Clermont 2015 : du pire et du meilleur

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Comme à son habitude, le festival du court-métrage de Clermont-Ferrand, dont la 37ème édition s’est déroulée du 30 janvier au 7 février 2015, a réservé une plage spéciale de sa programmation à l’Afrique sous le titre « Regards d’Afrique ». Cela n’empêchait pas également quatre films d’être sélectionnés en compétition internationale. Regard sur une programmation fort éclectique et souvent problématique.

En compétition, des hommes en évolution
Est-ce un hasard si les quatre films d’Afrique en compétition prennent tous les quatre pour sujet des hommes en évolution ? Cela peut être une sensibilité de la sélection mais ne serait-ce pas aussi le signe d’une quête en ces périodes de crise ? Certes, la figure de l’homme patriarcal est traditionnellement remise en cause dans les cinémas d’Afrique au profit de figures féminines emblématiques de la détermination et de la résistance des femmes. Mais si les films en dressaient le constat, voire documentaient l’évolution des hommes sous la pression des femmes, les figures masculines n’existaient souvent que dans cette dynamique, dominants ou paumés. Il est frappant que dans trois de ces quatre films, cette évolution soit le produit d’une réflexion profonde favorisant un rapport nouveau où les comportements traditionnels sont remis en cause.
Père du Tunisien Lotfi Achour serait à rapprocher du long métrage La Preuve de l’Algérien Amor Hakkar : dans les deux films, un chauffeur de taxi est accusé par sa cliente d’être le père de son bébé. Les deux films naviguent entre l’infertilité et l’infidélité, mais de fort différente façon. Alors que La Preuve évoquait l’infamie culturelle et l’impossible aveu, Père ramène de subtile façon la question à l’incertitude de la paternité. Brillamment interprété par Noomen Hamda, le père est un personnage très convaincant et porteur d’une véritable interrogation sur la tolérance et le pardon.
Sensible et délicat, préférant les situations au dialogue, Rabie Chetwy (Printemps hivernal) de l’Egyptien Mohamed Kamel privilégie la métaphore de la chrysalide pour évoquer ce qui ne se dit pas : une jeune femme qui vit seule avec son père ne peut lui parler de ses premières règles. Ici encore, un homme qui cherche à comprendre et fait le pas.

Un embouteillage au départ, un chauffeur de taxi collectif désabusé qui ne pipe mot dans son habitacle, son amie prostituée enceinte et coincée dans son désir d’enfant… Comment sortir du cercle alors que le téléphone oublié par une cliente sonne sans arrêt ? Zamo Mkhwanazi n’a pas de solution mais suggère des pistes qui là encore ouvrent le champ des conditions du vivre ensemble. D’une grande cohérence dans son récit, sa mise en scène et son jeu de caméra, The Call (L’Appel) ne délivre pas une clef morale mais ouvre la réflexion, tout en transmettant un morceau de cette Afrique du Sud aux énormes enjeux sociaux.

Par contre, l’étonnant récit de Moul Lkelb (L’Homme au chien, The Man with a Dog) de Kamal Lazraq, où un désoeuvré de bonne famille qui ne pense qu’à son chien se le fait voler et doit affronter les pires bas-fonds pour essayer de le retrouver, s’il révèle lui aussi un Maroc de la marge, semble tourner sur lui-même. La plongée de ce naïf dans le monde glauque de la nuit captive par la tension qu’il met en place, mais au final, on n’en retient surtout une imagerie assez convenue de méchants brigands et d’opportunistes se liguant pour plumer la proie qui s’offre à eux.

Pauvres documentaires
La qualité des films en compétition rend d’autant plus frustrante la faiblesse de la programmation « Regards d’Afrique », en dehors de trois belles fictions. Tient-elle à une volonté sociologique de documenter ce qui se fait aujourd’hui en Afrique, ce qui ne serait pas forcément un service à rendre à ces cinématographies que le public considère facilement de seconde zone ? Ou bien la difficulté à trouver les bijoux à présenter chaque année en deux séances, alors même que ces bijoux existent ?
Comment expliquer par ailleurs la présence dans cette programmation de « courts métrages africains francophones » de Sous l’arbre à palabres, documentaire français de 54′ qui, comme son titre, est loin de briller par son originalité ? Comme s’il n’existait pas des regards documentaires africains valant la sélection dans le circuit Africadoc par exemple ? Pour questionner la transmission des cultures orales, Claire Savary va à la recherche de la parole des anciens, notamment sur leur vécu colonial. Le dispositif de mise en scène fait poser les questions par un jeune du village, si bien que, en dehors des respirations d’ambiance de vie du village qui entrecoupent les sujets abordés et dont on sent l’intention de les contextualiser dans ce qui devient vite le « rythme africain », le film est entièrement parlé, alignant de laconique façon des sujets que l’on trouve traités et approfondis dans de multiples autres documentaires : les jeunes qui préfèrent les clips télévisuels aux contes de la veillée, les contraintes coloniales de cultures agricoles et leurs conséquences aujourd’hui, l’endettement paysan, l’imposition du catholicisme face aux fétiches, la médecine moderne face aux pratiques traditionnelles, le travail forcé et les impôts durant la colonisation, la répression coloniale, etc. Aborder d’aussi superficielle façon les choses conduit à la simple constatation d’une perte dans la transmission plutôt que de saisir la complexité de sa dynamique.

Travail de fin d’études à la Fémis, La Fille du rail, d’Eva Sehet (en collaboration avec Maxime Caperan) suit de près Alima Koura Mariko, une conductrice de train au Mali qui revendique de faire un travail d’homme. Portrait d’une femme de caractère, consciente des enjeux et des perspectives, le film coule comme le train sur les rails, au rythme binaire des airs de Ballahé Sissoho, Toumani Diabaté ou Habib Koïté. Si Alima s’épenche quelque peu sur sa vie affective ou introduit les cinéastes dans sa famille ou son cercle d’amis ou de collègues, nous ne saurons pas grand-chose de ses relations au sein de la compagnie : le monde du travail ne s’ouvre pas aisément dans sa quotidienneté aux caméras. Si bien que ce voyage agréablement filmé garde lui aussi les limites d’une rencontre éphémère.

Une plage, un arbre filmés en accéléré : tandis que tout s’agite sur la plage, l’arbre ne bouge pas… Un autre arbre aux multiples lianes qui offre un terrain de jeu aux jeunes ou abrite du soleil ceux qui se rencontrent… Un grand palmier soutenu par un échafaudage entouré de barbelés tandis qu’un groupe joue aux boules en contrebas… Sans dialogue mais avec une musique sursignifiante, Un arbre, une rencontre (Whispering trees) de Sébastien Sauvage cherche à porter l’attention sur les arbres, mais ici encore l’absence de récit filmique plombe le rapport au spectateur. Ne nous fermons pas au cinéma expérimental mais celui-ci sait trouver des récits ou des métaphores dans la moindre observation du réel, comme par exemple Sous le ciel (2012, 16′) où, en se concentrant par exemple sur l’aventure de gouttelettes sur un caillou, Olivier Dury nous racontait l’histoire des origines.
Issu d’un atelier d’écriture documentaire dans le cadre d’Îles Courts Festival – Festival du Court métrage à Maurice – Etrangers chez eux, de Bhimsen Conhyedoss, porte sur les émigrés de Rodrigues venus chercher fortune à Maurice, de plus en plus nombreux ces dernières années. En dehors des cabanes en tôle du quartier Bangladesh, ces quelques images transmettent malheureusement peu la précarité de vie de ces émigrés, pas plus que la façon dont l’école et l’alphabétisation sont tournés ne rend compte des difficultés rencontrées…
A part of my life (Une partie de ma vie), de Serge Armel Sawadogo, évoque le fossé entre le Nord et le Sud à travers un Burkinabé qui va travailler aux Etats-Unis. Sans dialogue aucun, le film peine à dégager un récit de ces scènes éparses en va-et-vient, sans doute aussi parce qu’il est quand même un peu juste d’évoquer seulement le Burkina par des travelings en voiture et que le Nord ne se résume pas au froid, à la neige et au travail sur les champ de tabac ou au ramassage des poubelles.
Du côté de l’animation
Selamanana, du nom du héros que met en scène Herizo « Bashy » Ramilijaonina, est basé au départ sur des ombres chinoises animées sur un fond fixe. Il devrait, selon la tradition, voler un zébu pour obtenir le droit d’épouser la femme qu’il aime, afin de faire preuve de son courage. L’animation s’élargit pour ses tentatives à la nuit tombée, jusqu’à ce que les Dalaho ne viennent contrecarrer ses plans. Produit par l’Institut de l’image de l’Océan indien (ILOI) et bien maîtrisé, Selamanana voudrait-il dire que la tradition explique la criminalité à Madagascar ?
Pauvre essai par contre que L’Abeille (The Bee) d’Andrianarison Tojosoa Andoniaina quand on sait que Madagascar offre régulièrement de petits bijoux de cinéma d’animation. Une abeille coincée contre une vitre aura des « divagations philosophisques » sans qu’on y ait vraiment accès, pas plus que la série de clins d’œil « psychédéliques » qui clôturent le film.
Pâle imitation du plus bas des films d’action, Ody Vy d’André Raminoson serait presqu’à ranger dans les films d’animation tant l’image est copiée sur les jeux vidéos. Il puise dans les braquages de « dahalo » évoqués dans les journaux malgaches pour construire un récit de corruption policière à grand renforts d’effets de choc jusqu’à en donner la nausée.

Trois belles fictions
« Je crains que vous ne soyez trop diplômée » : Nathalie, qui vit à Toulouse, ne trouve qu’un travail « d’Africaine ». Elle attribue cela à son gros nez et veut le corriger par de la chirurgie esthétique. Sa mère, de visite du Cameroun, cherche à la raisonner… Les Empreintes douloureuses, de Bernard Auguste Kouemo Yanghu (qui avait déjà réalisé le très beau Waramutseho !), dresse avec beaucoup de sensibilité un tableau intime de l’intégration de l’infériorisation raciale qui mérite une large diffusion.
Le père pêche sans succès et l’enfant a faim. De cette simple trame, Lorris Coulon tire un film d’une grande beauté tant plastique que d’évocation : Si la mer se meurt (The Wanderings of the Fisherman’s Son). Le contexte de l’assèchement des réserves de poisson dû à la pêche extensive des bateaux étrangers au large est évoqué de subtile façon à travers la vision de l’enfant. La faim le mènera vers l’ailleurs mais il résiste à l’abandon pour envisager la résistance… Coproduit par l’ESAV de Toulouse, l’université Jean-Jaurès de Toulouse et la région Midi-Pyrénées, ce film se détache nettement de la programmation.

C’est également le cas de Kwaku, du Ghanéen Anthony Nti, où un enfant demande à sa grand-mère de lui raconter une autre histoire de Kwaku Ananse, l’araignée, celle qui détrône le lion par la ruse. Car Kwaku est un petit ange avec sa grand-mère mais un sacré coquin avec les autres enfants quand il s’agit d’inventer des coups pour se payer un nouveau ballon ou même pour arnaquer les autres… Mise en scène, caméra, cadrage, montage, interprétation et musique se conjuguent de belle manière pour rendre convaincante cette morale transgressive !

///Article N° : 12734

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