Communautarisme : la fabrique des barbares

L’une des dernières trouvailles des renseignements généraux consiste à comprendre la ghettoïsation de certaines populations immigrées (d’origine africaine et) de confession musulmane – les Maghrébins et leurs enfants nés Français notamment – comme une volonté de rejeter les valeurs françaises. Ce qui les rend dangereuses pour la grande cohésion de la République.

Rappelons que la grande moitié des populations concernées vit parquée dans des cités de béton, en périphérie des villes. Une jungle de pierre, de bruits, de tensions et de frustrations, souvent désertée par les politiques, sur fond de chômage et de tensions intercommunautaires. Une jungle, d’où sont parties la plupart des luttes sociales de ces dernières années. Des luttes qui entraînèrent plus d’une génération d’enfants français, issus de cette immigration africaine, à prendre la rue. Voitures brûlées, manifs durement réprimées, luttes organisées à travers un tissu associatif et syndical d’un type nouveau…
Fatiguées d’être sans cesse stigmatisées, les dites populations ont fini par s’inventer une vie de rase-les-murs. Qui ne s’assimile pas se dissout, telle semble être la devise de la République, qui a fini par devenir à son tour  » machine  » à intégrer. Un récent rapport de la Direction centrale des Renseignements généraux au ministère de l’Intérieur consacré au  » repli communautaire «  dans les banlieues françaises lui définit huit critères :
L’importance en nombre des familles d’origine immigrée dans certaines cités, des familles pratiquant notamment la polygamie…
– Le développement d’un réseau associatif à tendance  » communautariste « , même si ses membres se réunissent sur des valeurs de solidarité, susceptibles de leur venir en aide là où la République a échoué.
– La présence de commerces ethniques, le terme  » ethnique  » se rapportant probablement aux produits  » hallal  » musulmans.
– La multiplication des lieux de culte musulman.
– Le port d’habits orientaux et religieux, on aurait pu ajouter : voiles, gandouras etc ; il n’est clairement pas question de kippa ni de croix ici.
– Les graffitis antisémites et anti-occidentaux. Les enfants français issus de l’immigration surtout maghrébine dans les banlieues sont régulièrement accusés de cultiver un sentiment anti-juif, en lien avec leur sympathie pour la cause palestinienne.
L’existence, au sein des écoles, de classes de primo-arrivants ne parlant pas français, ce qui contribue à pimenter les situations de conflits.
La difficulté qu’il y a à maintenir une population (blanche ?) de Français d’origine (de souche ?) dans les zones concernées.
Le rapport laisse entendre – même en prenant des gants – que le  » repli communautaire  » en question ne concernerait que les populations à majorité arabo-africaine ou musulmane. C’est dans l’air du temps. Dans l’échelle des catégorisations abusives, depuis le 11 septembre et l’attentat de Madrid,  » arabe  » et musulman égale élément  » hypothétiquement dangereux  » et  » terrorisme envisageable « . La peur collective sous-tend donc ces analyses, qui ne s’embarrassent guère de rigueur scientifique.
1,8 million de personnes est concerné par ce rapport : le tiers au moins de la population musulmane en France, les  » recensés « . Cette étude est concentrée sur les parents d’origine maghrébine et leurs enfants nés en France (les beurs), soupçonnés d’être plus facilement happés par le fanatisme religieux de certains prêcheurs issus du Tabligh ou du mouvement salafiste. Les  » RG  » insistent ainsi sur un prosélytisme intégriste, portant  » ses fruits, notamment auprès des jeunes et des enfants, pris en charge par de nombreuses associations qui oeuvrent dans le domaine sportif et éducatif (crèches, écoles coraniques) « . Ce qui augure de futurs contrôles ou fermetures de ces structures, ce que ne fait pas l’Etat envers des écoles juives soupçonnées de se complaire dans un sionisme peu tolérant envers les autres confessions, ou chrétiennes accusées par des membres de la communauté musulmane d’être de potentiels nids de conservatisme, pouvant mener à l’extrême droite.
Au fond, la question est ailleurs, dans la stigmatisation. Boubekeur et Beau dans Chroniques métisses (1) avançaient il y a près de vingt ans ce constat :  » La France a rarement pris au sérieux le mouvement des jeunes immigrés ou son discours politique autonome ; et des chœurs des grandes messes interculturelles au grand silence de l’après-beur, l’histoire s’est épuisée dans la surenchère, en servant d’alibi à une culture politique prétendant depuis des lustres au macrocosme. Le réel a été évacué dans le simulacre des grands thèmes universalistes. Une fois les marches terminées et les louanges du melting-pot chantées dans les superconcerts de la charité publique, tout le monde s’est désintéressé de la suite « . Nous étions alors en 1986. La  » marche des beurs  » venait de faire son plein et de donner vie et force à l’idéologie du métissage prônée par la gauche au pouvoir. En apparence déçus, Boubekeur et Beau ajoutaient aussitôt :  » Aujourd’hui il est trop tard dans l’esprit de tous les chantres du métissage : le racisme devenu parlementaire prouve l’absurdité du pari sur les beurs. On renonce aux petits immigrés comme on a renoncé à la révolution et à toutes les autres utopies. D’ailleurs, qui était vraiment convaincu que l’immigration allait bouleverser la configuration de ce pays ? « 
Malgré la tendance actuelle, qui tend à ouvrir les portes des grandes écoles et des partis majoritaires à cette minorité de français aux origines africaines, à la dernière génération de  » beurs  » surtout, les interrogations de Boubekeur et Beau à l’époque trouvent leur place dans l’actualité récente.  » Oui, les beurs n’étaient que de fausses idoles auxquelles on a cessé de croire dans une France retournée au fatalisme néo-libéral. Les acteurs sociaux d’hier [les militants beurs et  » blacks  » de la première heure] redeviennent ce qu’après tout ils n’ont cessé d’être dans l’imaginaire français : des immigrés « . Aurait-on pu trouver meilleure illustration du débat actuel ?  » Les séquestrés de la légende des cités maudites n’ont plus besoin du regard d’autrui pour exister, et si persistent les situations fausses, les fantasmes en bleu-blanc-rouge, ils pourraient être tentés de brûler le rideau de l’histoire de France « . En l’occurrence, voilà où se niche aujourd’hui le vrai problème pour les  » RG « . L’après-beur des années 80 ou la fin du mythe des blacks-blancs-beurs n’a pas atteint totalement le moral des troupes. Quelques jeunes dépités de l’époque, soutenus par leurs cadets, se sont réorganisés autour de nouvelles formes de luttes. Culture et politique dans la poche, ils ont hurlé leur rage à travers un tissu associatif d’abord dédié aux luttes immigrées, ensuite aux enfances en milieu immigré, et, pour finir, au partage éventuel du  » gâteau  » (pouvoir, argent, réussite).
Il s’agissait pour eux, non pas de rejeter le drapeau français, ni de faire payer une quelconque ardoise sur le passé, mais plutôt de rappeler à la République ses devoirs envers tous ses enfants, y compris ceux issus de l’immigration. Mais celle-ci n’ayant pas voulu les écouter, ces jeunes, qui n’ont d’autres patries que celle-ci, faut-il le rappeler, se sont laissés tenter par des expériences alternatives. Certains, pour être visibles, sont demeurés en politique. D’autres se sont reconvertis dans la création, musique, cinéma et littérature. D’autres enfin (une infime partie) ont accepté de composer avec une autre forme d’universalisme qu’un égalitarisme à la française ne profitant qu’à certains, celle de la religion musulmane.
Une religion qui ne leur a été transmise que par bribes, et qui, de ce fait, laisse libre le champ pour d’éventuelles manipulations. Une religion, la deuxième en France, que l’Occident, dans un même mouvement, rejette ou interroge au nom des vieilles peurs et des cauchemars les plus récents. Une religion qui, au final, a fait rejeter ces jeunes, beurs et consorts, une seconde fois par la mère-patrie. D’où le risque d’embrasement annoncé par les  » RG « .
Si nous prenons par exemple le cas précis des jeunes beurs, nous retombons forcément sur le sixième critère adopté par les  » RG « , critère qui nous ramène à l’antisémitisme. Démonstration express par un fait d’actualité : l’affaire sur-médiatisée du RER D lorsque le 9 juillet 2004, Mary L., une jeune femme blanche, dépose une plainte pour agression. L’AFP lance le lendemain de l’agression :  » Six hommes ont violemment agressé, vendredi matin dans le RER D […] une jeune femme de 23 ans qu’ils croyaient juive, avant de lui dessiner des croix gammées sur le ventre, a-t-on appris samedi de sources policières. Les six agresseurs, d’origine maghrébine et armés de couteaux, ont coupé les cheveux de la jeune femme, accompagnée de son bébé de 13 mois, puis ont lacéré son t-shirt et son pantalon, avant de dessiner au feutre noir trois croix gammées sur son ventre… «  Indignation, condamnation pure et dure d’une communauté de banlieue que l’on devine à travers les déclarations.  » L’usage du vocable  » jeune de banlieue  » permet d’éluder toute forme de désignation liée à des origines communautaires. Certes, parfois la démocratie ne tient qu’à un mot. Mais nul n’ignore aujourd’hui qu’entre immigration et banlieue, la symbiose est devenue quasi naturelle, à tel point que les refus d’amalgame apparaissent aux yeux du vulgum pecus comme une subtilité rhétorique : l’art de distinguer deux termes pour mieux les associer «  (2).
L’enquête a vite prouvé qu’il s’agissait d’un délire, d’une affabulation, mais qui reprenait ce que pense une majorité de français : nul ne s’était interrogé sur la véracité des faits.  » Je me suis dit que c’était l’acte épouvantable parfait : des jeunes Maghrébins, Africains, antisémites, sexistes et violents envers un bébé  » confie Kamel Benabra, ancien président de l’Union des Initiatives Républicaines dans les banlieues. (3) Le Conseil des démocrates musulmans a regretté de son côté le côté  » Maghrébins boucs émissaires « , tandis que Laïdi Amirouche, un parlementaire de la droite UMP, s’interrogeait sur la portée d’un tel incident :  » cette affaire, disait-il, risque d’avoir des conséquences graves et durables chez des gens qui avaient fait preuve de leur intégration « .
Le Mrap (4) a parlé, lui, de  » propos irresponsables tenus par des responsables qui ont profité de cette affabulation pour, une fois de plus, instrumentaliser l’antisémitisme […] alimentant des tensions intercommunautaires « . L’emballement suscité dans le paysage médiatique et politique français (la Licra (5) a même parlé de  » nazis de banlieues qui défient la France « ) par la plainte de Mary L. a provoqué des réactions en chaîne dans les milieux travaillant avec l’immigration..  » Le pire, s’est exclamé Alain Jakubowicz, du CRIF (6) Rhône-Alpes, c’est [que la jeune femme] ait été jugée crédible « . A nouveau, Ahmed Boubeker :  » Cela fait belle lurette que les natifs de nos cités d’exil ne sont perçus au mieux que comme des moutons noirs de la communauté des citoyens. Des clandestins sociaux enfermés dans le carcan des clichés publics. Des êtres quasi fictifs, comme l’ombre de leur double médiatique, créature virtuelle incarnée, chimère plus vraie que nature. Des vies ramassées en quelques clichetons, prétextes à tous les délires et aux petites peurs des gens bien comme il faut. Triste pantalonnade politique en vérité que celui du discours public qui s’évertue à faire passer pour des loups enragés ces éternels boucs émissaires que sont nos loulous de banlieue et autres immigrés à perpétuité « .

1. Chroniques métisses/ L’Histoire de France des jeunes arabes, éditions Alain Moreau, Paris, 1986.
2. Dans un  » Rebond  » daté du 19 juillet dernier, publié par le journal Libération et signé par Ahmed Boubeker, sociologue et maître de conférence à l’université de Metz, auteur notamment de Les Mondes de l’ethnicité, Balland, 2003.
3. Libération du 14 juillet 2004.
4. Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples.
5. Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme.
6. Conseil Représentatif des Institutions juives de France.
///Article N° : 3539

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