Coconut, de Kopano Matlwa

Avec la publication de la traduction française de Coconut, George Lory et les éditions Actes Sud nous permettent de découvrir le premier roman de la Sud-africaine Kopano Matlwa et, avec elle, le quotidien d’une partie de la jeunesse post-apartheid de ce pays, les « coconuts », ceux qui sont noirs, mais « se sentent » blancs ou aspirent à l’être.

« Coincée entre deux mondes, exclues des deux (1) »
Le roman se compose de deux parties narrées à la première personne. Dans la première, Olfiwe Tlou, dite Fifi, nous conte ses anecdotes de jeune Sud-africaine noire et aisée. Dans la seconde, Fikile, issue d’un township, nous fait part de ses galères et rêves de serveuse. Les deux protagonistes n’existent qu’à travers et pour le regard des autres, autrement dit, pour elles, des Blancs. Fifi, huit ans, se réjouit que Tim Browning l’invite à sa fête et la trouve « différente. Pas comme les autres Noires de la classe […], plus calme, mignonne […] ressembl[ant]un peu à Scary des Spice Girls (2) », tandis que Fikile se pavane et minaude devant les riches clients blancs du café où elle travaille.
Pourtant le portrait d’Olfiwe semble plus abouti. L’objet d’un véritable roman en soi. La partie qu’elle prend en charge s’ouvre ainsi sur une série d’images fortes, des coudes pointus d’une petite fille à l’église semblable « aux ailes gluantes du poulet le dimanche midi », à l’évocation de ses « doigts cupides (3) ». Le témoignage de Fifi est en effet particulièrement travaillé, empreint d’ironie « je crains que mon histoire ne se limite aux leçons sur la Compagnie des Indes orientales à l’école primaire de Valley (4) », même si certaines blessures et désillusions authentiques se font sentir, comme vis-à-vis de ce Junior P. Mokoena, un jeune Noir brillant qui ne sort qu’avec des Blanches, ou de ce Clinton Mitchley qui refuse de l’embrasser car « ses lèvres sont trop sombres (5) ». Le portrait de la fillette évolue au gré de ses tours de langue qui sont autant de tours de force : « Oh ça les ferait vomir si nous songions à être noirs, vraiment noirs. Les vieilles règles demeurent et les vieux ressentiments persistent (6) ». La langue est d’ailleurs au cœur de cette évolution. Elle qui parle « la langue de la télévision », celle que son père « utilise au travail » et que sa mère « n’arriverait jamais à maîtriser », « celle du succès (7) », glane quelques mots de sepedi au gré des querelles parentales. C’est dire si le manque de repères historiques et culturels, nécessaires à l’estime de soi, est criant dans un monde où Grand-mère Tlou se passionne pour Lady D, condamnant sa petite fille au questionnement : « Qui est ma Lady Di à moi ? Ma famille royale existe-t-elle encore dans un coin perdu, rural et désolé d’Afrique du Sud ? S’il te plaît, parle-moi de cette dynastie (8) ». La quête identitaire forte de son frère, Tshepo, s’inscrivant en langues et littératures africaines à l’université, contre l’avis de son père, enferme en outre Fifi, par contraste, dans une incertitude déchirante.
Rien à voir avec le but poursuivi par Fikile dans la deuxième partie. Clairement formulé en ces termes : « Cela me rappelle à tout instant ce que je ne veux pas être : noire, sale et pauvre. Le baquet est une motivation quotidienne pour travailler en vue de ce que je serai un jour : blanche, riche et heureuse (9) ». La binarité des antithèses nous le montre ici, son portrait est moins nuancé que celui d’Olfiwe. Pourtant, c’est aussi sur la langue que se joue l’avenir de la jeune fille, elle qui emploie des mots comme « facétieux » ou « filial », puisque « [sa ] vie entière tourne autour de [sa]façon de parler, l’impact des sons quand [ses]paroles arrivent dans l’oreille de l’interlocuteur (10) » et qui, à quinze ans, à force de lire les magazines que sa grand-mère ramassait dans les maisons des Blancs où elle travaillait, « pouvai[t]recommander ce qu’il fallait mettre dans une valise pour un week-end aux Bahamas (11) ».
Enjeux duels
La partie consacrée à la narration de Fikile a donc moins de relief en dépit du sort ouvertement tragique de la jeune fille, sous fond d’inceste et de pauvreté. Doit-on dès lors regretter cette deuxième partie, moins riche, moins dense, que la première ? Nullement car le lecteur n’y découvre que progressivement le changement de narratrice, ce qui a pour effet de confondre les jeunes filles. Même si elles se repoussent, chacune incarnant le pire de l’autre, elles font figure de double (comme l’onomastique « Fifi » / « Fikile ») et métaphorisent la haine de soi à l’œuvre dans tout le roman.
Par ailleurs, alors que le roman les met en présence assez rapidement et que cette rencontre est reprise dans la deuxième partie, il n’y aura pas plus de connexions entre ces deux jeunes filles, qui se détestent a priori. Nous étions prêts, pourtant, nous attendions une vraie rencontre, même mouvementée, tant les deux personnages sont forts. Mais si l’on peut regretter ce manque de composition romanesque, on peut aussi y voir un effet de juxtaposition des portraits, bien plus intéressant selon nous. Une juxtaposition symbolique peut-être, dans cette société du chacun pour soi et du modèle nord-américain pour tous. Ce dernier est montré dans son aspect destructeur dès les premières pages avec la boîte de crème assouplissante Black Queen sur laquelle figurent « les Noires des chaînes américaines », c’est-à-dire celles aux « cheveux souples et longs (12) » et l’évocation des brûlures lors du défrisage chez Ous Beauty. Quant au « chacun pour soi », c’est le Silver Spoon lui-même qui l’incarne, ce salon de thé huppé dans lequel Fikile travaille et où la famille Tlou aime à déguster un petit-déjeuner anglais traditionnel, le dimanche après la messe. Allégorie de l’impossible rencontre et de l’impossible partage, il est le lieu par excellence du paraître, « le plus classieux des cafés-restaurants au sud de l’équateur (13) » et de la compétition entre les serveurs pour un avenir meilleur.
Les faux-semblants de cette société hypocrite, où tout se joue sur les signes extérieurs de richesse, sont d’ailleurs incarnés dans toutes ses strates : famille, amis, école, travail… La mère de Fifi, quasi analphabète, est incapable de divorcer de son mari qui la trompe car sans lui, elle « n’es[t]rien (14) », comme le lui rappelle sa propre mère, Koko. Il ne lui reste donc plus qu’à recueillir les caresses de ses amies en « signe de consolation manucurée (15) ». Tout n’est que mensonge, duperie, jeu théâtral et cruel. Les camarades de Fifi la considèrent ainsi comme un membre de « l’équipe technique sur la scène de leur vie (16) », tandis que l’oncle de Fikile joue les « faire-valoir noir, utilisé comme des pions pour remporter des marchés dans le cadre du Black Economic Empowerment (17) ».
Or l’esthétique de la désillusion à l’œuvre dans le roman, est justement liée selon nous à sa composition et à cette juxtaposition des portraits. En s’interdisant le lien entre des personnages aux aspirations pourtant semblables, le roman suggère la profonde solitude de cette partie de la jeunesse, sans racines et sans repère, de même qu’une solidarité qui reste à construire à l’échelle sociétale.

(1) Kopano Matlwa, Coconut, Actes Sud, 2015 [2007], p. 103.
(2) Ibid, p. 18.
(3) Ibid, p. 11.
(4) Ibid, p. 27.
(5) Ibid, p. 54.
(6) Ibid, p. 41.
(7) Ibid, p. 63.
(8) Ibid, p. 27.
(9) Ibid, p. 126.
(10) Ibid, p. 162.
(11) Ibid, p. 173.
(12) Ibid, p. 14.
(13) Ibid, p. 126.
(14) Ibid, p. 22.
(15) Ibid, p. 86.
(16) Ibid, p. 52.
(17) Ibid, p. 116.
///Article N° : 13179

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