Comédien noir en Allemagne 

Entretien de Sylvie Chalaye avec Félix Kama

Berlin, avril 1999
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Vous pourriez peut-être dans un premier temps nous raconter comment vous êtes arrivé en Allemagne, à Stuttgart, pour travailler en tant qu’artiste ?
Je suis arrivé en Allemagne en 1996, mais ce n’était pas pour travailler en tant que comédien. En fait, j’avais décroché une bourse pour une résidence d’artiste à Stuttgart, à l’Académie Schloss Solitude. J’ai été ensuite en contact, à la fin de ma résidence, avec la Theaterhaus de Stuttgart qui était intéressé par ce que je faisais. Ce théâtre m’a offert un contrat, qui a déjà été renouvelé et qui j’espère le sera encore.
Comment avez-vous eu l’idée de déposer un dossier à cette Académie ?
C’est une résidence assez mal connue. L’information émanait de l’UNESCO ; je l’ai eu par l’intermédiaire du comédien Ambroise Mbia.
Etes-vous germaniste ?
Maintenant on peut dire que oui, mais avant d’arriver à Stuttgart pas du tout. Au lycée, au Cameroun, j’avais plutôt étudié l’espagnol et je n’avais jamais imaginé que je me retrouverais un jour en Allemagne.
Comment s’est passée votre adaptation ?
Cela été évidemment difficile sur plusieurs plans : le climat, la vie même en Europe et les méthodes de travail. Finalement, l’obstacle le plus facile à surmonter a été celui de la langue. Je ne savais dire que  » Guten Tag  » et lorsque le théâtre m’a proposé ce contrat, après une première hésitation, j’ai accepté en me disant que c’était l’occasion d’apprendre une nouvelle langue et de m’ouvrir à une autre culture. Cet obstacle, nous l’avons surmonté avec l’aide d’une langue  » tiers  » : l’anglais ; notamment pendant la mise en scène de Mikul Minem où on s’est exprimé en anglais alors que le spectacle était joué en français et en allemand.
Vous avez fait cette résidence en tant que comédien ?
En fait, les choses sont très ouvertes : la résidence peut être celle d’une écriture, d’une mise en scène, d’une performance… et j’ai eu la chance de coiffer les trois chapeaux. En venant, je croyais que je trouverais une troupe de théâtre, un metteur en scène et des auteurs mais j’ai été surpris de constater à mon arrivée que j’étais le seul acteur, le seul metteur en scène et peut-être le seul dramaturge. Pour jouer, j’ai donc été obligé d’écrire un monologue puis de trouver un metteur en scène.
Il semble qu’il y ait en Allemagne un vrai manque de comédiens noirs germanistes ?
J’avoue que mon premier rôle à la Theaterhaus a été celui d’un policier… allemand dans Emma und Eddy, une pièce allemande. Mais c’est vrai qu’il y a un déficit d’acteurs noirs sur la scène allemande. Cela est dû au fait que le théâtre allemand est assez conservateur et dans son répertoire, très peu de pièces font référence à une société multiculturelle, surtout celles d’aujourd’hui. A ma connaissance, à part moi, il n’y a qu’un seul acteur noir, Ismaël Ivo, d’origine brésilienne et qui est très populaire en Allemagne. En fait, je ne saurais dire clairement si dans le théâtre allemand on n’utilise pas d’acteurs noirs parce qu’il n’y a pas d’acteurs noirs ou parce que le répertoire allemand ne fait pas mention de personnages noirs. En tout cas il faudrait que des acteurs noirs soient présents pour inciter les créateurs à tenir compte de cette réalité-là. Par exemple, le théâtre qui m’a recruté n’était pas à la recherche d’un comédien noir, mais ma simple présence a donné l’idée à l’équipe de monter En attendant Godot avec un comédien noir. L’an dernier j’ai joué Les petits anges de l’Italien Marco Baliani avec la comédienne ivoirienne Ouhé Ida.
Y a-t-il aujourd’hui une attente particulière des spectateurs allemands par rapport à l’Afrique et aux comédiens noirs ?
Si il y a une attente, elle ne pourra se concrétiser que par la présence de comédiens noirs. Mais il me semble que les Allemands ne sont pas très curieux. Ici les gens vont au spectacle par ouie-dire. Contrairement à la France, ils sont très peu influencés par les critiques de presse.
Pensez-vous qu’il faille absolument des Africains pour jouer une pièce africaine, comme on semble le penser en Allemagne ?
C’est une grosse difficulté. J’ai eu à l’expérimenter et nonobstant ce que les bien-pensants peuvent dire sur ce qui est de l’universalité des rôles ou des spectacles, je pense qu’il y a une spécificité qui fait que pour rendre un personnage il faut avoir certaines racines d’une culture donnée. Car celui qui écrit, écrit sur la base de sa personnalité, de son environnement, de sa culture et ses personnages sont fortement, fatalement issus de tout cet ensemble. J’ai eu à l’expérimenter lorsque, après avoir joué Mikul Minem, mis en scène par un metteur en scène russe, j’ai voulu moi-même mettre en scène cette même pièce avec un comédien allemand. C’était juste une expérience, mais j’ai pu mesurer la difficulté qu’il y a pour quelqu’un qui n’est pas empreint d’une certaine culture à rendre un personnage qui a ses racines dans cette autre culture.
Cette pièce, vous l’avez écrite en Allemagne ?
Oui, en 1996 dans le cadre de ma résidence. Elle m’a été inspirée par la nature des relations ici. J’ai été choqué par le caractère artificiel et froid des relations. Dans Mikul Minem, un personnage demande à un autre : pourquoi regarde-t-il droit devant lui ? Qu’est-ce qu’il espère ? Il vit avec ses problèmes et ignore que, peut-être, tout à côté de lui, se trouve le remède. Chez moi on dit que si tu ne parles pas de ta maladie tu vas en mourir, et si tu caches ta maladie, tu ne peux pas cacher ta mort.
Il y a aussi beaucoup de dérision dans le spectacle. J’ai eu le sentiment que certaines choses passaient complètement au-dessus des spectateurs ; ils riaient pour des choses finalement très secondaires.
Il est difficile de se mettre à la place de chaque spectateur pour lui demander ce qui l’intéresse, l’amuse ou lui donne du remords. Cependant je suis conscient de la cruauté de certaines critiques de la pièce, mais il ne faut pas perdre de vue que le théâtre c’est d’abord un spectacle et moi, j’avoue que mon style est fondé sur l’ironie. J’espère que derrière le rire, il y a une prise de conscience.
Vu la rareté des comédiens noirs en Allemagne, voire des Noirs tout simplement, n’y a-t-il pas, lorsque vous êtes dans un spectacle, l’attraction de la spectacularité même de l’homme noir sur la scène ?
Effectivement. J’avoue que par rapport à la France, ici un acteur noir sur scène c’est déjà une curiosité, une attraction en soi. C’est donc à l’acteur de cultiver une personnalité qui lui permette de surmonter ce phénomène. Mon directeur parle toujours de moi en évoquant une sorte de magie qu’il y a sur mon corps et qui suffit à impressionner le spectateur allemand… Bref, je suis conscient de tout cela et j’essaie, le plus possible, de sortir de cet exotisme. D’ailleurs je me sens bien dans le théâtre où je travaille, car il a une ligne socialiste et un vrai travail par rapport aux étrangers ; sur les dix acteurs du théâtre, seulement trois sont allemands, et on trouve des Bosniaques, des Russes, un Israélien, et Ouhé Ida et moi. Dans un tel contexte, on ne peut pas parler d’une simple recherche d’exotisme, mais d’un projet artistique qui regroupe des artistes d’horizons divers.

///Article N° : 1317

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