Coopération locale réussie entre Ouagadougou et Grenoble

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La coopération culturelle entre collectivités locales est sans conteste à développer. C’est une autre modalité pour répondre aux enjeux de diversité et de développement des entreprises culturelles. Dans le cadre d’un accord de coopération décentralisée, les villes de Ouagadougou et Grenoble ont soutenu la création d’un lieu exemplaire de professionnalisation du secteur musical dans la capitale burkinabè : le Reemdoogo ou Jardin de la musique, ouvert depuis novembre 2004.

La protection et la promotion de la diversité culturelle et la capacité à résister aux modèles économiques extérieurs impliquent pour les pays africains de disposer d’un tissu culturel vivant, capable de produire et de diffuser les productions locales et internationales.
À l’exception de la création, le développement de la culture et des structures qui y exercent leurs activités se rapporte toujours à un lieu, à un territoire. Kinshasa et Brazzaville sont les berceaux de la musique urbaine congolaise. Il en est de même pour Abidjan et les nouvelles musiques urbaines d’Afrique de l’Ouest et pour Johannesburg avec les musiques sud-africaines. Les villes sont donc des lieux d’accès au savoir, de création artistique mais aussi de création de richesses. Leur développement économique dépend non seulement du niveau de formation de leurs habitants mais aussi de l’environnement culturel qu’elles mettent à leur disposition. Si l’on prend en considération le potentiel culturel et économique du secteur de la musique en particulier, et la modestie des moyens des États, il paraît opportun d’agir au niveau local. Il s’agit d’inciter et d’accompagner les collectivités locales à investir dans le développement local par le biais de la filière musique et de son économie. L’importance culturelle, économique et sociale de la musique devrait en faire une priorité pour les politiques des collectivités locales.
Compte tenu des moyens limités des États, la réalisation des enjeux de diversité culturelle et de développement local ne peut résulter de leurs seuls efforts mais de leur complémentarité avec ceux des collectivités locales et du secteur privé : partenariat État-collectivités locales d’une part, et partenariat public-privé d’autre part, sont nécessaires.
C’est ce défi qui a été relevé par les villes de Ouagadougou et de Grenoble avec l’appui de la Coopération française et de la Communauté européenne, à l’initiative et avec l’ingénierie de l’association Culture et développement. Commune aux deux villes, la problématique des musiques urbaines fait l’objet d’une coopération artistique depuis 1998 avec le programme « Sono de Villes ».
En effet, au moment où l’État burkinabé transférait aux collectivités locales les missions du développement culturel, et que des villes françaises comme Grenoble étaient confrontées à l’enjeu de la diversité culturelle, une opportunité de développer une approche originale des échanges culturels Nord-Sud s’est présentée. Il s’agissait de créer des conditions matérielles et techniques favorables au développement artistique des groupes de musique. À quoi servent les échanges artistiques, s’ils ne permettent pas d’améliorer durablement les conditions quotidiennes de travail des artistes africains ? C’est dans ce contexte que les deux villes ont validé la proposition de Culture et développement de doter Ouagadougou d’une infrastructure d’appui à la professionnalisation des musiciens et de structuration des métiers de la musique. Dans le cadre de leur accord de coopération décentralisée, un volet Reemdoogo fut mis en œuvre avec la collaboration et l’expertise technique de la Régie 2C (lieux de musiques actuelles à Grenoble). Ce projet a donné naissance en novembre 2004 au Jardin de la musique Reemdoogo implanté au cœur de Ouagadougou.
L’infrastructure
Depuis son ouverture, le Reemdoogo assure un appui à la création, à la production et à la diffusion et fournit des services d’information et de formation aux musiciens amateurs, professionnels ou en voie de professionnalisation et aux techniciens de la musique : managers, distributeurs, organisateurs de spectacle, techniciens son et lumière. Il est composé de trois locaux de répétition insonorisés et équipés, d’une scène d’extérieur couverte (jauge de 400 places), d’un pool d’instruments et de matériel, d’un département information/formation (centre de documentation, modules de formation). S’y trouvent également une boutique pour la vente d’albums, d’instruments et de pièces détachées, une cafétéria et un jardin pour la convivialité et le lien social. Le Reemdoogo offre plusieurs services aux professionnels de la musique. Il permet aux réseaux de diffusion et de production de se recouper, et aux informations professionnelles de circuler. Ses trois locaux de répétition et ses activités d’encadrement des groupes favorisent le développement d’un travail artistique et technique de qualité mieux valorisé sur le marché. Ses activités d’initiation à la scène, de diffusion et de promotion préparent l’insertion des projets artistiques dans la filière musicale par une fonction de tremplin musical. Il répond aussi au problème général de pénurie d’équipement au Burkina Faso en mettant à disposition des instruments et du matériel, et en développant un service de maintenance et de vente de pièces détachées. Son centre de ressources documentaires et les modules de formation qu’il initie lui permettent de contribuer à la professionnalisation des métiers de la musique.
Un premier bilan de l’activité
Après une année d’activités, un premier bilan peut être établi. 105 groupes ont été accueillis pour la création d’un répertoire, la préparation d’un album, d’un concert ou l’apprentissage en groupe. Pour l’aide à la diffusion, près d’une centaine de concerts ont été organisés sur la scène du Reemdoogo : production d’artistes émergents, coproduction pour des groupes locaux ou nationaux, « concerts-dédicaces » pour la sortie d’albums, location de l’espace scénique, nuits culturelles et enregistrement d’émissions télévisées. Parallèlement, quarante cafés musique ont été organisés dans l’espace bar-restaurant du Reemdoogo, permettant à plus de quatre-vingt groupes ouagalais de se produire, parfois pour la première fois. On estime à 24 000 le nombre de personnes concernées par l’activité de diffusion du Reemdoogo. Concernant l’appui à la promotion des productions musicales, quinze clips vidéos ont été tournés au Reemdoogo, dix enregistrements de l’émission « Cocktail » de la télévision nationale burkinabè s’y sont déroulés et des partenariats avec de nombreuses radios locales ont été noués. La politique de communication du Reemdoogo et ses partenariats avec les médias ont permis à l’infrastructure de gagner en notoriété à Ouagadougou et au Burkina, et surtout d’être mieux appropriée par les musiciens et les techniciens. Le Reemdoogo est identifié comme un lieu de rencontres professionnelles : l’ensemble des acteurs du milieu musical le fréquente régulièrement. Son petit centre de documentation, actuellement insuffisamment doté en documents, est bien fréquenté. L’impossibilité de satisfaire toutes les demandes est un bon indicateur des besoins en matière de documentation : ce centre devrait être agrandi en 2007.
En matière de formation, le Reemdoogo a accueilli l’Université musicale africaine de Ray Lema. Cette masterclass, destinée à une quarantaine d’instrumentistes et de techniciens du Burkina Faso, du Mali, du Togo, du Niger et du Ghana a été organisée sous la direction de Ray Lema, pianiste congolais de renommée internationale, et animée par son staff artistique et technique. En outre, l’organisation de la première édition des « Ateliers vacances musicales » a permis à une quarantaine d’enfants de dix à vingt ans de participer à des séances d’éveil musical. Le principe : leur faire découvrir les nouvelles technologies liées à la musique, leur apprendre à pratiquer un instrument et à jouer en groupe, leur permettre de réaliser leur premier enregistrement et de se produire pour la première fois sur scène.
Enfin, le Reemdoogo s’inscrit dans un réseau culturel local et international. Des collaborations sont nouées avec le CCF de Ouagadougou avec lequel le Reemdoogo organise la Fête de la musique, coproduit des concerts, et mutualise des expériences et des moyens. La collaboration avec le Scac de l’ambassade de France et CulturesFrance a aussi permis l’organisation de l’Université musicale africaine.
Ses liens avec les producteurs, les organisateurs de concerts et les médias locaux et nationaux lui permettent de jouer un rôle important dans la promotion et la professionnalisation des groupes locaux. Le compagnonnage engagé avec la Régie 2C de Grenoble a favorisé le développement d’un projet d’échange artistique entre le groupe hip hop « Sofaa » de Ouagadougou et le groupe « Meltin’ Potes » de Grenoble. Il vient de donner naissance à la réalisation d’un album sorti le 2 décembre 2006 et à une tournée française et africaine pour 2007. Cet échange inaugure la série des collaborations qui peuvent avoir lieu entre des groupes ouagalais et d’autres groupes africains ou du reste du monde. Dans cette perspective, la participation du Reemdoogo au programme Viaduc coordonné par Culture et Développement l’insère dans un réseau d’échanges professionnels et prochainement artistiques avec des lieux similaires, à Durban en Afrique du Sud, à Abidjan (Treichville) en Côte-d’Ivoire et à Santiago de Cuba.
Si depuis son inauguration le Reemdoogo a pu contribuer à l’amorce de la structuration du milieu musical ouagalais et burkinabè, il convient de souligner que c’est grâce à une volonté politique constamment traduite en actes par les deux collectivités locales concernées et surtout grâce à la mutualisation de leurs moyens avec ceux de partenaires tels que le PSIC Union européenne, la Coopération française ainsi que des entreprises privées locales. En somme, au niveau local aussi, les entreprises culturelles peuvent disposer de moyens pour produire et contribuer, à leur mesure, à la diversité culturelle si l’environnement matériel et institutionnel leur est favorable.

///Article N° : 5827

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