[HORS SERIE ] Chant poétiques et politiques – Les mondes en relation

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SORTIR
à l’intérieur de nous-mêmes
déboulonner les chaînes grasses qui nous empêchent
de nous ÊTRE à nous-mêmes
SORTIR
des mêmes nominations
des mêmes verbes
des mêmes adjectifs
formulés par d’autres pour nous dire
pour nous parquer à l’extérieur de nous-mêmes
OUTRE-MER / MINORITÉS / VISIBLES / INVISIBLES
JE PORTERAI MOI-MÊME MON NOM MON VERBE MA CARTE GEOGRAPHIQUE
SORTIR
de soi-même pour se découvrir Autre
sans autre naissance que celle qui se cogne tête contre tête
SORTIR
–  Paul Wamo Taneisi-

 

Produit des vents-tempêtes, la revue que vous tenez entre les mains est un chant polyphonique, poétique et politique, questionnant le monde contemporain, ses violences, ses résistances, ses élans de créations-relations.

Y circulent et se rencontrent des voix singulières et des dynamiques collectives, des artistes, des chercheurs- euses, journalistes, illustrateurs-trices. Toutes et tous interrogeant, avec sincérité et exigence, la manière de faire monde aujourd’hui.

Ce numéro, hors des sentiers classiques d’Africultures, n’est ni une revue comme il en a été produit ces vingt dernières années, ni un magazine Afriscope tel qu’il s’est créé depuis 2007. Il est beaucoup d’eux, en continuité et en cohérence avec leur énergie héritée : questionner, documenter, créer.

L’idée de ce numéro est née suite à un cri de colère poussé après l’assassinat de Marielle Franco, militante des droits humains, femme politique brésilienne en première ligne des combats contre le racisme, l’homophobie et la négation des droits des autochtones au Brésil. Sa lutte croise des enjeux relatifs aux droits des femmes et  des minorités, aux préoccupations environnementales et aux spoliations des terres, aux inégalités sociales et politiques. Ceci dans le pays qui compte la plus importante population diasporique africaine au monde : le Brésil.

Son combat, sa représentation, sa portée, nous ont fait nous interroger sur les dynamiques actuelles de circulations des luttes et des résistances aux oppressions. Le chantier est immense, le propos non-exhaustif. Il porte en lui un désir, une énergie, une espérance : penser une autre cartographie du monde que celle que les nationalismes étatiques xénophobes et racistes proposent aujourd’hui comme horizon. Une cartographie de luttes, de résistances, de créations. Faire lire et entendre ce qui rassemble en élevant haut le désir d’être libres ensemble, sans angélisme béat. Il s’agit bien au contraire de ne pas évacuer les conflits, mais de les affronter, de les penser, conditions nécessaires d’une nouvelle Relation à partir de modes d’interactions pragmatiques visant à la libération.

Interroger, documenter, créer

Dès lors, face à des discours identitaires étatistes et militants mobilisant la dialectique universalisme vs particularismes pour contrer toute critique, nous nous sommes concentré.e.s, dans ce numéro, à interroger la “colonialité du pouvoir” à l’oeuvre dans la compréhension du monde et de ses oppressions contemporaines. Non comme une grille de lecture unique mais comme une des nombreuses clés d’analyse. Comment articuler une réflexion sur les rapports de force et exploitations de notre temps à l’aune de l’histoire esclavagiste et coloniale, et de celle du capitalisme sauvage mondialisé ? Comment renouveler les luttes et résistances aux oppressions, adaptées au contexte contemporain ? Comment penser les relations mondialisées aujourd’hui ? C’est à partir, prioritairement, du terrain des relations Afrique-Occident et de ses multiples visages que nous portons ces réflexions. Avec en fil rouge, l’idée de questionner la notion de “décolonisation” comme praxis pour penser le monde et de nouvelles relations.

Nous avons, sans exhaustivité aucune, voulu interroger les violences qui nous paraissent des fléaux de notre temps ; celles qui érigent des différences pour diviser, et du commun pour exclure. En première ligne donc les violences contre les populations noires du Brésil aux Etats-Unis en passant par l’Europe, où elles peuvent se traduire tout autant dans la fabrication de l’étranger de l’extérieur, le « migrant », que de l’intérieur, construisant la catégorie de luttes des « racisé.e.s » en France par exemple. Des violences qui s’illustrent aussi, sans que nous n’ayons pu ici en faire tout l’écho nécessaire, dans la relation de l’Etat français aux “Outre-Mer”, comme en témoignent nombres faits d’actualité ; que ce soit le traitement des révoltes à La Réunion, la spoliation des terres de Guyane, la “décolonisation inachevée” en Kanaky, la gestion politique de Mayotte. Des questions laissées en creux et qui mériteraient comme d’autres volets de ce vaste sujet, un traitement plus fouillé. Ce numéro ouvre des questions, des chantiers, qui mériteront d’être prolongés.

Au cœur des résistances et des combats : nous avons questionné, dans ce numéro, l’écriture d’une Histoire partagée en faisant la place aux récits de luttes et de résistances aux oppressions qui se dissimulent généralement sous les oripeaux des grandes conquêtes et des « Grands Hommes ». Celles des premières Nations en Amérique du Nord, aussi bien que les représentations des dynamiques migratoires Afrique-Europe. Il est alors question de la circulation de ces  luttes et de ce qu’elles peuvent dire au monde aujourd’hui, d’autonomie des paroles et des mouvements, de représentations et de récits sur soi. Il est question fondamentalement de comment fonder “une nouvelle éthique relationnelle”. Les restitutions du patrimoine africain par la France portent cet enjeu.

Puis, nous sommes allé.e.s à la rencontre d’intellectuel-le-s qui, justement, travaillent sur comment penser le monde à partir des luttes panafricaines, décoloniales, à partir d’une réflexion sur la francophonie horizontale, etc. Ils-Elles sont historiens.nes, philosophes, politologues, et interrogent les impérialismes du savoir et du pouvoir, les manières de repenser le commun, donc l’universel. « Le pluralisme dans l’universel » comme l’exprime le philosophe Souleymane Bachir Diagne. Enfin, une dizaine d’acteur.e.s investi.e.s dans les sphères culturelles, sociales et politiques en Afrique posent leur regard sur les chemins à inventer, les chantiers en cours, les dynamiques qu’ils-elles vivent et impulsent.

Pour clore en créations ce numéro Hors-série, nous publions les œuvres des lauréat-e-s du premier concours d’écriture d’Africultures, sélectionné.e.s par un jury d’artistes et d’acteur.e.s culturel.les, parmi 300 participant.e.s invité.e.s à écrire sur une inspiration d’Edouard Glissant : “Les différences se rencontrent, s’ajustent, s’opposent,  s’accordent et produisent de l’imprévisible”.  

Ouvrir à l’imprévisible, casser les binarités qui opposent, ériger en droit la complexité (du terme « complexus » qui signifie « tisser des liens »), et imaginer ensemble les chemins de liberté, avec en tête, pour votre naviguation dans ce hors-série, une seule question : « Comment faire de la vie une cause commune ? »(1)

 

(1) in Ne m’appelle pas Capitaine. Lyonel Trouillot. Actes Sud. 2018.

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