Ceux qui sont partis tirer ailleurs

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 » Les non-dupes errent  »
Jacques Lacan, snipper.

1- Il faut être nègre pour faire ça
En français dans le texte, écrire sous le manteau pour le compte d’autrui, ou aller tirer ailleurs pour le compte d’une autre patrie, c’est le même combat. De nègres et de chiens. Sous l’Empire, il est vrai, les nègres ultramarins de quatre communes du Sénégal étaient citoyens français et les autres, tous les autres, des métèques-sujets. Des hommes invisibles du point de vue du droit, en matière pénale comme en matière des droits de l’homme et du citoyen, régis par la loi dite de l’Indigénat. Dans un élan civilisateur à nul autre pareil, l’Empire, à peine après avoir signé de la main de Victor Schoelcher le traité d’Abolition – la seconde – en 1848, date du suffrage universel, décrétait le travail obligatoire dans les colonies et recréait le nègre corvéable à merci. Senghor :  » Quelquefois la France n’est pas la France…  » Entre les deux guerres, Gide, de retour du Tchad et du Congo, avait tiré à boulets rouges sur cette France-là, celle d’Aziza de Niamkoko, celle du vieux nègre et de la médaille de Ferdinand Oyono après guerre, jumelle et coalescente de l’Afrique de Joseph Conrad,  » Au cœur des ténèbres « . Senghor, résistant, deux fois  » Gefangener « , deux fois évadé des stalags nazis, aujourd’hui le premier  » nègre à la droite de Dieu  » (l’Académie des immortels des Lettres) pouvait se permettre d’écrire – au grand dam des jeunes générations :  » Seigneur pardonnez à la France  » ou prier que Dieu fasse que la France soit couchée à sa droite. On l’a éreinté pour cela, mais on devrait lire ses fragments du  » Retour de l’enfant prodigue  » : du blues français.
 » …Soyez bénis, mes Pères, soyez bénis ! Les marchands et banquiers, seigneurs de l’or et des banlieues où pousse la forêt des cheminées. Ils ont acheté leur noblesse et les entrailles de leurs mères étaient noires. Les marchands et les banquiers m’ont proscrit de la Nation. Sur l’honneur de mes armes, ils ont fait graver  » Mercenaire « . Et ils savaient que je ne demandais nulle solde ; seulement les dix sous. Pour bercer la fumée de mon rêve, et le lait à laver mon amertume bleue. Aux champs de la défaite, si j’ai replanté ma fidélité, c’est que Dieu de sa main de plomb avait frappé la France. Soyez bénis mes Pères, soyez bénis !  » Lorsqu’après l’armistice De Gaulle fuit à Londres comme Mahomet à Médine, les Anglais et les Américains goguenards l’interrogent à la manière de Staline moquant le Vatican :  » Combien de divisions ?  » Il lui faut une terre, un peuple, une armée, sans quoi bonjour tristesse. Il était moins cinq à la France, et comme dans les contes africains  » merveilleux « , voire  » magico-religieux  » des Saras du Tchad, des grands nègres costauds se débarrassent des pétainistes à Brazza et plantent le drapeau frappé de la Croix de Lorraine. Brazza devient alors le centre du monde  » libre  » et civilisé et en 1941, inaugurant la radio qui fera flamber la rumba, Jean Cocteau fait l’éloge de la machine épousant la cause de la liberté. Des Saras inconnus au bataillon des braves qui dorment à Suresnes, invisibles dans les programmes d’histoire républicaine et des cours de civisme chers à … Chevènement. En vérité, en vérité cette guerre, côté nègre, fut un formidable levier, l’acte 1 du réveil des nationalismes des confettis de l’empire. Zao peut chanter ce qu’il veut, et Bob Marley immortaliser  » Buffalo Soldier « , reste que sans cette guerre, Himes n’aurait pas écrit dans Crisis  » Zuit Riot is Race Riot  » en 1945, Bernard Dadié n’aurait pas mis en scène le tirailleur  » voleur de feu « , et Frantz Fanon n’aurait pas fait connaissance avec les chéchias rouges. Si comme disait Hérodote,  » la géographie ça sert à faire la guerre « , alors faire la guerre ça sert à voir le monde, et ça, Dadié a compris que c’était le début de la faillite du mythe du blanc supérieur et civilisateur.  » Le fardeau de l’homme blanc « . Revenu d’ailleurs, certains ont cru comme Khourouma qu’on pouvait avec ses  » armes miraculeuses  » changer les choses sur place, chez soi, c’était compter sans Frankenstein, l' » Aveugle au pistolet « .
2- L’Aveugle au pistolet
Certains anciens combattus, pas tous, ont  » remis ça « , rempilé dans les guerres coloniales, offrant leur sang à la France contre les Vietnamiens, les Algériens, les Malgaches, les Camerounais. Kourouma les a croisés au Vietnam lorsqu’il y travaillait au service  » culture  » à la radio : grâce à ses  » classes « , il fut très tôt imprégné de la mentalité des futurs aveugles au pistolet. Lisez sur mes lèvres ou alors dans les pages tordantes d' »En attendant le vote des… » : la guerre a du bon on vous dit, elle révèle les séquences opaques de la genèse du  » Soleil des indépendances « . Seyni Kountché a fait ses classes au Cameroun en traquant de l’Upéciste pour le compte de la … France. Bokassa que j’ai connu gamin revenait d’Indochine et grâce à mon ami d’enfance, son neveu Fanyma Max, je jouais à saute-mouton avec ce pater noster, Raminagrobis et bonhomme. Idi Amine, bien connu du mouvement Dada, faisait la popote pour un sergent british et des combats de boxe pour les loisirs des tristes sirs. Mobutu cassait sa… plume de journaliste – un collègue !- et prenait des actions dans la Force publique, et s’il n’a pas tué Lumumba mais livré à Tshombé, il a signé l’ordre de sa disparition pour le compte des… Belges et des… Américains à l’aube de la guerre froide.
N’empêche. S’il est vrai que l’exil a  » fait  » Hugo ou Pouchkine, le bannissement  » forgé  » Soljenitsyne et Dostoïevski, alors on peut écrire en français dans le texte que Kateb Yacine est  » né  » lors des massacres de Sétif (1946, Algérie) ou Jacques Rabémanajara lors des massacres de Tana (1947, Madagascar). On remarquera que 1947 est l’année de naissance du journal congo autorisé par les Belges  » L’Evolué « , l’an zéro de la revue Présence Africaine d’Alioune Diop.
Soyez bénis, mes Pères, soyez bénis. C’est le règne inaugural de  » Thogo Nini « , l’avènement du  » Soleil des indépendances « , le flux et le reflux, la grande marée charriant l’écume et la matière des grands romans africains à naître. Pas de littérature inouïe sans un Réel imprévisible et imprévu. A ceux qui disent – les Juifs évolués de l’Ecole de Francfort –  » Comment a-t-on pu écrire de la poésie après Auschwitz ? » nous répondons  » Comment a-t-on pu « philosopher » de la Renaissance aux Lumières avec les nègres dans les bateaux négriers ? Comment conjurer la barbarie nazie – jamais plus ça soit disant – et massacrer dans le sang des sujets de l’Empire soudain épris de… liberté ?
Laissons Eluard tranquille ( » Liberté, je crie ton nom « ) cette guerre dirait un Africain fétichiste était un plan de Dieu, un cosmique plan B.
3- Plan B
Chez les militaires, lorsqu’un premier plan ne marche pas, alors on met en action le plan B comme l’équipe sportive du même nom. En France, paraît-il, il en va de même de la défense du territoire et de la langue. Ceux qui sont partis tirer ailleurs, dans le texte, vous saluent ! Avé César.

P.S. 1 : Suresnes = Mont Valérien, le panthéon des  » Compagnons  » Gôlistes du 1er cercle.
2 : Fin de l’Indigénat = 1946. ///Article N° : 1210

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