Cette Amérique noire en quête d’Afrique

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Certains Noirs américains substituent au mythique appel du Motherland, un retour en leur Afrique intérieure. En pratiquant un art de vie afrocentriste.

Un délicat  » retour aux sources « 
New York, 125e Rue, cour de Harlem. Sur des étales placées à même les trottoirs, des livres aux titres révélateurs : The African Answer, In search for Africa, Faraway drums. Des livres posés juste à côté de cassettes vidéo consacrées au leader radical noir Louis Farrakhan et d’ouvrages sur Malcolm X et Martin Luther King. Un peu plus loin, un choix d’encens et le très populaire savon noir africain (African Black Soap), inspiré du Ose Dudu yoruba. Un savon aujourd’hui fabriqué en masse aux États-Unis. Dans la même rue renommée, Martin Luther King boulevard, une boutique d’import-export tenue par un Nigérian.  » Toutes sortes de produits authentiques venus d’Afrique et beaucoup plus « , annonce la devanture. Sur la 125e toujours, un salon d’African braiding (tresses africaines). Non loin, un autre salon. Qui vient juste d’ouvrir celui-là. Venu remplacer une petite pizzeria.
Un certain besoin d’Afrique : voilà ce que semble dire le succès de ce savon noir, de ces salons de coiffure ou du Kente cloth, un tissu traditionnel du Ghana. En mal de racines, les Noirs américains ? Les Afrocentristes tout du moins. Car aux États-Unis, le désir d’Afrique reste confiné à une élite. La Motherland (terre mère), comme ils aiment à nommer l’Afrique, les Afrocentristes s’y relient aussi en prenant des cours de danses et percussions africaines ou, pour les plus fortunés, en se rendant directement sur le continent noir, dont ils ramènent tissus, bijoux, instruments et objets d’art.  » Pèlerinage  » de prédilection, l’île de Gorée au Sénégal, d’où embarquèrent les esclaves en partance pour l’Amérique. Mais là ne s’arrête pas cette pratique aux mille visages : qui de s’initier à des coutumes religieuses yoruba, qui d’inclure une cérémonie traditionnelle akan lors de la célébration de son mariage, qui de se lancer dans l’apprentissage d’une langue comme le swahili.  » L’anglais n’est pas notre langue ! « , lance un Afro-Américain qui a donné à sa fille un prénom éthiopien.
Les origines de l’afro-centrisme ? Lointaines et complexes. Cheikh Anta Diop, éminent chercheur sénégalais qui en a popularisé l’idéologie, demeure une référence majeure de ce courant. Dans sa forme actuelle, on s’accorde à dire que l’afrocentrisme a émergé à la suite de la lutte pour les droits civiques et du Mouvement de la conscience noire (Black Consciousness), apparus aux États-Unis dans les années soixante. Un mouvement ayant ouvert le bal à des slogans comme  » Black is beautiful « .
Petit à petit, l’idéologie du recentrage historique a investi le champ du quotidien. Et les Afrocentristes de goûter ainsi aux plaisirs concrets d’un retour imaginaire à la terre des ancêtres. Car rares sont ceux qui envisagent un retour réel, à l’instar de celui qu’avait prôné dans les années vingt le Jamaïcain Marcus Garvey, fondateur d’une compagnie maritime (la Black Star Line) destinée à relier l’Amérique à l’Afrique et à servir au rapatriement de millions de Noirs américains vers le Motherland.
D’un désir d’Afrique, il est clairement question chez certains Noirs américains. Mais un désir qui n’en augure pourtant pas systématiquement d’une relation apaisée avec les Africains présents sur le sol américain. Ni non plus d’une compréhension nuancée des cultures africaines. La récupération commerciale vient souvent se mêler de la partie, cantonnant les objets à des symboles réducteurs. Qu’a véritablement à voir avec l’Afrique une  » bougie africaine  » utilisée à l’occasion de la Kwanzaa, célébration annuelle inventée par les Noirs américains en l’honneur de leur héritage africain ?
Mais la critique est aisée. Plus de quatre cents ans de coupure avec le Motherland sont passés par là. Ou encore les séquelles du traumatisme de l’esclavage et d’une longue et douloureuse histoire d’exclusion sociale. À quoi il faudrait aussi ajouter les dégâts causés par l’image extrêmement dévalorisée de l’Afrique dans les médias occidentaux. Est-il alors si difficile de comprendre l’inévitable part de réinterprétation mythique et simplificatrice de cet autre, à la fois proche et lointain, qu’est l’Afrique pour les Noirs américains ? Une réinterprétation imprégnée de projections imaginaires, qui irrite au premier chef les Africains, à moins qu’elle ne les amuse.
Les tensions entre Noirs américains et immigrés africains, évoquées récemment par le cinéaste Rachid Bouchareb dans Little Senegal, perdureront sans doute encore longtemps. Et l’espoir d’un rapprochement apaisé est sans doute à chercher du côté d’un examen autocritique des stéréotypes et ressentiments réciproques. D’un effort mutuel de compréhension et de dialogue, par rencontre d’humain à humain plutôt que par objet ou imaginaire interposé.
Parole d’afrocentristes
Rhonda, programmatrice artistique :  » Ma génération s’est battue pour avoir le droit de porter ses cheveux comme elle le souhaitait. On nous avait appris qu’il fallait les avoir lisses et que la bonne couleur de peau était le clair. À treize ans, j’ai pris conscience que tout cela faisait partie de l’héritage de l’esclavage. J’ai choisi d’arrêter de défriser les miens. Il est essentiel que nous cherchions à comprendre les liens que nous avons avec l’Afrique et que nous en soyons fiers. Mais le chemin est encore long. C’est qu’on nous a tellement répété que ce tout qui était africain était mauvais.  »
Isisara, directrice marketing :  » J’ai arrêté de défriser mes cheveux parce que pour moi, c’était important de ne plus subir les standards de beauté imposés par les Blancs. J’ai aussi changé mon nom pour un prénom africain. Je voulais me libérer de mon nom d’esclave. Aujourd’hui, ça n’est plus aussi important pour moi de passer par une affirmation physique de ma relation à l’Afrique. Qui je suis, je le vis à l’intérieur et dans mes actes. J’estime que s’il est essentiel de connaître son passé africain, il ne faut toutefois pas s’y sentir limité. Dans mon bureau, j’ai d’ailleurs des objets du Cambodge et du Tibet à côté d’objets du Zimbabwe et du Maroc.  »
Radiah, responsable de programmation muséale :  » Il faut que les Noirs américains comprennent que l’Afrique n’est pas une réalité statique et monolithique mais un continent d’une variété et d’un dynamisme extraordinaires, ouvert à la modernité. Malheureusement, aux États-Unis, l’image que les Noirs ont en tête correspond encore largement aux clichés entretenus par Hollywood et les médias. Du coup, lorsqu’ils découvrent la richesse et la subtilité des arts africains, ils sont bouleversés.  »
Richard, musicologue :  » Pendant dix ans, je suis allé au Nigeria chaque année. J’y suis resté parfois six mois de suite. Là-bas, on m’a même donné un nom. Je regrette que le rapport à l’Afrique des Noirs américains soit bien souvent d’avantage politique que culturel. Il est dommage que certaines personnes s’entourent d’objets africains sans véritablement chercher à connaître la culture qui se trouve derrière.  »

Article paru dans l’édition du 24 janvier 2004.
L’Humanité Hebdo et reproduit ici avec l’aimable autorisation de la rédaction.
www.humanite.presse.fr
« Cette Amérique noire en quête d’Afrique »:
http://www.humanite.fr/journal/2004-01-24/2004-01-24-386773
&
« Parole d’Afrocentristes »:
http://www.humanite.fr/journal/2004-01-24/2004-01-24-386759///Article N° : 3271

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