qui pourrait ouvrir à des prolongements pédagogiques ou tout simplement l’envie d’en savoir plus. A charge alors de restaurer ce que la comédie néglige dans cette plantation un peu trop proprette et cool : les conditions de travail des esclaves, le viol des femmes, les drames des nèg’marrons, la cruauté à l’oeuvre.
Le décalage du jargon banlieue à la veille de la Révolution française fait mouche à tous les coups et les retournements permanents du personnage de Joël, à la fois fier et débinard face aux louvoyants compromis de Régis, impriment un rythme effréné au récit. Sa victimisation permanente face au racisme est elle aussi portée en dérision. Devenus aventuriers perdus au milieu d’une plantation d’esclaves, nos deux héros finiront par démêler la trame de leur présence et refaire l’histoire pour y reprendre leur juste place en revendiquant enfin leur mémoire. Ils démontent au passage et sans en avoir l’air bon nombre de préjugés bien actuels, avec une technique toute simple : les ridiculiser. C’est réjouissant et ça vaut le coup. Il est en effet important de pouvoir en rire ensemble dans une salle obscure : c’est une société décomplexée qui se battit ainsi, dégagée de la lourdeur des débats identitaires et des divisions politiciennes à courte vue. Inutile de dire que par les temps qui courent, ça fait du bien !
Si Case départ arrive comme un ovni, c’est en l’absence de film français de fiction grand public sur la traite des Noirs et sur leur esclavage dans les îles, en dehors de la série télé Tropiques amers de Jean-Claude Flamand Barny. Les réactions agressives auxquelles il est soumis par certains qui en sont même venus à appeler au boycott sur les réseaux sociaux tiennent sans doute à ce manque de précédent : il n’est pas simple de démarrer avec une comédie sur le sujet ! Lorsque Rachid Bouchareb a mis en lumière le vécu des tirailleurs dans Indigènes, c’était sans humour. Par contre, si Roberto Begnini a pu oser proposer avec La Vie est belle une forme comique de souvenir des camps de concentration autour d’un personnage cherchant à préserver son gamin de l’horreur ambiante en lui inventant une fiction, c’est que cette réalité historique avait été déjà maintes fois abordée au cinéma.
En France, le passé reste le sujet qui fâche, comme a pu le souligner l’accueil houleux par la Droite populaire et l’extrême droite de Hors-la-loi. Il était question de tourner le film en Martinique, ce qui aurait amené quelques mannes de retombées financières à la région, mais les propriétaires békés, descendants de grands propriétaires blancs de l’époque esclavagiste, n’ont pas voulu de ce tournage sur leurs terres. Le tournage a donc eu lieu à Cuba à partir d’octobre 2010 pendant 44 jours.
Case départ ouvre ainsi une brèche à remplir.

///Article N° : 10319

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