« Ce n’est pas au colonisateur d’enseigner l’histoire d’un tel congrès »

Entretien d'Ayoko Mensah avec Daniel Maximin

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Daniel Maximin est l’un des initiateurs des célébrations du cinquantenaire du Premier Congrès international des écrivains et artistes noirs. Romancier, essayiste, poète, né en Guadeloupe en 1947, il revient sur l’héritage de cet événement culturel.

Que représente pour vous ce premier Congrès international des écrivains et artistes noirs de septembre 1956 ?
Ce fut un moment génial qui rassembla Africains, Caraïbéens et Américains. Ils ne se rassemblaient pas parce qu’ils étaient noirs mais parce qu’ils se trouvaient tous dans une situation coloniale… Même si ce n’était pas, à proprement parlé, la situation des Noirs Américains, celle-ci était également fortement marquée par un contexte de domination. Cela n’avait rien à voir avec un communautarisme. La domination et l’aliénation ressenties étaient le point commun de ces intellectuels. Ce grand rassemblement témoignait de leur volonté de se libérer. On a tendance à oublier le contexte de l’époque : la science légitimait encore l’infériorité des noirs. Le Klu Klux Klan affirmait vouloir tous les tuer. Aujourd’hui, on peut porter plainte pour injure raciste, ce n’était pas le cas à cette époque !
Ce fut aussi un événement fou. Il n’aurait jamais dû se tenir. Les grandes puissances étaient contre. Mais Présence Africaine a su s’organiser avec les Américains et les Brésiliens.
Quels messages principaux ont été formulés au sein de ce congrès ?
Le congrès s’est élaboré en réaction à la situation coloniale. Il voulait essentiellement affirmer deux choses. Premièrement : nous sommes des êtres humains tout comme vous. Deuxièmement : nous avons des cultures, des arts et des religions d’une grande richesse.
C’est pourquoi beaucoup d’anthropologues furent présents à ce congrès. Ils étaient déjà conscients de la richesse de ces cultures. L’art démontre l’égalité des hommes autant que leur singularité.
La grande originalité du congrès a été d’affirmer l’existence des cultures noires, les identités culturelles de chaque peuple. Cela a été une étape essentielle… dont la décolonisation a été une conséquence. Le congrès marque le début de l’épopée de la décolonisation…
Ce discours d’égalité et d’affirmation d’une liberté politique inscrit ces peuples dans la modernité. Il ne s’agissait pas de retrouver les arts nègres ancestraux ou de prôner le retour des Noirs Américains en Afrique. Il s’agissait de poser les fondations de l’Afrique moderne, de l’Amérique moderne, selon un modèle internationaliste inspiré de celui du communisme. Ces intellectuels étaient à mille lieues de penser selon les catégories  » race  » ou  » ethnie « . Ce n’était en aucun cas un négrisme. On était déjà dans une mondialisation.
Présence Africaine a été très soutenue par les intellectuels français : Sartre, Gide, Leiris, etc. et de nombreux anthropologues. Malgré de profonds désaccords entre eux, ils ont pu dialoguer au sein de Présence Africaine. Les leaders de ce mouvement affirmaient déjà la primauté de la citoyenneté.
L’importance de ce congrès rejaillit à la faveur de son cinquantenaire. Sans cet anniversaire, il semblait être totalement tombé dans l’oubli…
Ce congrès ne fait pas partie de l’histoire officielle, c’est vrai. Mais la théorie de l’oubli généralisé est fausse. Ce n’est pas au colonisateur d’enseigner l’histoire d’un tel congrès. Ce n’est pas dans les écoles du maître qu’il faut apprendre cela. Mais cet événement fait partie d’un processus qui a eu des répercussions. La résistance ne se montre pas toujours. Pourtant, il est important de reconnaître que les revendications d’aujourd’hui se font au nom des victoires passées. Mais, de part et d’autre, ça peut être dérangeant de devoir reconnaître ces victoires. L’oppresseur ne tient pas à ce qu’elles se sachent. On peut comprendre pourquoi. La victime n’y tient pas non plus parfois. Elle peut ainsi continuer à faire croire que le maître domine. Elle peut continuer à le rendre responsable de sa situation : c’est le syndrome même de la victime.
Personne ne pleurait dans ce congrès. La victimisation n’avait pas sa place. C’est l’affirmation d’une identité et d’une légitimité qui porte l’Histoire, pas le ressentiment, la victimisation.
Quelles sont, selon vous, les répercussions majeures de ce congrès dans le monde d’aujourd’hui ?
Aujourd’hui, les frontières sont peut-être politiquement closes mais pas culturellement ni humainement. L’extérieur et l’intérieur se mélangent. Nous vivons dans le proche ! L’ailleurs et l’ici sont maintenant solidaires, tout, comme le même et l’autre. Il y a de l’autre dans le même et du même dans l’autre. Nous sommes dans des cultures du proche. Aujourd’hui, la coupure noirs-blancs n’est plus opératoire car le métis a perturbé les catégories. Et le métissage est porteur d’universalité.
Le réel français est tellement métis qu’il génère un discours inverse. Plus le réel avance, plus le discours essaie de freiner cette réalité. Mais il ne faut pas se tromper, c’est une régression du discours, pas de la réalité. Le Pen et l’islamisme sont alliés. Il serait faux de croire qu’il n’existe rien entre. Dans les médias, on entend le discours, pas le réel. La télévision est très en retard sur le réel. Il n’y a qu’à regarder autour de soi. Comme disait Lacan,  » le réel cause tout seul « .
Votre dernier ouvrage s’intitule  » Les fruits du cyclone, géopoétique de la Caraïbe  » (édition du Seuil, 2006). La Caraïbe y apparaît comme un modèle de culture métisse…
La spécificité de la Caraïbe, c’est d’avoir su créer une identité à partir d’une perte de repères identitaires, culturels, religieux et ethniques que possédaient les autres peuples.
Il a fallu postuler une nouvelle identité à partir de ce que Césaire appelait  » les débris de synthèse « . Le bricolage est constitutif de notre identité. C’est en cela que c’est intéressant pour la modernité. Il s’agit d’utiliser les outils de la mondialisation pour créer une mondialité qui ne soit pas qu’économique. La mondialisation va donner des bricolages. La Caraïbe est le lieu du proche. Ce n’est pas un morceau du même et de l’Autre mais un système.

///Article N° : 4644

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