Coltrane

De Pascal Bussy

Les labyrinthes sidéraux de John Coltrane
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Coup de coeur de l’écrivain djiboutien Adourahmane A. Waberi à propos de la sortie d’un Librio sur Coltrane.

John William Coltrane (1926-1967) était incontestablement un génie. Son oeuvre a ouvert des horizons encore insoupçonnés aux musiciens du monde entier, et bien au-delà des cercles du jazz. Ses aficionados se comptent par millions ; et quelques écrivains francophones d’Afrique sont du nombre. Nous allons y revenir. Mais d’abord ceci : pourquoi le jazz, qui a inspiré et inspire toujours grand monde dans la littérature depuis son existence, semble rester un continent inconnu, englouti, du moins peu palpable pour nos écrivains francophones excepté quelques références globalisantes chez Senghor (« un jazz orphelin qui sanglote sanglote sanglote » in Joal) et les écrivains de la Négritude. Pour les Africains-Américains l’affaire est dans le sac, il suffit de songer, au hasard, à Toni Morrison, lshmael Reed ou Walter Mosley. Les Français ne sont pas en reste, et leur avant-garde littéraire se pique, à juste titre, d’être amateur (au sens fort du terme) depuis des décennies. Hier, Boris Vian et Michel Leiris ; aujourd’hui, le poète Jacques Réda, ancien directeur de la NRF, Alain Gerber ou Francis Marmande pour ne citer qu’eux.
Le premier, à ma connaissance, à inscrire, le souffle mystique de l’auteur de A Love Supreme dans ses pages inspirées n’est autre que le Congolais Emmanuel Dongala. Ce qui m’avait rapproché de son travail car, me disais-je en découvrant son recueil de nouvelles justement intitulé Jazz et vin de palme (1), un homme qui aime Trane ne pouvait pas être un mauvais bougre.
Plus récemment, en dévorant le dernier roman de Mongo Beti, Trop de soleil tue l’amour (2), vrai-faux polar truculent et sombre à la fois, j’ai senti chez son auteur la passion érudite du jazz – et Coltrane, comme de bien entendu, occupe la place qu’il mérite aux côtés de son rival Sonny Rollins, d’Art Blakey, d’Illinois Jacquet sous le patronage du « préhistorique » Joe King Oliver. Son Deeper Mouth Blues est l’un des disques qui fait si défaut à Zam, le journaliste de Trop de soleil, depuis qu’on lui a volé une centaine de CD – autant dire sa raison de vivre avec le whisky et l’amour de Bébète.
Pour revenir au petit livre de Pascal Bussy, disons d’emblée qu’il se lit allegro, comme sur un tempo de jazz nerveux. Huit chapitres courts retracent la vie et l’oeuvre du saxophoniste ténor et, parfois, soprano pour les besoins de sa quête sans limites. Cette quête coltranienne est restituée rapidement entre jazz traditionnel des « ancêtres » prestigieux (« Prez » Lester Young ou Coleman Hawkins), latin jazz porté un temps par le facétieux John Birks « Dizzy » Gillespie et free jazz à naître, sans oublier les deux planètes concomitantes (Thelonious Monk et Miles Davis). En une soixante de pages on parcourt des plages de temps et de créations. Et Bussy de nous accorder charitablement dans les pages annexes une discographie commentée, une bibliographie et des notes indispensables. Un petit outil pour (continuer à) aimer le sidérant saxophoniste qui n’avait pas oublié de rendre aussi hommage à la mère-Afrique (Dakar ou AfricalBrass). Le visionnaire, qui n’avait jamais mis les pieds en terres africaines, n’ignorait pourtant rien de leurs nourritures spirituelles, riches de sons et de mouvements nouveaux.
Enfin, si Coltrane était Coltrane c’est parce qu’il était bien entouré. Rappelons, pour la bonne bouche, quelques-uns de ses plus fidèles comparses : Mc Coy Tyner et puis Alice Coltrane pour le piano, Elvin Jones puis Ali Rashied pour la batterie ; Paul Chambers (contrebasse), le souffleur-arrangeur météorite Eric Dolphy parti à trente six ans. Jazz pour l’éternité.

Notes
1) Jazz et vin de palme, [Hatier, 1983], réédition Le Serpent à plumes (Motifs, 1997)
2) Trop de soleil tue l’amour, Julliard, Paris, 1999.
Pascal Bussy, Coltrane, Librio, collection Musiques, 100 pages, 1999, 10 FF.///Article N° : 796

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