« Ce qui m’importe, c’est de donner à voir l’homme dans sa dignité. »

Entretien de Christine Sitchet avec Daniel Goudrouffe (2/2)

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Le photographe guadeloupéen Daniel Goudrouffe vient d’achever une seconde résidence de trois mois à New York. Il est venu y poursuivre une recherche sur les Caribéens new-yorkais. En filigrane, la question « qu’est-ce qu’être caribéen ? » Pratiquant la photographie depuis bientôt vingt ans, il continue de s’interroger sur le sens de cette expression artistique. Qui lui est notamment prétexte à aller à la rencontre de l’autre. Cet autre dont – par-delà les ombres – il aime à montrer l’humanité, la beauté, la résilience. Une dizaine de jours avant de quitter les États-Unis, Daniel Goudrouffe a accordé un entretien à Africultures. Rencontre à Manhattan en deux volets..

Comment sont nés en vous le goût pour la photographie et le désir de faire de cette pratique artistique un métier ?
Je pense qu’au départ, il y a la recherche d’un moyen d’expression. J’avais des choses à dire sur le monde, je voulais donner mon point de vue. Je crois que ça provient en partie de mon éducation. Parfois, il y a cette petite rébellion avec le système. J’ai d’abord fait un peu de musique. Puis de la photographie – sans pour autant imaginer en faire un métier… Peut-être qu’à l’origine, il y a mon père. Il était militaire de carrière. Je l’ai toujours vu faire des photos – des photos souvenirs – sans me semble-t-il qu’il ait été guidé par une réelle démarche artistique. C’est lui qui m’a offert mon premier appareil photo.
Mon désir de faire de cette pratique un métier est né de ma rencontre avec le photographe Guy Le Querrec. C’était en 1995, en Guadeloupe, dans le cadre d’une université d’été. Le Querrec est non seulement un excellent photographe de l’agence Magnum, mais un très bon pédagogue. Avec lui, j’ai découvert la photo d’auteur. Son but était d’amener chacun à développer sa propre sensibilité – pas question pour lui qu’on cherche à faire du Le Querrec ! Je reste persuadé que c’est le message le plus important à transmettre – je l’ai d’ailleurs fait mien et lorsque j’enseigne, je le transmets à mon tour… Aujourd’hui, la photographie est pour moi une façon d’apporter un regard différent sur le monde au travers de ma propre sensibilité. C’est aussi un prétexte à aller à la rencontre de l’autre – ce que j’ai toujours eu du plaisir à faire.

Pourriez-vous donner un exemple d’un regard différent sur le monde que vous essayez d’apporter ?
On donne souvent à voir les très beaux paysages de la Caraïbe comme s’ils n’étaient pas habités ! Ou encore on s’intéresse à un trait particulier, tel que le Vaudou en Haïti. Ce que moi je cherche à montrer, c’est le quotidien d’une Caraïbe contemporaine, avec des gens, avec des visages. Soyons clair, je ne revendique pas le fait que je suis caribéen et que, de ce fait, j’apporterais un regard plus « authentique ». Un tel argument serait à mes yeux erroné. Prenons une photographe américaine qui m’a influencé : Jane Evelyn Atwood. Elle a réalisé un travail magnifique sur Haïti – alors qu’elle-même n’est pas Haïtienne. Atwood fait partie des photographes qui prennent le temps de rencontrer les personnes qu’ils photographient. Prendre ce temps, c’est souvent ce qui fait la différence, bien plus que le pays d’origine du photographe.

Il vous est arrivé de parler de la photographie comme d’un art de l’observation et de l’interprétation intuitive. Pourriez-vous préciser cette pensée ?
Avant de déclencher, je prends le temps d’observer. C’est pour moi une étape essentielle. L’acte lui-même relève de « l’influence Magnum ». Notamment de celle d’Henri Cartier-Bresson. Qui parle d' »instant décisif ». Mais cet instant – très furtif – ne peut survenir qu’à la suite d’une réflexion, d’une composition, d’un cadrage… Bien sûr, il m’arrive aussi de prendre des photographies sur le vif. Par exemple une femme traversant une rue de Manhattan sur un passage piéton transformé en drapeau américain à l’occasion de célébrations du 11 septembre. (cf photo)

On ressent dans votre travail un haut sens poétique.
J’essaie de toujours dire les choses avec poésie – même s’il s’agit d’une photographie documentaire. Si j’ai été influencé par l’agence Magnum et le photojournalisme, je reste un idéaliste. Et j’ai plutôt une vision positive du monde. Je crois beaucoup en l’homme. Ce que je retiens, c’est ce que les gens apportent de positif. Il arrive qu’il y ait des images dures dans mon travail, mais dans l’ensemble je montre toujours quelque chose de positif. Cette approche est sans doute liée à mon histoire personnelle. Je viens d’une famille de sept enfants avec des parents unis. Et je fais partie d’une génération qui n’a pas connu la guerre. Cela dit, je me suis toujours interrogé sur le monde… Je ne prétends pas que je vais le changer bien sûr. Seulement je pense qu’il est important de montrer que dans un pays qui traverse des catastrophes, il y a aussi du beau. Par exemple, quand je photographie Haïti, je montre la Cité Soleil – un bidonville – avec un enfant souriant en train de jouer. Ce qui m’importe, c’est de donner à voir l’homme dans sa dignité. Et de croire en un avenir meilleur. Ça peut être perçu comme quelque chose de très naïf. Il n’empêche, j’essaie simplement d’être en osmose avec moi-même.

Pourriez-vous dire quelques mots sur ce travail en Haïti ?
C’était en 1998. Mon premier reportage. J’ai beaucoup travaillé avec l’association Mimosa, un orphelinat recueillant des enfants dans un quartier très difficile. Cette première rencontre avec Haïti a été forcément un choc. Un choc complexe, car autant la misère matérielle est omniprésente, autant la richesse humaine y est incommensurable. J’y ai fait des rencontres très fortes. Notamment avec des artistes-peintres. Mon travail a été exposé en 1999 au Burkina Faso dans le cadre du FESPACO… À ce propos me revient une anecdote. Lors de ce séjour, les personnes que je rencontrais avaient du mal à situer la Guadeloupe. Au point qu’un jour, un jeune homme est allé chercher une carte du monde. Malheureusement la Guadeloupe n’y figurait pas ! Après que je lui ai expliqué que cette île se trouvait non loin de la Jamaïque, le pays de Bob Marley, il a conclu : « Ah, ok je vois… » À chaque fois que je repense à cette scène, je me dis que, si « petit » que l’on soit dans le monde, l’important est de contribuer à sa construction, pas d’y devenir plus « visible ».

Vous avez fait le choix de la photographie argentique et du noir et blanc…
Quand j’ai commencé en 1995, il n’y avait que l’argentique, je n’avais donc pas le choix. C’est à partir des années 2000 qu’est apparue, et que s’est développée, la photo numérique. Par contre, oui, j’ai choisi le noir et blanc. Cela est certainement lié à ma rencontre avec Guy Le Querrec. Ce qui m’a intéressé avec le noir et blanc, c’est qu’on réalise non seulement la prise de vue, mais le développement et le tirage. C’était important pour moi d’être en mesure de faire tout moi-même car il n’existait pas de laboratoire professionnel en Guadeloupe. Je crois que mon intérêt pour l’argentique s’explique également par une histoire de rythme. On ne va pas aussi vite qu’avec le numérique. Surtout dans le traitement. C’est un peu paradoxal car j’ai été influencé par l’agence Magnum – qui est une agence de photojournalisme où l’on doit normalement réagir très vite pour envoyer les photos à la presse. Or moi je fais le choix de prendre le temps de développer mes films, de faire les planches-contacts et de réaliser mes tirages. Cela est peut-être aussi lié au fait de vivre dans un pays au rythme insulaire, où la vie n’est pas aussi trépidante que dans les métropoles.

Quel regard portez-vous sur le numérique ?
Le numérique, comme l’argentique, est un outil. Dans les deux cas, on a des yeux et, avec eux, on exprime quelque chose. Je ne suis pas anti-numérique, il peut m’arriver d’en faire dans le cas de commandes. Mais les projets personnels, je les fais toujours en argentique. C’est l’ensemble du processus qui me plaît. J’ai autant de plaisir à réaliser la prise de vue que le tirage en labo. Ce qui n’est pas forcément le cas de tous les photographes. Ce qu’on perd avec le numérique, c’est ce petit flottement entre la prise de vue et le développement. Ce laps de temps durant lequel on ne sait ni ce qu’il y a sur le négatif, ni ce qu’il y aura sur la photo. On peut avoir des surprises très agréables ou, au contraire, être très déçu. J’aime ce suspens. Que j’ai retrouvé en travaillant sur des tournages de film en tant que photographe de plateau. Par exemple pour Nèg Maron [Jean-Claude Flamand Barny, 2005]. Il fallait envoyer les rushes à Paris. On vivait alors ce moment de flottement durant lequel le directeur photo ignorait si la scène avait été bien éclairée ou pas. J’aime cet espace de temps indéfini pendant lequel on ne sait pas encore ce que sera l’image qu’on a pressentie à la prise de vue. Avec le numérique, on perd aussi l’expérience du labo. Cet espace dans lequel s’opère finalement une sorte de rituel. On s’installe, on développe le film, on fait la planche-contact qui va permettre de sélectionner les images, on réalise les tirages. Tout cela dans une atmosphère bien particulière. Une petite radio à côté de soi, baigné dans une lumière rouge, on écoute les infos… Une démarche de solitaire. Et puis, il y a le côté palpable, matériel. Le plaisir de choisir le papier le mieux adapté et de décider de l’interprétation que l’on souhaite donner au tirage. Contrastes, recherche des ombres, nuances de gris, profondeur du noir…

Manhattan
03/2014
Retrouvez le deuxième volet de cet échange avec Daniel Goudrouffe : Coup de projecteur sur des Caribéens à New York.///Article N° : 12148

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Les images de l'article
© New York City, 2012 © Daniel Goudrouffe
© New York City, 2012 © Daniel Goudrouffe





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