Le Crocodile du Botswanga, de Fabrice Eboué et Lionel Steketee

Attention aux clichés !

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Case départ bis : le projet de ce nouveau film du duo Fabrice Eboué – Thomas Ngijol est de refaire le même succès sur les mêmes bases, en ripant de l’esclavage vers les dictatures africaines, autre grand sujet. Nous voilà donc en terre d’Afrique : Eboué manage un joueur de foot (Ibrahim Koma), Ngijol est le dictateur du pays – modèle Mobutu auquel il sera fait explicitement référence. Chacun conserve son positionnement et son humour : Eboué est calculateur et intéressé mais finalement politiquement insatisfait et grand cœur (Monsieur Loyal / Hardy), Ngijol est maladroit et extrême et finalement celui qui fait rire (l’Auguste / Laurel). Le duo comique, avec quelques bonnes situations et dialogues, fonctionne à plein et le film est efficacement distrayant.
La réussite du genre tient aussi dans la façon tantôt subtile tantôt un peu grosse mais toujours frontale et sans détours d’aborder le grand sujet par l’humour. Tout va y passer : la Françafrique (le personnage désopilant de Jacques Taucard !), la déforestation, la concurrence des contrats entre la France et la Chine, le pouvoir pétrolier (Totelf !), le conseiller français aux bottes du dictateur et bien sûr toutes les facettes hallucinantes et ridicules d’un chef d’Etat mégalomane.
C’est, de la même école, semblable à la chronique de Mamane le matin sur RFI : une ironie décalée qui croit en elle jusqu’à y faire croire. De même, on rit rarement aux éclats mais tout est bon enfant. Ce qui réjouit est de voir la diversité dans un film de grande diffusion prendre sa place au même titre qu’Astérix dans le panthéon des comédies populaires.
Seule ombre au tableau, mais de taille : la stigmatisation des homosexuels. Même si on peut penser à une volonté d’affirmer que l’homosexualité est aussi africaine (et réprimée), le fait de typer « féminin » est une façon d’affirmer une différence physique que l’on retrouvera lorsqu’Eboué affirme qu’il n’est pas juif et donc « normal ». Le fait qu’il répète à l’encan qu’il ne porte la croix de David en pendentif que pour faciliter ses relations d’affaires participe également de ce type de clichés stigmatisants, qui répétés à l’envi forgent un enfermement méprisant et raciste.
Que chaque personnage soit stéréotypé et poussé à l’extrême, comme la femme du président, est logique dans ce type de comédie mais c’est justement ainsi que peuvent s’ancrer les idées reçues et les rejets imbéciles. La subtilité sera dès lors de manier l’humour sans mépris et c’est véritablement tout l’art de la comédie.
Cet art du décalage est magnifiquement atteint quand Eboué demande à Koma de chanter la Marseillaise et que celui-ci le fait admirablement comme un chanteur d’opéra (d’ailleurs en play-back) : impressionné mais ne lâchant rien comme toujours, Eboué va dès lors prendre de la terre d’Afrique et la manger pour le ramener à la terre mère parce qu’il tente d’arriver à le faire jouer dans l’équipe nationale pour justifier les millions que lui donne pour cela le dictateur. L’ambivalence du discours répond à l’ambiguïté de la situation, si bien que le sujet prend de l’ampleur et que le film se forge sa force comique. C’est ainsi que, comme le disait Genette, « l’humour est un tragique vu de dos » : chacun est bien conscient qu’il n’y a pas de quoi en rire mais qu’il est bon d’en rigoler pour pouvoir vivre avec !
C’est pour ces moments de grâce qui parsèment le film d’un humour ravageur ancré dans le réel des débats de société autour de l’identité et de l’image de l’Afrique qu’on peut aller passer une bonne soirée au Botswanga.

///Article N° : 12083

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